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vendredi 18 novembre 2016

Il était une fois


                                 Location Vacances Cannes

La Résidence Les Aliscamps 

et

Le jardin des Aliscamps

                                                                                                                                  Années 40/60

par Virgile ROBALLO
             Cher ami lecteur je voudrais t’avertir que la présente narration est un conte. C’est un ouvrage de pure fiction. Mais si ! Mais si ! Bien sûr que toute ressemblance avec des personnes, des lieux, des événements historiques, existant ou ayant existé, des événements présents ou passés n’est que pure coïncidence ! Mais si ! Sembles-tu en douter ? Mais si ! Mais mon ami lecteur tu pourras t’en rendre compte au cours de ta lecture.  Mais n’en doute pas ! Regarde. Ça commence par :

Il était une fois... une fiction de la société campagnarde à l'époque des dictatures Ibériques. Les personnages principaux qui animent ce conte de façon romanesque retracent l'histoire de la vie En Terres d’Espagne, du Portugal et même de l’Angola. Cela se passe essentiellement dans la moitié du XXème siècle.
Il y a d'abord le petit Wald, ce n'est qu'un enfant adoré de ces parents, sa maman Virginia et son papa Claudio.
Son Papy, est le conteur et témoin de son époque, assure que les mensonges qu'il raconte son vrais. Sa femme Isabel, la grand-mère de Wald, a donné son âme à Dieu et son cœur à Satan. Mais heureusement qu’au final Sœur Rachel emporte Papy au  ciel. Les dictateurs Satanlazar et Paco Bestamontes, névrosés obsessionnels, victimes de refoulements variés, notamment sexuels, règnent en Princes des Ténèbres, et commettent les plus grandes diableries en Espagne, au Portugal  pendant 40 ans.
 Le bon vieux curé, le père Trampoline, du haut de son tremplin, nuit et jour, guette et surveille   avec frénésie ses ouailles.  De peur que les villageois prennent le mauvais chemin, il  jongle, saute, glisse, tombe, non  pas du côté du Dieu, de la beauté humaine, mais du dieu autoritaire et omniprésent de Lisbonne.
Et voilà que ce petit monde prend vie dans ce que wald désigne comme le plus beau village de la Raia: Roustina. Car tel un belvédère, l'on voit des ses hauteurs en général toujours fraîches et vertes, mais jaunes en juillet-août, tout ce Portugal seul dans ce monde perdu, mais fier d'être pauvre et une bonne partie de cette Espagne Unie et Grande dans sa petitesse humaine.
Mais dis-moi  lecteur ! A la fin, peut-on faire confiance à un prétendu auteur qui divulgue ce que Sa Sainteté de Rome a voulu cacher pendant des siècles ?
Tant de questions et autant de confusions ! Et maintenant, grands et petits enfants lecteurs et lectrices, écoutez, osez tourner les pages de ce conte, au fil de la tradition orale, si vous êtes assez hardis !
-             Ces auteurs tous des menteurs !...


Après la prière
- Pour les siècles des siècles ! Amen ! pria grand-père et Wald ajouta aussitôt:
-             Oh Papy ! Ton Portugal et l'Espagne c’est une vraie merde !
-             Mais de quel Portugal, de quelle Espagne parles-tu ? Que veux-tu dire Wald ? Attention où tu vas mettre tes pieds… Viens t'asseoir tranquillement à côté de moi, ouvre plutôt tes portugaises et écoute sans perdre une miette. Je vais te raconter un conte qui ressemble beaucoup à ton histoire et à la mienne. Au début, tu venais juste de naître, alors tout pour toi sera une découverte. Mais, toi aussi, il faudra que tu me dises ce qui s'est passé quand tu n'as été en Angola bien loin de moi. Ça va, tu es bien assis sur ton tabouret, je peux commencer ?
 
-             «Il était une fois un enfant vivant dans un royaume fantastique. Dans ce conte il y avait aussi, un policier, un roi, un jeune évêque, une jeune religieuse, une église avec sa sacristie,  un pistolet, beaucoup de sang et  …. »

-             Ô Papy sois sérieux ! Tu crois que je ne vois pas que tu es encore en train de me vendre « gato por lebre » ce qui voulait dire vendre de la viande de chat pour du lièvre. Je veux une histoire vraie ! Tu m’entends, sinon, sinon je retourne en Angola !
-             Vous voyez ! Vous voyez ! Même le gamin se méfie du grand-père. Cet auteur est un beau parleur de plus. Méfions-nous ! Ces gens d’écriture il faut les lire entre les lignes et en se posant toujours la question du « d’où, quand, le  pourquoi et le comment ! »
-             Mais cher lecteur je te laisse inventer, créer ton histoire ou améliorer celle-ci, car je sais que toute imagination aime chevaucher par monts et par vaux et accomplir les plus grands rêves et destinées. De plus c’est en écrivant que l’on devient écrivain. A  ton clavier lecteur incrédule !
Mais pour l’instant il faut savoir,  compagnon de voyage, que le royaume dont je veux ici chanter les réalités et les mystères  se situait dans la partie supérieure et à gauche d'une vieille carte. Il était à la tête de la vieille Europe et du monde connu de l'époque. A l'est, une hideuse pieuvre aux longs tentacules voulait le jeter dans l'océan Atlantique. Au sud, une myriade d'extramundis  aux visages menaçants, fortement armés, lui emprisonnait les pieds. Le malheureux royaume était de tous les côtés étranglé. Mais de quel royaume ancien tu veux nous parler ? Ne nous as-tu pas affirmé plus haut que ta fiction se passe dans la campagne Ibérique à l’époque de ton Satanlazar et ton Paco Bestamontes ?
-             Mais Papy ! A qui es-tu encore en train de parler ? Au lieu de me raconter mon histoire tu es encore parti ailleurs.  Je ne t’aime plus. Je suis toujours tout seul ! Je n’ai même plus ni mon papa, ni ma maman. Rien ! Tout seul dans cette vie de … !
Wald s’enfuyait en pleurant à chaudes larmes dans l’obscurité de la rue pavée de pierres mal dégrossies qui mène à l’église du village de Roustina. Il courrait plus vite que le vent venant de Castille au mois froid de décembre.
-             Mais où vas-tu mon petit sauvage, mon petit lapin blanc ! Mais ton papy est là pour toi ! Le petit tabouret que papy a fait pour toi est là  aussi, tout triste en train de te réclamer. Allez, viens, même ton petit oua-oua  le Batista t’attend.
-             Tu sais papy avec cette histoire de l’Angola. Parfois je me demande à quoi sert de vivre. Pourquoi vivre puisque mes parents sont morts là-bas. Je crois même que je suis la cause de leur mort.
-             Mais pas du tout mon petit angolais. Le vrai coupable de tout ça est peut-être en train d’avaler des hosties au Monastère des Jeronimos ou même en train de forniquer, la conscience tranquille à Sao Bento avec une prostituée ! Quel salaud. Combien de vies périrent dans ses mains de fer depuis trente ans ! Et le drame c’est que l’on n’entend même pas leurs cris de douleur ni leurs larmes. Tout est étouffé, ni vu ni connu, que le soleil brille !
-             Mais tu parles de qui, de quoi ? Tu pleures ?
-             Allez des idioties de certains hommes qui ont besoin d’imposer par la force ou par la mort leurs idées qu’ils croient vraies parce que ce sont les leurs. Mais maintenant on s’en fou de ces gens-là. Un jour tout cela finira par s’arranger. Allez, viens dans mes bras mon  petit lapin angolais. Tu sais que malgré tout j’aime ton Angola ! Oui prends le petit coussin de ta maman, tu seras mieux assis pour écouter l' histoire de cette pauvre Péninsule Ibérique…
-             Mais papy tu m’as dit que cette histoire ressemblait à ma vie, à notre vie… Je te connais ! Tu vas encore inventer, imaginer des…
-             Ecoute Wald je crois que ma vie, la tienne est l’histoire de ce Portugal-là. C’est pareil !
-             Comme tu veux ! Mais Papy jusqu’à quand vas-tu nous faire poiroter là ! Même Batista dresse les oreilles.
-             ça va ! ça va Wald ! ça vient ! Ce qu’ils peuvent être exigeants les enfants de maintenant. Même Batista s’y met ! Arrête de bouger ta queue là ! Tu crois que c’est drôle de ressasser tout ça ! Puis que vont dire les lecteurs de cette histoire. Les bons lecteurs de ce conte vont applaudir au bout de chaque chapitre, mais les  mauvais ceux qui pensent que seule leur idée est bonne, ils me font peur. Ils sont-là, en la Péninsule Ibérique Ibérique et ailleurs ! Ton histoire arrive, mais Rome ne se fit pas en un jour Wald ! Mais assez de discours, tu as raison Wald,  voici ton conte:


La Capeia Arraiana

 Le monstre
Mon petit Wald, il était une fois un petit enfant qui n’avait vraiment pas de chance. En effet, ce pauvre enfant n'était pas encore né, que le monstre le détestait et le maltraitait déjà !!
Mais Batista arrête d’aboyer et de provoquer Café au Lait. Cela me perturbe et minou va finir par te crever un œil.
 C’était un monstre d’une grande méchanceté et d’une rare cruauté. De plus, il éprouvait même du plaisir à faire du mal. C’était une personne ou plutôt une bête à l’âme perdue et au cœur rongé par la colère. Ce monstre était bien plus coléreux et haineux que le taureau noir et meurtrier de la Capeia Arraiana, d’Aldeia da Ponte qui mit au soleil les tripes du toréador espagnol l’été dernier. T’en rappelles-tu Wald ?
-             Mais oui Papy. Pourquoi tu me fais rappeler cela. Tu sais très bien  que je n’aime pas voir couler le sang !
-             Eh bien le monstre avait la même sauvagerie que ce dit taureau. Le monstre comme cette bête grattait avec violence le sable de l’arène de la vie avec sa patte et  criait en crachant du feu par les yeux :

-             Não me deixes cà o teu bastardo! Não quero  putas nesta casa!
-             « Ne me confie pas ton bâtard, je ne veux pas de putes dans cette maison ».
- Wald, mon petit-fils, je dois t’avouer avec douleur que ce monstre horrible habitait le cœur de pierre de ta grand-mère.
-  Mais ça je le savais déjà Papy !
- Tu le savais ? Ah ? Etonné mais poursuivant :
Mais tu ne sais pas tout ! Ecoute encore. De sa taille volumineuse,  elle remplissait le cadre de la porte d’entrée de la maison. Sa voix suraiguë et haineuse venait de secouer comme un tonnerre le village de Roustina ainsi que tout le nord montagneux et granitique  du royaume de Lusitanie.
Ta mère était douce comme les prairies du Gerês qui ruissellent d' eaux argentées au printemps. Elle éclata en sanglots. Son cœur était meurtri par cet orage de mots blessants qui regorgeaient de haine et de mépris.
C'est vrai que petit Wald, tu avais été conçu trois mois avant le jour de son mariage. Pourtant, ce jour-là,  elle était vraiment heureuse dans sa robe blanche. Tellement contente de sentir la présence dans son ventre de son enfant qui allait naître. Elle avait un mari qui la comblait. De plus, son bébé n'avait-il pas un père?  
Tout avait si bien commencé. Elle avait été si comblée. Elle se rappelait du jour de son mariage. En marchant vers l'église, son fiancé, qui allait devenir son mari, lui dit avec humour et beaucoup de tendresse :
-              Si c'est un fils se sera un grand footballeur, comme Eusèbio, un Benfiquiste de plus.

 (Eusèbio da Silva Ferreira 1942-2014)
-             Mais Papy, moi je veux jouer à  l’Académica de Coimbra !
Le grand-père n’entendit rien plongé qu’il était dans sa narration.
-             Mais à tous moments, les paroles du monstre retentissaient encore et avec violence, dans sa pauvre tête.
« Puta sem vergonha sujaste para sempre o sangue da minha familia e a brancura do  vestido de casamento ».
C’était en effet, une injure telle que, même le diable, n'aurait pas osé le dire : «pute sans vergogne, tu as souillé le sang de la famille et la blancheur de ta robe». Le ventre de ta maman c'était arrondi, et il était évident qu'elle attendait un bébé conçu avant le mariage.
Ta mère, la pauvre fût tellement abattue  parce qu'elle avait entendu qu'elle n’éprouva même pas de rancune. Elle fit front une fois de plus, la gorge sèche  et la mort dans l'âme sous le soleil du matin.
- Entraste nesta familia  para a sujar  mas rapido teras de sair para a limpar. Desaparece para sempre dos meus olhos. Nunca mais te quero ver. Amanhã mesmo te vou a denunciar ao sr padre. Ce qui voulait dire approximativement, car  traduire, c’est trahir le texte original, comme l’affirme l’expression italienne traduttore  traditore :
-Tu es rentrée dans cette famille pour la salir, mais au plus vite tu dois en sortir pour la nettoyer. Disparaît pour toujours de ma vue ! Je ne veux plus jamais te voir ! Demain,  j'en discuterai moi-même avec Monsieur le Curé.
Il n’y avait pas la moindre tendresse dans le feu de sa colère. Tout son corps, cœur et âme était haine, mépris et intolérance.  Ses paroles tombaient sur ta mère comme un coup de tonnerre dont le claquement retentissait dans tout le village. Presque toutes les femmes de la commune furent étonnées, mais pas surprises des propos violents de celle que je n’ose pas nommer ta grand-mère. Mais que pouvaient-elles  faire contre celle-ci.
 Cependant, à ce moment précis, personne ne pouvait les empêcher de parler, et leurs propos allaient bon train :
- Femme au cœur rongé par le fiel et bouffi de méchanceté. Si les chiens avaient la parole, ils ne diraient pas de telles ignominies. Comment  ce monstre de femme, peut-elle parler ainsi de  sa belle-fille le jour même de son mariage !
C'était sans compter sur  les quatre ou cinq familles les plus puissantes du village et notamment les femmes. Celles-ci ne pouvaient pas laisser passer cet indigne affront qui allait à l'encontre de à la bonne moralité de la petite cité.
-  Mais grand Dieu que va-t-on dire de nous ailleurs, à Soutugal et même à Lisbonne. Les mauvaises nouvelles toujours se répandent plus vite que la foudre.
Selon elles, leur réputation était menacée. Il fallait la défendre coûte que coûte. Pas de temps à perdre. Elles n’allaient quand même pas laisser cette dévergondée salir leur honneur et celui de Roustina. Leur devoir et obligation était de chasser du village cette mal propre, cette  belle du plaisir. Leur zèle de vertu les poussa à agir avant qu’il ne soit trop tard:
-             Il faut laver au plus vite la souillure, la tâche rouge de la blancheur de notre village de Roustina. Puis l’une d’elles suggéra :
-             Courrons vite chez Monsieur le Curé, qui doit-être encore à table. Qu’elle soit excommuniée ou brûlée sur la place du village. Une autre femme ajouta :
-             A sa naissance, jetons le bâtard dans les eaux froides du Coa avec une pierre autour du cou. Les poissons et autres bestioles feront le reste…
-             Celle qui n’avait pas encore parlé et dont la langue était comme un couteau aiguisé, trancha  d’un coup sec :
-             Il faut faire un exemple, sinon à l’avenir, ce ne sont pas des petits anges qui vont naître à Roustina, mais des petits diables hideux qui vont empester l’air pur et chrétien de notre village.
En effet Wald, l’exemple fut trouvé  rapidement !  Malgré les prières en faveur de ta mère de tout le peuple  de Roustina, Monsieur le curé, sous l’influence des puissants du village, condamna tes parents, non pas au bûcher, comme le demandaient leurs femmes, mais à l’exil vers l’Angola aussitôt après ta naissance.
-             Ô mon Papy ! Mais je vais la tuer celle-là !
-             Cela ne vaut même pas la peine Wald. Sa méchanceté s’en chargera ! Les méchants finissent par aller vite  au diable et à la mesure du critère de leur poison ! Pour le moment contente-toi seulement de m’écouter.



(Dictature portugaise 1932-1974
 Mots d'ordre Dieu Autorité Patrie Famille)

La sentence
-             Le sermon de ta dite grand-mère avait mis le village en ébullition  comme l'aurait fait un volcan endormi qui se réveille d'un long sommeil. Les habitants certes n’osaient pas se révolter frontalement contre la force brute des puissants du village, mais ils agissaient indirectement, d’une façon souterraine. Leur déception et colère n’était qu’endormie prête à bondir lorsque l’occasion se présenterait de façon propice. Alors, à la tombée de la nuit, les femmes qui étaient les plus compréhensibles de ces problèmes  se dirigèrent accompagnées de quelques hommes vers ma maison. Un   silence de cercueil les accueillit, les hommes sifflotèrent pour éveiller mon attention.  En effet, le bruit me surpris, et je ne  tarda pas à m’approcher de la fenêtre de la façade de la maison. Ils m' aperçurent aussitôt derrière les rideaux.  Je leur fis signe que j'allais sortir sans tarder. Je savais pourquoi ils venaient et que les femmes m'attendaient de pied ferme et avec impatience
-             Comment David peux-tu  laisser ton serpent de femme cracher ainsi son venin à l’encontre de ton fils et de ta belle fille. N’était-elle la fille que tu attendais ?
-             Écoutez, je vais faire de mon mieux. Je m'efforçais de parler calmement essayant ainsi de calmer la colère des femmes.
-             Mais es-tu un homme ou … ? Vas-tu laisser ta vipère de femme….
-             Ce n’est pas cela ! Je ne peux quand même pas la tuer sur le champ il y a d’autres façons de faire.
-             Moi je vais lui écraser la tête  à ton serpent si tu n’en n'es pas capable. Vous les hommes, vous nous poussez à faire des bêtises, mais au bout du compte, c’est nous qui les payons cash !
-             Tu es responsable de ton fils, non ? Dit une femme plus que respectable que l'âge courbait, puis elle ajouta encore :
-             Cela ne se serait jamais passé de mon temps. Au lieu d’avancer l’on recule dans ce pays. Maintenant il n’y a plus de femmes, plus d’hommes capables de se battre. Moi Monsieur j’ai fait la Maria da Fonte*. Qu’attendez-vous pour faire une autre rébellion !
-             Elle viendra, Elle viendra senhora  Francisca.
-             Je me sentais fatigué et abattu, j'avais les traits tirés, en me tournant vers le groupe, je leur dis :
-             Je sais que vos cœurs sont meurtris par ce qui arrive. Je sais que votre indignation est grande. Je sais que vous ne pouvez pas comprendre de raison ce qui est inacceptable. Je sens dans mes entrailles une révolte encore plus grande que la vôtre. Tout cela me touche personnellement.  Sachez que je ne fais pas de différence.  Il n’y a pas ici un homme contre une femme Madame Francisca.  Ils sont tous les deux mes enfants, aussi bien l’un que l’autre sans distinction, ainsi que le bébé qui est dans le ventre de sa mère. Ils sont la chair de ma chair ! Vous comprenez.
-             Mais alors David, fais quelque chose pour ton fils Claudio et pour ta belle-fille, cette malheureuse Virginia. Cours  chez le curé, interviens au plus vite. Alors magne-toi le cul David, allez file, que fais-tu là à attendre !
Mon petit Wald, celle qui parlait comme une mère était la vieille Francisca. Elle est montée au ciel, comme l’on dit au village le jour où le Portugal a battu la Corée du Nord 5-3 lors de la coupe du monde. Un jour de fête au Portugal, mais un jour de tristesse dans toutes les maisons de Roustina.
Mon petit-fils, mon petit Wald, tu sais en l’écoutant, la Francisca comme nous l’appelions, je ne pus  retenir mes larmes, elles coulaient sur mes joues, chaudes et abondantes comme celles de Madeleine à la mort de son Jésus.
-             Mais tu pleures encore Papy. Je ne veux pas te voir pleurer mon Papy.
-             Mais je ne pleure pas  Wald, ce sont mes yeux qui… Entre deux sanglots je leur dit :
-             Ça ne sert à rien  à Francisca.
-             Mais pourquoi ? Demanda une autre femme interloquée !
-             Ça  fait plus de deux heures que je suis revenu de chez le curé. Sa décision était déjà prise.  A l’heure qu’il est je suis un père déjà sans ses enfants !
-             Mais comment cela David ? S’étonnèrent toutes les femmes en cœur.
-             Expulsés, exilés vers l’Afrique ! Mon Claudio et ma Virginia, mes enfants devront partir dès que le bébé naîtra. Cela me fend le cœur et m’arrache les entrailles. Mes enfants sont morts avant d’être réellement morts. Vous comprenez mon déchirement. Que vais-je devenir sans eux ?
-             On a déjà vu d’autres. Ce ne sera pas la dernière. Nous allons nous unir dans la joie et le malheur et continuer à luter, à aller de l’avant. Puis Francisca poursuivit. Avec les exilés vers l’Afrique et tous ces jeunes  qui fuient chaque nuit l’armée et leur guerre coloniale pour aller à Salto* pour la France ces villages du Portugal ne seront habités que de vieux comme moi ! Je me demande qui va planter les patates, faucher les foins, faire les moissons. Que va devenir notre pauvre pays si le diable n’importe pas l’autre !

(Des millions de portugais,surtout des paysans,souvent illettrés, ont fui la dictature de Salazar vers les démocraties dans les années 60: Usa, Canada,Europe du Nord dont 1million environ en France)
 
-             Qui est l’autre Papy ?
-             On verra plus tard Wald ! Ce que je voulais te dire, c’est que
la semaine de ta naissance n’était pas encore finie que ton père et ta mère avec toi dans ses bras et du caca dans tes couches de lin blanc, tous les trois, vous attendiez sous surveillance policière de la P.I.D.E. à Lisbonne le fameux paquebot Vera Cruz à destination de Luanda en Angola. Et voilà mon petit garçon ! C’en est bien assez pour ce soir.  Puis avec un sourire forcé :
-            Maintenant le conte est fini
Mon petit Wald va faire son pipi
Aussitôt il faut filer au lit
Je viendrai lui faire un bisou
Tout chaud dans ses oreilles et son cou.
Papy va lire quelques instants une bande dessinée
Ça l’aidera  à changer les idées !
- J’y vais ! J’y vais Papy
Mais viens que je te dise un grand merci
Accompagné d’un gentil petit câlin
Je vois que mon Papy en a bien besoin !

* * *
« Angola »
Angola, N’Gola pays tropical
Africain, lusophone et Austral
Paradis meurtri de l’Afrique
Ta beauté est sans égal.

Peuple injustement mal traité
Quand seras-tu enfin aimé !

Ô Angola, mon joli pays
Quand seras-tu enfin béni,
Cinq-cents ans déjà ! Ça suffit.

Réveillez-vous les Orishas africains
Et toi belle Oshum, déesse des rivières !
Sors des pantalons de Shangô,
Couvre toi de jaunes parures,
Va chercher ton miroir,
Détourne ton cours d’eau,
Dépose sur la table des convives
Un joli vase de verre transparent,
Embellis de fleurs tropicales:
Un pied, droit, fier, puis deux et trois
Jaunes-verts-rouges d'Heliniconia
Becs de perroquet,
Pinces de homard,
Impatience de Zanzibar!

Il est plus que temps Oshum 
Réveille-toi et vas! Allez, dépêche-toi
Mais triste aveugle, ne vois-tu que
Mon Angola a besoin d’espoir !  


Arrivée à Luanda
Là-haut, dans le ciel bleu de Luanda, le soleil du mois août déchirait les chiffons de nuages blancs. A droite s’étendait le tapis vert des pelouses piétinées par quelques maisons coloniales hautaines et méprisantes. A gauche s’étendait sans fin « le Musseque », la favela angolaise. Des cases carrées misérables au toit de zinc se dressaient dans le rouge de la terre à l’odeur de sang. Dans la baie de Luanda, un vent capricieux sortait les cocotiers de la plage de leur somnolence et hérissait la crête des vagues, l’on dirait des moutons blancs. Une vaste esplanade, que le Gouverneur colonial avait fait construire très rapidement, certains disait à la va vite, suivait la mer pendant quelques kilomètres. Sa forme en fer à cheval  élargi, la faisait ressembler à un boa prenant le soleil dans une clairière de la forêt tropicale. Grâce à ce genre de démonstration, personne ne  pouvait plus douter qu'en Angola la modernité et le progrès étaient en marche, par rapport à d’autres contrées d’Afrique, où la misère et le désordre ne pouvait être qu'affligeants. Grâce à dieu et à Satanlazar, dans ce pays, cette terre lusitanienne, depuis cinq siècles, il y avait la paix mais aussi l’ordre, l’autorité et la sécurité. Ailleurs, ils pouvaient continuer à crier des mensonges, mais l’Angola, dieu soit loué, dans le respect, suivait le bon chemin. D’ailleurs, il ne pouvait avoir qu’un bon chemin, le leur.
Exactement au centre de l’esplanade construite en granit   provenant de la carrière des Lajes de Roustina,  se dressait dans une posture héroïque et froide la statue de Diogo Cão. Dans la main gauche le découvreur tenait fièrement une épée en bronze déjà verdâtre à cause de l’humidité tropicale. De sa main droite, il soutenait une sphère armillaire, qui semblait trop lourde et couronnée par la croix de l'Ordre du Christ. Son regard semblait figé pour l'éternité dans le lointain. A ses pieds, un petit jardinet fleuri de becs de perroquet  tentait d’apporter un peu de gaieté. Un grillage en fer forgé, peint récemment en noir, brillait dans un  éclat soleil complétant ainsi un ensemble à l’apparence très austère. Dans la partie inférieure du monument l’on pouvait lire, écrites en lettres dorées : En l’année de grâce de 1482 Diogo Cão découvrit le fleuve Zaïre et le Royaume du Congo.
Cela faisait donc plus de cinq siècles que la culture et la civilisation Lusitanienne en Afrique imposait sa glorieuse présence !
 Mais ce qui attirait l’attention du passant, c’était un mât blanc, tout en hauteur, planté énergiquement au sol. Il semblait blesser tout autant la terre qu’il pénétrait que le ciel qu’il perçait comme une lance. Pourtant tout en haut  flottait fièrement dans le ciel azuré, déchiré çà et là par des nuages blancs, un drapeau portugais énorme. Sa taille démesurée était telle qu'il paraissait humilier l’ensemble du monument finissant par l’alourdir et même l’enlaidir.
 Ainsi, légitimé par la volonté de Dieu, par le courage d'hommes illustres au passé glorieux, le Portugal commande et ordonne en Angola.
 Comment imaginer, l’inimaginable. Il ne manquerait plus que d’autres envisagent de gouverner ce qui est nôtre. Où a-t-on vu un pays africain prospère dirigé par des africains ? Couper la canne, cueillir les grains de café, ramasser le coton, couper le sisal, ça oui les noirs peuvent le faire, mais dirigés par des blancs. Chacun à sa place et dieu à la sienne. Seul Dieu sait ce qui est juste et Dieu sait ce qu’il fait.
-             Comment lecteur, tu sembles interloqué, même révolté par de tels propos. Tu te dis : quel dieu d’amour et créateur de tous les hommes pourrait-il différencier et sous-estimer ainsi une partie de ses enfants ? Tous les hommes blancs ou noirs ne sont-ils pas des enfants de Dieu, tous égaux ?
-  Et bien, figurez-vous, bande de cocos, que vos questions ne nous intéressent pas… Nous les Portugais avons été chargés par le Très-Haut, le Tout Puissant de l’univers, du ciel et de la terre d’une magnanime mission, celle de faire découvrir le monde au monde avec nos caravelles. Mais ce n'était pas un but unique, sa volonté suprême était que nous y propagions Sa foi, le gouvernions en Son nom et selon Ses propres lois.
Alors, pas question que des mouvements indépendantistes, des rouges, ou autre racaille du même acabit vienne troubler l’ordre établi. L’ordre de notre chef prestigieux, notre cher Doutor Antônio Oliveira Salazar. Hors de question de composer avec ces bandits de terroristes, de pitoyables assassins,  à la solde de ces matérialistes  communistes. Si nous les laissons faire, ces mécréants vont jeter ce pays et le monde tout entier dans  des eaux croupies. Dans des  terres du diable que polluent des grands diables cornus et poilus à la queue fourchue. Nous les vrais Portugais sommes les derniers boucliers de défense de la civilisation chrétienne et occidentale. Chez nous nous ne voulons pas de ces rats d’égouts de Moscou, ces satanés bolcheviks.
Moscou par ci, Moscou par là. Ça suffit ! Nous ne voulons pas entendre parler de Moscou. Mais vous savez bien que leur saloperie de révolution, ne vaut pas un clou de la sainte croix de notre seigneur Jésus Christ. Un être humain, une vie, un pays sans Dieu  finira dans le feu. Le feu éternel, m’entendez-vous athées au service du diable et faiseurs du mal en cette terre portugaise d’Angola.
- Angola é nossa ! Angola é nossa ! L’Angola est à nous, vociférait un petit groupe de colons fanatiques venant assister à l’arrivée d’un nouveau bataillon de soldats au port de Luanda provenant de Lisbonne.

***

CHEMIN FAISANT VERS NOVA LISBOA

Après l'Indépendance de l'Angola en 1975
Nova Lisboa devint Huambo

Le Pingouin Tropical
-             Mais qui est donc cet étrange  pingouin tropical en train de jaboter ? Claudio plus qu’interloqué, sortit la tête par la fenêtre de la jeep.
Virginia interrogea du regard son mari et son ami de jeunesse Armando, le chauffeur, sans comprendre.  Son regard plongea à l'extérieur de la voiture, et découvrit un petit bonhomme presque écrasé au sol. Il avait un costume noir usé et trop grand pour ce rachitique tronc d’arbre sec qu’il était. Il portait une chemise blanche, râpée et souillée par une odeur forte et malodorante de  transpiration. L’ensemble lui donnait l’allure maladroite d’un nouveau manchot atterri par erreur sous les tropiques ! D’une façon pataude, il essayait de soulever sa petitesse sur la pointe de ses bottes, tout en faisant le salut fasciste à la statue sereine de Diogo Cão qui resta de granit et très indifférente à ses couinements et jabotements de pingouin:
-             L’Angola est à nous ! L’Angola est à nous ! Hurlait-il, comme pour s’en convaincre.
-             Ce n’est rien, dit Armando le chauffeur. C’est un vieil ultra, un certain Pashteka, ancien directeur de la (Mocidade Portuguesa*) Jeunesse Portugaise de Guardangal.  Il est arrivé en Angola, il y a une année environ,  pour civiliser cette Afrique arriérée et la peupler de sang blanc!  Ce sont ses dires. Des restes de propagande Satanlazariste. Des stupidités, mon cher Claudio! Que peut-il peupler cet arbre sec et épineux sans fruit. C’est un vieux garçon comme notre chef de Lisbonne. Peut-être même un homosexuel. Peu importe ce qu’il est. Il y a de la place pour tout le monde. Par contre il ne peut pas y avoir de place pour de telles idées. Si ça ne change pas ce pays va droit au désastre. Pourtant avec la victoire des démocraties en quarante-cinq nous pensions que c’était leur fin. Mais ici en Angola aussi bien qu’en Métropole, ces idées ont la vie dure et prospèrent encore. La  deuxième guerre Mondiale de 1939 à 1945 n’a pas fini son travail, ni en Espagne, ni au Portugal mon cher Claudio. Pour le moment il vaut mieux  la fermer sinon on va finir dans les camps de la mort de Caxias, d’Aljube, de Péniche ou même de Tarrafal au Cap Vert ! Visiblement agacé par toutes les immondices sur l’Angola qui sortaient de la bouche du vieux pingouin tropical, Armando  grinça des dents et respira fort comme si l’air lui manquait :
-              Le soleil tropical lui a séché la jugeote à ce crétin. Quant à la civilisation  de progrès dont il parle, elle peut attendre 500 ans de plus. Puis se tournant vers Claudio et Virginia, Armando leur dit à voix basse.
-             L’on raconte dans l’élite pure et dure des blancs de Luanda que la vérité serait toute autre. Ce fou, aux idées sales d’un autre temps, aurait été écarté par le pouvoir de Lisbonne de son poste de directeur de la Jeunesse Portugaise, suite à des bourdes répétitives.  C’est que l’União Nacional, création de notre chef, souhaitait donner une image, seulement une image Claudio, plus conforme aux nouveaux temps. Alors, ils se sont débarrassés de ce pingouin, en l’exilant vers l’Afrique. Bien sûr, cela lui a été proposé comme une promotion.
Claudio avait effectivement reconnu au premier regard l’ancien Docteur Pashteka, c’est-à-dire  l’exalté  Chef et Directeur Général de la Jeunesse Portugaise dont le devoir était de distiller la propagande salazariste auprès des jeunes  de plus de dix ans dans les établissements scolaires du district de Guardangal. En l’écoutant une douzaine d’années plus tôt, quand il était jeune collégien haranguer les élèves de 6ème le jour de la rentrée scolaire, ses jambes se mirent à trembler comme les brins d’herbe dans la prairie de son village les jours de vent de Nordeste. Le soir même, le jeune Claudio écrivit une lettre affolée à son père David pour lui référer, qu’il préférait être berger de chèvres et de moutons à Roustina, qu’étudiant au Lycée National de Guardangal !
 Le traumatisme fut tel qu’à la fin des vacances de Noël, le jour où il devait retourner au Lycée de Guardangal, le petit Claudio eu une colique qui dura trois jours. Cela mis fin définitivement à sa scolarité grossissant ainsi le club « des études pourquoi faire ? » selon le chef au-dessus de tout, ne supportant aucune contestation ni commentaire, un chef qui a toujours raison.
 En effet, son retour aux études n’eut jamais  lieu et il devint berger.
Mais un berger digne de figurer dans le tableau de Silva Porto Guardando Rebanho. Claudio était un berger romantique. Pendant la journée jouait de la flûte à ses moutons et le soir gribouillait des bucoliques.
Au cours  de longs mois, presque une année, ses sommeils furent parsemés de cauchemars et les nuits agitées. C’est que les discours du docteur Pashteka venaient perturber son sommeil. L’enfant de douze ans était effrayé par le visage rouge d’ivrogne de Pateshka. Parfois Claudio se réveillait la nuit en plein cauchemar. Sa chemise en lin blanc était drainée par un fleuve de sueur. Dans ses cauchemars accompagnés de cris du trouble de panique, il voyait gesticuler une horrible bête aux bras courts et menaçants. La bête  vociférait du haut de son estrade de la salle de classe. Elle proclamait que le Portugal était en guerre en Afrique.
-             Notre patrie a besoin de vous. Notre pays a besoin de tous ses patriotes pour le défendre des terroristes, des nègres, des ennemis du Portugal et de Dieu.
 Cette guerre épouvantait déjà Claudio. L’enfant qu’il était ne savait pas bien pourquoi, mais quelque chose dans son cœur lui disait que ce n’était pas sa guerre. Il préférait jouer avec ses moutons à la laine si douce sur les collines verdoyantes de Roustina. C’était bien plus naturel taquiner les chèvres mais qui parfois se cabraient contre lui en lui montrant des cornes menaçantes.
 A ce moment-là et sans comprendre pourquoi, le petit Claudio aimait jouer à se faire peur et cela lui donnait la chair de poule. Mais muni de son bâton de cognassier, en forme de crosse d’évêque, il cognait par terre. La chèvre prenait peur aussi et devant la menace finissait par rentrer dans les rangs du troupeau. Claudio se  sentait fier d’être berger.
 Cela c’était quand il était enfant de douze allant sur les treize ans à Roustina.
Maintenant arrivant en Angola, une douzaine d’années plus tard, marié et père de famille, il regrettait ce choix-là.  Trop tard ! Mais son fils Wald ne serait pas berger ! Voilà ce que Claudio se promettait en silence.
 Le souvenir de Pateshka est resté pour Claudio adolescent un vrai traumatisme.
-             Le Pateshka, ici, à Luanda! Mais c’est impossible se dit Claudio. Il regarda la réaction de sa femme et de son vieil ami Armando. Avaient-ils entendu ses paroles silencieuses qu’il s’était dit à lui-même ?
-             C’est impossible ! Moi qui ai fui ce monstre quand j’étais enfant, je le retrouve en Angola alors que je suis adulte ? Serait-ce tout ceci de mauvais augure ?
Claudio semblait perturbé. Tout d’un coup il se laissa gagner par de la superstition.
-    Non, ce ne pouvait pas être le Pateshka d’autrefois. Non. Je refuse d’y croire, se dit en lui-même Claudio. Ce petit tas de merde qu’il avait là, devant les yeux, était bien plus petit que celui qu'il avait vu avec ses yeux d’enfant. Dix-sept ans s’étaient passés depuis cet événement traumatisant. Comme il  détestait ce croûton de vieux fasciste, il le haïssait même. S’il n'avait pas été accompagné  par son ami Armando, sa femme, Virginie et son bébé, il l’aurait envoyé d’une fois pour toutes en enfer, et l’aurait fait damner par tous les diables. Puis sentant la colère  remonter en lui tout en faisant en sorte de la garder en silence pour lui.
-    Putain de merde ! Je déteste ce virus, ce parasite de la société, ce bourreau qui avait traumatisée, pendant de larges années, des générations d’enfants et d’adolescents. Pourra-t-on pardonner un jour à ce type de crapules ? Se demandait Claudio dubitatif.
-             Pendant des années et des années, depuis 1933, ces salauds ont lavé le cerveau à des milliers de jeunes pour ensuite les polluer avec des idées fascistes et les contaminer en y ajoutant des microbes du Satanlazarisme.  Puis plus calme et regardant le ciel.
-             Combien d’années faudra-t-il, pour que dans une société  future, soit complétement endigué le virus du fascisme italien, du Satanlazarisme, du Bestamontisme, du nazisme mais aussi du Satanstalinisme ?
 Puis après un moment d’interrogation Claudio se demanda :
-              Combien d’années faudra-t-il pour créer des êtres humains respectueux des autres sous la lumière humaine de la démocratie ?
Maintenant les traits du visage plus détendus et le raisonnement plus sage :
 Peut-être faudra-t-il pardonner. Pardonner pour ne pas continuer à alimenter  la haine. Oui, pardonner à ces crapules sans cœur, c’est les faire douter de leurs certitudes, leur montrer qu’il y a d’autres chemins. Mieux leur montrer que l’homme n’est pas un, mais multiple, dans la richesse de la diversité. Oui, leur montrer à ces monstres inhumains qu’il y a de la place pour tous, dans ce pays, dans cette Europe et dans ce Monde.
– Non, Messieurs Salazar, Franco, Hitler, Pétain, Staline d’hier et d’aujourd’hui encore. Non ! Le chef n’a pas toujours raison ! Criait en silence Claudio.
Dans son monologue intérieur Claudio parvenait de plus en plus à préciser sa pensée.
- De plus,  la vengeance ne ferait que placer les victimes d’aujourd’hui au même niveau que les tortionnaires d’hier. Cependant, le jour où la démocratie sortira du brouillard, car la brume finira bien par se lever, la justice devra être faite pour tous ces jeunes, et tous ces êtres humains qui ont été traumatisés, dans leur tête, dans leur cœur, et parfois dans leur corps. Ces salauds devront répondre de leurs actes.
-Mais Claudio tu parles tout seul ? Lui demanda sa femme.
- Non Virginia ! Mais qu’est-ce que tu dis-là, mentit Claudio quelque  peu agacé.
- Pardon, mon chéri. Je croyais. Dit Virginia avec un sourire ironique.
- Ce n’est rien Claudio, lui dit Armando,  qui soudain eu des craintes que le passé troublé de  de son ami ne revienne à la surface. Ne fais pas comme la huppe, qui passe sa vie à gratter la merde des bouses de vache. Claudio, maintenant tu es en Angola un beau pays avec plein d’avenir. Mon Claudio, maintenant il faut regarder la vie devant
Toi. Mon ami, oublie le passé !,
         Vite ! Vite ! Redémarre la voiture Armando, dit Claudio, sinon
Je vais casser la figure à ce pingouin.

* Mocidade Portuguesa. La Jeunesse Portugaise.Mouvement fasciste que tous les enfants devaient intégrer à partir de l'âge de 11 ans

Réfugié dans sa caverne
Claudio se recroquevilla contre la porte de la jeep. S’il pouvait au
moins échapper au regard de ses compagnons de voyage. Son envie immédiate serait de se cacher au fond d’une caverne. S'étaient-ils rendu compte de quelque chose. Peut-être pas, mieux valait faire semblant de rien, ne pas en rajouter.
-         J’ai un coup de barre. Je crois que je vais m’assoupir quelques minutes, dit Claudio en se réfugiant dans sa fuite.
-         Mais oui, mon chéri, pique un petit somme ! Lui dit sa femme qui le regardait avec tendresse. Elle l'aimait tant son Claudio. Elle adorait quand il la prenait dans ses bras, quand il lui déposait des baisers tendres sur les lèvres, quand il lui murmurait à l'oreille des mots d'amour.
         - Oui, mon chéri repose-toi tranquillement, je veille sur toi !
Armando se mit à rire pour détendre l’atmosphère.
-              C'est peut-être l’effet de la chaleur. A moins que ce ne soit le décalage horaire. Ah, non, j’ai compris, je crois que tu as été piqué par la mouche tsé-tsé à ton arrivée à Luanda !
Mais Claudio n’entendait plus. Il dormait déjà à poings fermés, comme le paresseux accroché à une branche.
Virginia veillait sur son bébé allongé à côté d’elle sur la banquette arrière de la jeep. Mais elle jeta un dernier  regard de soulagement à travers la lunette arrière de voiture. Celle-ci était déjà salie par la poussière rouge de la route. Mais elle voyait quand même disparaître, de plus en plus loin,  la silhouette du Pingouin. Son crâne couleur de cire luisait. Ce n’était plus qu’un point au milieu d’une tache noire. Elle se demandait, un peu angoissée, quelles autres étranges surprises ils allaient trouver dans cet Angola qu’ils ne connaissaient que par le cours de géographie de Cm1. Tant d’années étaient passées depuis cette époque, mais des mots, des phrases des cours de géographie raisonnaient encore dans ses oreilles:
-    La capitale de l’Angola est Luanda. Sa superficie est de 1 200 000 km2. Cette province ultramarine est quatorze fois plus grande que le Portugal.
-      Mais comment est-il possible qu’une de nos provinces soit plus grande que notre Portugal  s’était demandé Virginia Peres la 1ère élève de la classe de CM2. Elle fixa la maitresse Mlle Imelda du regard en entendant cela, mais il était hors de question de mettre en cause son savoir et encore moins de l’interrompre.
Mlle Imelda poursuit son exposé en affirmant d’une voix sure et convaincante:
-             C’est la plus riche de nos provinces d’outre-mer. Elle produit du pétrole, des diamants du café, de la canne à sucre, du…
-             Agha ! agha ! La plus riche ! Ah ! La richesse tant convoitée, se dit-elle à elle-même. La petite Virginie comprenait de plus en plus la vérité au fur et à mesure que la maitresse dispensait son enseignement.
-              Mais dans quelle partie du monde a-t-on déjà vu d’une façon naturelle une province quatorze fois plus grande qu’un pays ou une nation ? Non ! Non ! Cela ne se pouvait pas. Cela était logiquement impossible. Puis elle se dit encore.
Dans le vieux livre de géographie qui avait déjà appartenu à son père Alexandre Peres était écrit noir sur blanc le mot colonie et non pas province.
-              Ça doit être cela cette chose barbare que l’on appelle le colonialisme. Elle avait entendu ce mot sans le comprendre chez le maître d’école des garçons lors d’une discussion animée avec maîtresse. Cette discussion avait aussi levé le doute sur les sois disant yeux doux du maître à l’égard de sa maîtresse et cela selon les ragots du le village.
-             Oui !  Oui ! Je comprends maintenant. Se dit en elle-même Virginia que malgré son jeune âge commença à se rendre compte qu’il fallait lire aussi entre les lignes.
-             La vérité, c’est que le Portugal occupe ce pays lointain pour ses richesses.

Couvertures des livres du CE2 au Cm2 pendant la Dictature 

En ce samedi du mois d’août de 1953, Virginia n’était plus la première élève de la classe de Cm2 de l’école primaire de Roustina. Comme le temps avait passé vite. L’on dirait que c’était hier. Au jour d’aujourd’hui elle était une femme, une femme mariée. Elle était en Angola, avec son Claudio, avec Armando son ami de toujours, et son enfant de quelques mois dans son giron. Elle n’était pas triste, elle n’était pas gaie non plus. Cependant Virginia se demandait avec une interrogation  sans réponse  de quoi serait fait demain. Mais cette question tout le monde se la posait dans la voiture et même celle-ci. Un seul ne se la posait pas, l’enfant, qui dormait à  poings fermés !

***

De quoi sera fait demain ?
Environ vingt-cinq ans s’étaient écoulés. Les cours de géographie, d’histoire, de religion et moral étaient d’un passé lointain. Ce samedi Virginia était en train de rouler dans une vieille jeep avec deux hommes, son Claudio et Armando. Tous les deux avaient été des camarades, dans la même école, mais pas dans la même classe, car garçons et filles étaient séparés. Le fruit de ses entrailles, Wald porte le prénom d’un poète brésilien. Son tendre âge faisait dire à tous qu’il comptait à peine comme passager.
Armando depuis trois ou quatre ans est devenu propriétaire, d’une plantation moyenne de canne à sucre, mais aussi de tabac et de coton, sans oublier des petites terres produisant du café.
Sa plantation se trouve dans les environs de Nova Lisboa. Cette ville est la capitale régionale se situant en hauteur et au centre d’un plateau portant le nom de Huambo. Ses terres agricoles sont rouges et particulièrement fertiles. Le climat est tempéré et rappelle quelque peu celui du nord du Portugal.
Tout le monde a trouvé sa place dans la jeep. Peu de kilomètres après Luanda est devenue rougeâtre à cause de la poussière. Armando conduit  sans trop de secousses. Il insinue que sa jeep est docile et en même temps caractérielle comme un âne. Il prétend même qu'elle n’a nullement  besoin d’être conduite tellement elle connaît par cœur le moindre nid de poule de la route entre Luanda et Nova Lisboa. Claudio a complètement oublié le Pingouin Tropical. A présent il rit et fait semblant de chantonner comme un pinson. Sa  chemise blanche fait ressortir le  rouge d’écrevisse de son visage.
On pourrait presque lire dans son visage qu’il veut séduire une seconde fois sa femme.
- Je retrouve mon beau Claudio, le séducteur, celui qui voulait plaire à la maîtresse d’école autant qu’aux filles de la classe, dit Armando content et heureux de retrouver dans la gaité son ami  d’enfance.
Cependant Claudio papa  ne réagit point à la plaisanterie de son ami. Calé au fond du siège du copilote, et comme s’il avait mangé du lion, il était heureux et prêt à faire face aux cahotements d’antilope de la jeep.  Maintenant il se sentait avec du courage pour parer à tous les mauvais  coups de leur vie en Angola. La vie parfois joue des tours. Mais que faire sinon aller de l’avant et essayer de gagner à chaque fois. Néanmoins il n’avait jamais imaginé auparavant mettre ses pieds en Afrique.
Virginia disposait de tout l’espace de la place arrière de la voiture. Elle était toute occupée par ce que  représentait déjà pour elles sa progéniture. Confiante, elle l’était. De toute façon sa vie en Angola ne pouvait pas être pire que celle qu’elle a connue dans son village.
La jeep
La jeep ne s’occupait de personne tout en veillant sur tout le monde.
-             Je vais leur montrer à tous et en particulier au petit bonhomme, dont elle enviait la jeunesse et l’avenir.
-             Mais que croient-ils les autres. Je ne suis pas encore un tas de ferraille comme le prétend mon nouveau patron.
La jeep roulait sereine, presque heureuse, comme lors des promenades du dimanche en famille. Elle était presque contente de se revoir en train de rouler sur  un morceau de route asphaltée en bordure du lac Kilunda dans la petite ville pittoresque de Funda. Tout en faisant attention à ne pas sortir du tapis de bitume noir, elle posait un œil de phare attentif sur la route et un autre curieux sur le joli lac
        Que c’est beau un lac, se dit elle ! Si on pouvait se mettre un peu les pieds dans l’eau et se rafraîchir de la chaleur avant d’entamer les premières hauteurs du plateau de Huambo.
Mais personne ne semblait s’intéresser aux peines de la monture à quatre roues.
Du côté des passagers les sauts de la voiture sur les nids de poule avaient eu raison de Claudio. Il avait dormi comme un paresseux d’Amérique centrale non pas sur un arbre, mais dans la jeep. Mais c’est aussi un saut de la jeep, aussi long que celui d’un impala,  sur un nid de poule qui l’avait réveillé. Maintenant il avait les plus grandes peines du monde pour sortir de sa léthargie.
-             Où sommes-nous déjà Armando, demande Claudio ayant perdu la notion de l’heure ainsi que de la distance parcourue et même du lieu où il se trouvait.
-              Mais nous sommes en Angola, mon N’Gola ! lui répondit Armando avec un semblant d’ironie dans les lèvres.
Claudio décidément n’était pas tout-à-fait réveillé. Il semblait encore avoir la tête ailleurs, dans un passé pas si lointain habité par des troubles de panique et d’inquiétude. Son asthme se fit sentir. Comme un poisson, il tentait de sortir la tête de l’eau pour chercher de l’air. Sa respiration était difficile et étouffée.
En même temps qu’il s’étirait discrètement les bras, il projetait fixement son regard sur le lointain de la route. L’on dirait que Claudio essayait d’y trouver le nouveau chemin de sa vie. Pas uniquement de la sienne, mais aussi celle de sa petite famille. C’est que maintenant il ne parlait, ne pensait plus à la première personne. Il ne disait plus « je »  mais « nous » ! En prononçant ce dernier mot il y trouvait de la responsabilité, mais aussi un grand bonheur.       
-             Qu’est-ce que ce pays va nous réserver? Claudio s'interrogeait en silence.
 Le départ du village avait  été si précipité.  Le curé  et les autres l’avaient mis dans la rue comme un voleur. Ils l’avaient exilé comme un traître, comme un salaud,  pas uniquement lui et sa femme, mais aussi le bébé. Tous les trois virés comme des malpropres. Même Le bébé si petit, d’une semaine à peine !
-             Pauvre créature ! Comment Monsieur le curé une personne qui se voulait guide d’une religion d’amour et de pardon ? Comment ces personnes argentées du village qui s’affichaient comme modèles du respect ? Comment Dieu avait-il pu accepter cela ? Comment avaient-ils pu tous, faire cela !  Ma femme, mon fils, moi-même, qu'avons-nous fait de mal ? Était-ce condamnable de s'être aimé passionnément, d’avoir donné la vie, d'avoir conçu  un enfant, juste trois mois  avant le mariage ? Quelle morale digne de ce nom, quel régime de sagesse peut-il condamner l’amour et la vie ?

En effet pourquoi ?
Est-elle juste cette loi
Qui transforme l’amour en péché
Peu de valeur à la vie d’un bébé
La vie d’un Fais-t-on  de l’amour Que faire ? Pauvre ô ma pauvre nation !
 Dans ce village, dans ce pays,
ils décident, ils dirigent, ils imposent.
Se taire, se taire, car eux seuls ont raison.  Faire un poème


Le Flamboyant
Après le virage à gauche la route s’écartait  maintenant du lac Kilunda et s’enfonçait vers le sud plus à l'intérieur des terres. La jeep prit de la vitesse, tout en essayant de s’écarter des nids de poules, qui étaient de plus en plus nombreux. Tout d’un coup Claudio aperçut un magnifique arbre tout couvert de fleurs rouges.
 -  C’est quoi ce bel arbre ? Dit Claudio avec curiosité et admiration. Mais aussitôt sa femme  renchérit :
- Il n’est pas seulement beau, il est magnifique. Jamais je n’ai vu un aussi joli arbre, cria-t-elle avec admiration et stupéfaction
- C’est un flamboyant. Vous n’avez pas fini de voir de belles choses dans ce pays ! dit Armando content que ses amis soient sensibles  à la beauté de son Angola. Lui aussi, aussitôt arrivé de métropole, il était tombé amoureux de ce pays, de ses paysages mais aussi de ses gens. Il était aussi très  heureux que son ami d’enfance vienne le rejoindre. Le pays avait besoin de gens comme lui.
De plus, ce régime ne pouvait pas durer toute une éternité. Un jour, il finirait bien par tomber, comme un fruit pourri. La liberté, le progrès, s’installaient presque  partout en Europe occidentale.
Le Portugal et aussi l’Espagne n'allaient quand même pas rester dans cette  longue nuit à l’écart de tout cela.  Il fallait aussi que dans ce coin d'Afrique arrive un air de liberté, un clair de lune, où européens, africains, et métisses, main dans la main, construisent un Angola arc-en-ciel.
Sinon, le risque serait que ce pays tombe dans la guerre civile ou dans l’autre enfer de couleur rouge celui-là. Qu’auraient-ils de mieux, ces soviétiques, ces communistes chinois à nous offrir sinon les goulags et les camps de concentration. Ce  serait  fuir un diable pour tomber avec d’autres pas meilleurs !
Armando se mit à rêver, il n’évitait plus les nids de poules, mais au contraire semblait   rouler dessus à toute allure en y prenant un plaisir évident.
 Claudio se tourna vers le chauffeur et regarda avec étonnement cette manière de conduire. Armando lui répondit avec un sourire bienveillant qui voulait dire que c’était la conduite la mieux adaptée à la circonstance. Puis il ajouta avec humour.
         Mais ce sont les routes du progrès, du développement angolais dont se vente tant notre gouvernement à Lisbonne. Regarde ces chaussées Claudio. Elles sont à l’image de notre Angola et peut-être même du régime. Des nids de poule !
 En disant ces mots, l’agacement se développait sur les traits de son visage marqué par le soleil. Une certaine fatigue semblait l’envahir aussi. Sans le vouloir Armando se laissa aller émettre  un profond bâillement. Comme pour s’excuser et maîtriser ses mauvaises pensées, il se força à faire un large sourire.  Son visage pris l'allure d'une plaine ensemencée de la plus sereine des tranquillités.
Ce sourire avait fait changer son regard à la rapidité d’une averse tropicale qui après avoir déversé des tombereaux d’eau et une certaine obscurité, réinstalle le soleil aussi vite qu’elle l'avait chassé.
 Maintenant, sur son visage l’on pouvait entrevoir même, la lumière blanche d’un champ de coton au moment de la récolte. Dans sa tête, il y avait aussi du mauvais temps dû principalement aux circonstances, mais dans l'ensemble, il fallait croire que c’était un plaisir de vivre sous les tropiques. Puis se tournant vers Claudio :

***

Pas de billet de retour
Ne t’inquiète pas, mon Claudio, tu vas aimer cet Angola. Oui, vous allez aimer ce pays. Mais seulement, si vous savez le regarder tel qu’il est, si vous savez voir avec votre cœur ces gens, ces paysages. Sinon ce sera une peine perdue.
Claudio peut-être endormi par le cahotement de la jeep ne comprenait pas la portée et la signification de tels mots mystérieux. Etait-ils de bonne au mauvaise augure, de manda-t-il.
Mais Virginia répondit au chauffeur du tac au tac sans imaginer le moins du monde ce qui malheureusement aller arriver quelques années après:
-             Mais mon cher Armando, quelle idée ! Nous n’avons pas prévu de billet de retour. Puis attirant son regard sur son fils en train de téter, comme pour lui dire que son bébé était l’Angola et aussi son avenir. Ensuite elle baissa ses yeux attentionnés sur son bébé le mis avec douceur sur le ventre pour qu’il fasse son rot, en même temps qu'elle cachait son sein.
Les yeux d’Armando étaient toujours braqués sur la route. Ses pieds jouaient sur les pédales. Par moments l’on entendait des craquements provenant de la boîte à vitesses. Ses mains caressaient légèrement le levier de vitesses de la jeep. Sur la route, il se comportait comme un chasseur surveillant sa proie dans la catinga. Tout en expliquant pourquoi il conduisait de la sorte, sur les routes  angolaises:
- Ainsi les roues de la jeep sautent sur les trous de la chaussée, comme nos « palancas » noires bondissent en courant devant les crocs des lionnes qui les chassent. Si on ne conduit pas de cete façon, les essieux de la jeep risquent de se casser. Après c’est la galère. Il faut patienter sous le soleil la pièce qui se fera attendre, un, deux, trois jours, voir une semaine.
En effet le modernisme décalé et les non progrès routiers de Satanlazar en Afrique, avaient fini par endormir bébé. Virginia s’était assoupi. Sa tête faisait le mouvement du yoyo. Quant à Claudio, il regardait attentivement à travers le pare-brise couvert  de la poussière rougeâtre de la route. Il tentait d’oublier les saloperies  du curé. Mais Claudio essayait aussi d’effacer de sa mémoire la honte qu’il avait ressenti en quittant le village devant tout le monde.



Sérieuse dans son travail
La jeep semblait ne s’occuper de personne. Elle se donnait entièrement à sa tâche. Elle roulait, roulait et de temps en temps elle sautait. Kilomètre après kilomètre, elle continuait à ronronner tranquillement sur du plat. Par contre en côte, à la moindre accélération, elle rugissait comme un lion en cage. Sur les trous de la route de Satanlazar, elle sautait sur les nids de poule avec l’élégance d’un impala en pleine course.
 Le paysage angolais, jamais monotone, lui arrivait à toute vitesse en pleine figure. A son tour la jeep, malgré son âge, semblait le pénétrer avec plaisir et semblait goûter l'aventure.
L’Angola est à nous, semblait-elle dire avec amour et délectation au fur et à mesure qu’elle digérait les kilomètres. Des terres rouges défilaient de plus en plus vite. Après des petites collines, ondoyantes dans une mer de verdure, s’étendaient à perte de vue des terres grasses. Celles-ci étaient riches, zébrées en couleurs allant du vert foncé au vert clair. Il y avait continuellement un vent qui apportait du bien être sous la chaleur tropicale. Mais c’était un vent, doux et vigoureux, comme  jeune de vingt ans. L’on dirait  qu’il prenait du plaisir à faire danser une mer infinie couleur de l’espérance.
-   C’est du maïs, demanda Claudio étonné. Ce qu’il peut être grand ! Incroyable ! Je n’en avais jamais vu de si haut !
- Mais non, mon petit Claudio! Dit Armando avec un sourire bienveillant. C’est de la Canne à sucre ! Nous en avons des kilomètres et des Kilomètres carrés de surface ! La canne se plaît ici Claudio. C’est une variété venant de Madère qui s’adapte bien à cette terre et à ce climat. Puis Armando ajouta :
-    Comme vous pouvez le voir cette terre angolaise n’a rien à voir avec la terre dure de Roustina. De plus au village la majorité des terres étaient parsemées de pierres.
-    Oh ! Là ! Là ! Là ! Tellement de pierres que par endroits l’on aurait dit une mer de cailloux. Que c’était difficile d’y  faire pénétrer aussi bien le socle de l’araire que de la charrue. Les récoltes étaient si mauvaises que l’on parvenait à peine à payer les engrais. De plus quand l’eau venait à manquer c’était une misère ! Oui une misère. Puis Claudio se mit à rire en disant:
-    C'est impossible que Jésus soit passé par là !
-   Crois-le si tu veux Armando, mais à mon avis, c’est pour cela qu’à Roustina certaines personnes ont la tête plus dure que les pierres ! Virginia parlait avec sarcasme. Elle avait besoin de dénoncer la vision étroite de ces gens qui les avaient chassés de leur village.

***

Depuis l’épisode du Pingouin tropical, une joie ponctuelle alternait avec un certain malaise, venant du passé. Celui-ci s'était introduit dans l’horizon fermé de l'habitacle de la jeep. Armando en bon connaisseur des maux de ce passé se comporta en bon psychologue.
Il remédia à ce  problème en ouvrant totalement la capote de la jeep. Cela permit de voir une fenêtre de ciel bleu qui s’ouvrait sur  un troupeau infini de moutons dessinés par des nuages blancs. Il y avait aussi, là-haut, quelques taches noir-marron sur d'autres cumulus  que l’on apercevait au fin fond de l’horizon. Ceux-là devaient être des chèvres.
-              Avec ces nuages noirs, on ne sait jamais ce qu’ils  augurent. Dit Armando se montrant un peu superstitieux.
 Dans le petit monde de trois personnes et demie, Wald, le bébé, était la demi-personne, qui occupait la jeep, on sentait que leur taux de bonheur semblait croître avec les kilomètres. La voiture devenait petit à petit le pays du bonheur retrouvé.
Maintenant Claudio et Virginia, piaillaient, sautillaient sur les branches de l’arbre de l’illusion angolaise. On dirait des oiseaux au printemps. Une nouvelle saison inconnue allait commencer. Ils allaient enfin pouvoir se libérer et même, se donner le plaisir de plaisanter pour la première fois dans leur vie de jeunes mariés.
- Mais regardez-moi cette terre angolaise, elle sent la maternité. Elle a dans ses entrailles la forte odeur qui se dégage lors de la naissance des nouveaux nés. C’est profond et ça te pénètre là-dedans Armando, dit Claudio en se tapotant la poitrine tout en fermant de l'autre main la vitre de la voiture.
-    N’exagère pas Claudio ! Tout nouveau tout beau ! Il y a en Angola aussi des choses moins gaies, moins paradisiaques, tu verras ! Dit Armando avec sérénité pour tempérer l’enthousiasme de Claudio.
Claudio remarqua à ce moment-là dans la voix d'Armando, dans sa façon de prononcer son prénom que leur amitié du passé au village était renouée. Claudio sentit un pincement au cœur. Qui l'aurait dit après tant d'années de séparation et de routes différentes. Cependant Claudio ne dit rien, mais il se sentait heureux. L’on voyait aussi, sans se tromper, que le jeune papa de Wald était captivé par tout ce qu’il voyait. Il adhérait de tout son corps, cœur et âme à une sorte de magie. A moins que ce ne soit, à celle d'une religion d’un dieu créateur de la beauté de la terre africaine. 
Ce qui ne surprenait pas tout à fait Virginia c’est que les femmes en Afrique aussi, semblaient travailler plus que ces paresseux, les hommes. En effet, régulièrement tout au long de la route, la jeep dépassait ou croisait des femmes, chargées comme des mulets. Elles transportaient du bois sec ou d'autres matériaux inconnus des yeux européens.
 Les hommes marchaient devant, droits comme des pieux, ils portaient fièrement, comme des fusils sur l’épaule, des sortes de hues. Ils avaient  probablement égratigné un petit lopin de terre en bordure de la forêt pour planter quelques sillons de manioc.
Comme si on ne les croyait pas ils semblaient vouloir nous convaincre :
-             Que l’on n’aille pas croire le bavardage des  femmes. Non, le vrai travail est une affaire d’hommes. Nous les africains nous sommes des hommes fiers ! Que croyez-vous !  


***

Dans un autre registre, Claudio très silencieux laissait sa pensée naviguer dans le passé. Si ces gens venaient vraiment de planter du Manioc, c’est que l’on était déjà à la fin de la saison des pluies. Claudio, l’ancien élève, se rappelait des enseignements concernant l’agriculture africaine de son dernier maître d’école, Monsieur Théophilo, surnommé par les hommes de Roustina, l’africain.
Par contre ses élèves, lui avaient donné le sobriquet de gruyère. C’est qu’il avait une peau jaunâtre parsemée de trous comme le dit fromage. L’on disait en secret au village que c’était la vengeance d’une jeunesse de débauche et que son épiderme avait été ravagé par la syphilis.
 Ce qui était vrai, c’est qu’il avait exercé pendant une dizaine d’années en Guinée-Bissau où, il avait réussi à faire une jolie petite fille métissée nommée Fernanda. Elle  fut la cause au village de grandes inondations composées d’eaux troubles, de ragots, de curiosités, de choses incompréhensibles.
On n’avait jamais vu une négritude pareille dans la commune, et de plus elle était incroyablement belle. Mais comment était-il possible de croire qu’un homme d'une telle laideur puisse engendrer une telle beauté. De plus, on savait bien que selon une tradition bienpensante du village de Roustina, en Afrique, il n’y avait que des singes dans les arbres qui se faisaient des grimaces.
Les riches du village se méfiaient du dit professeur comme d’un étranger.
Même le curé du village croyait, dur comme bois d’ébène, qu’il fallait ne pas prendre à la légère les idées extravagantes de ce voyageur de la brousse.
L’Africain avait beau être maître d’école, ses idées, dites d’avant-garde, troublaient les meilleures de ses brebis au village.
Monsieur le curé n’osa pas le dire lors du sermon dominical, mais laissa entendre en privé à ses amis et protecteurs que ce monsieur n’était pas seulement laid comme un pou, mais que comme une hideuse araignée, il avait tissé une toile pas claire avec le parti pro-indépendantiste le P.A.I.G.C.
-  Tous des terroristes rouges ! Et l’autre, le professeur, un traite ! Mieux valait, pour tout le monde, l’avoir à l’œil. Et moi, là-dessus, je sais faire, dit le curé d’un air supérieur et de celui qui connait sa besogne.

***

 Que Vogue la galère !
Le cahotement de la jeep sur les routes angolaises eu raison du manque de sommeil de Claudio. Il se permit même quelques petits ronflements que tout le monde, même bébé, accepta avec compréhension. Claudio depuis qu’il avait été expulsé l’Afrique, avait perdu l’appétit. Il dormait mal. Dans la douleur, il avait laissé  là-bas  son père David, mais aussi, ses amis, son chien Batista et même cet air frais et pur de la montagne. L’air sentait si bon à Roustina,  surtout le matin au lever du soleil.
Sa mère ne lui manquait pas du tout. Jamais il n’avait trouvé en elle la douceur maternelle d'une main à la peau douce lui caressant le cou ou même le visage. Il se rappelait vraiment que  de sa voix masculine lui criant dans les oreilles le dimanche matin :
-             Il est déjà 9 heures fainéant. Lève-toi bon à rien ! Je suis debout depuis  5h du matin. Tu crois que je vais tout faire dans cette maison. Ton père est tout le temps parti. Seul le diable sait où il va et toi …
-             Mais c’est dimanche maman… Il parlait dans son sommeil
-              Mais  Claudio, tu es en train de cauchemarder ou quoi ?  lui dit Armando en lui posant une main sur l’épaule gauche.
-             Il ne dort pas bien depuis quelque temps, intervient son épouse en lui tapotant avec tendresse sur le dos, comme pour lui dire qu’elle était là pour le meilleur et pour le pire.
Alors, Armando se permit, un petit discours amical débordant d’amitié fraternelle.
      -  Tu sembles pensif Claudio. Quelles sont tes inquiétudes ? Calme-toi. Quoi qu’il en soit ici en Angola il y a quand même moins de problèmes qu’en métropole. Je ne parle même pas de liberté, des descentes de la P.I.D.E. à 6 du matin, des brimades, des remontrances, des menaces.
 Non Claudio, il ne faut pas te faire du mauvais sang. Ça ira. Au début tu auras quelques surprises. On te dira que les noirs ceci, que les noirs cela. Tous des terroristes, mais tu verras qu’ils sont comme toi, comme moi. Il faut laisser parler. Il faut écouter. Puis, tu pourras y mettre ton petit grain de sel. Mais, attention il ne faut pas avoir la main lourde avec le sel. Sinon !
Sinon quoi ? Demandèrent Virginia et Claudio en même temps.
- Sinon ce sera l’enfer, pire qu’en métropole.
- Ne t’inquiète pas Armando, dans la vie et en toute circonstance, mon Claudio sait faire de la bonne cuisine et en particulier du bon « Caldo verde », de la soupe au choux galicien. C’est un délice de voir les étoiles d’or de l’huile d’olive qui brillent autour des rondelles de saucisson rouge. Le tout ondoie dans un petit lac de terre cuite qui te chauffe joliment  ton petit jardin secret, ainsi que tes mains en hiver.
 Pour le sel, il sait faire mieux qu’un paludier des marais salants de la ria d’Aveiro !
 Ne te fais pas de soucis Armando, il sait être bon cuisinier autant qu’un excellent diplomate. Tu peux lui faire confiance.
Ce n’est pas parce qu’il est là, mais je suis sûre de  lui, j'en  mets mes mains au feu ! Oui, tu peux faire confiance à mon mari. Il a l’habitude avec ces gens-là. Son père David a été un bon maître dans la matière et surtout pour ses enfants,  même que pour lui-même.

- Mais c’est qui « ces gens-là », demande le lecteur qui commence à en avoir assez de tous ces non-dits de tous ces zigzagues dans ce qui devait être une ligne droite. Nous réclamons une écriture simple comme bonjour et des idées claires et droites comme des i. Pourquoi se fatiguer à réfléchir inutilement.
- Inutilement, demande l’auteur. Mais mon cher lecteur, tout le monde sait que la  simple soupe à l’eau s’avale vite mais ne rassasie pas son homme. De plus, lecteur, il faut être économe en paroles et en idées dans les contrées dirigées par des chefs qui ont toujours raison.
Claudio qui ne pouvait pas être dans ce récit et dehors n'entendit pas cet échange de paroles entre l'auteur et son lecteur. Donc, comme si de rien n’était, il se dirigea vers son ami Armando en éclatant de rire :

        Sois indulgent avec ma Virginia. Ce que les femmes peuvent être bavardes et parler pour ne rien dire ! 

***

La jeep serait-elle en révolte ?
         Le plateau de Nova Lisboa pourrait bien s’appeler la région la plus transparente. Le ciel était d’un azur à enivrer de passion les yeux les plus vides de sentiments. Çà et là, des nuages blancs rêvant d’aventures amoureuses, se déplaçaient mollement en  somnolent. De sa hauteur majestueuse, le roi soleil tropical déployait ses ardeurs. Il s’agrippait avec force à  cette grande assiette creuse à l’envers  faite de terre rougeâtre, qui s’étendait maintenant à perte de vue. Tout ça, c’est le plateau de Nova Lisboa.
 Sur les hauteurs irrégulières du plateau, le moteur vieillissant de la jeep respira avec satisfaction un air plus frais et limpide. Maintenant, l’on avait l’impression que la jeep reconnaissait son chemin les yeux fermés.
 Elle se disait à elle-même  que c'était agréable de revenir au pays, de se retrouver chez soi, de revoir sa maison de Nova Lisboa. Même en étant plus jeune, elle n’avait jamais été folle de la côte touristique au sud de Luanda.
Celle-ci allait jusqu’à Moçamedes où soufflent des  vents chauds et secs qui contrastent complètement avec la froideur des eaux du courant de Benguela.
Ses quatre roues sur un macadam de misère ou, les pieds dans l’eau glacée, c’était tout simplement l’enfer. Avec cette chaleur du diable, dans cette zone dite touristique par les blancs, son sang jaune-or visqueux tourbillonnait à l’intérieur de sa culasse. Il risquait même de tourner au noir et devenir un liquide rêche et acide. Elle avait beau chercher l’air avec son système de refroidissant qui tournait désespérément à fond, ses poumons s’essoufflaient. Le joint de culasse menaçait de casser. Elle n’en pouvait plus.
Cette température, était peut-être agréable pour ces colons, au visage de craie, venant du froid des montagnes du nord du Portugal. Oui se dit la pauvre, cette chaleur-là ne pouvait être agréable qu’à ces Tugas.  C’est que depuis cinq siècles en Angola, ils ne foutaient rien. Rien pour mon Angola. Par contre, ces parasites, faisaient travailler les angolais comme des esclaves et ils en faisaient même venir des îles de Saint Tomé et Principe.
-             Mais pourquoi vivent-ils dans des palais et alors que  les africains habitaient dans des baraquements ?
 Elle se posait des questions. Beaucoup de questions, mais en réalité, elle ne savait rien.
 Elle  ignorait même ce que c’était le froid. Elle avait entendu dire qu'elle avait été fabriquée, parait-il, dans la banlieue parisienne,  par des mains calleuses aux accents étrangers. Il parait qu’en hiver Paris était glacial. Mais elle ne s’en rappelait pas du tout. Est-ce que la mémoire commençait à lui faire défaut avec l’âge ?
Ce dont elle se rappelait c’est qu’elle était arrivée après un mois de bateau au port de Lobito.
Perdue, elle le fût par tant de changement, mais ensuite elle s’habitua à tout. Elle n’avait pas eu le choix. Après, pendant sa longue vie, elle, la bagnole, n’avait fait que des kilomètres, sous la chaleur humide, toujours chargée comme une bourrique sur des routes où même le diable n’aurait pas voulu rouler.
 Une vie de merde, une vie d’esclave, sans jamais pouvoir décider, faire des projets, des choix. Une vie faite de dire oui Monsieur, oui Madame et amen à toutes leurs volontés et caprices. Jamais elle n’avait pu se réaliser selon sa volonté. Toujours obéir.
Néanmoins, il n’y avait en elle, ni  haine, ni  rancœur. Ce n’est pas bon d’avoir de mauvaises pensées, bien que parfois, elle eut une envie folle de foncer contre un platane et de tout casser. Mais le dieu africain soit loué, cela n’arriva jamais. Elle gardait toujours de l’espoir, pour demain. Demain les choses changeront. Changeront, peut-être ! Elle ne savait pas.
Maintenant, elle était vieille, elle aurait mérité une retraite tranquille, pas une retraite de misère ne permettant pas à une personne de vieillir dignement, non, mais, elle ne se plaignait jamais. Il y avait encore en elle un élan d’énergie, venant de son cœur de fer, une envie de rendre encore service  à son patron. Un patron ou un colon, ou quelque chose de semblable. Elle n’était pas allée à l’école comme les blancs et certains mots étaient des chinoiseries pour elle. De plus, elle n’entendait plus très bien.
Non son patron, Armando, ne pouvait pas être un colon. Elle savait quand même que le colon était méchant mauvais avec les africains. Non Monsieur Armando était une bonne personne et tellement il différente des autres crapules.
 Mais ce n'était pas le cas de sa garce de  femme qui se faisait appeler Dona Dulce. Que le Dieu d’Afrique veuille la pardonner, mais cette crétine, elle la détestait.

***

Paroles de jeep
« La Dulce »  comme elle l'appelait en aparté ! Cette garce de baleine blanche, elle ne pouvait pas la supporter. La craie blanche avait beau lui piétiner, lui écraser le champignon, elle, une jeep fière de sa personne, ne démarrerait jamais. La garce me perçait le corps avec sa maudite clé de contact. Moi Schling ! Schlang et rien ! Plutôt se noyer que de transporter ce tas de mauvaise graisse où qu’il fût. Les engueulades, les noms d’oiseau ne la feraient pas changer d’avis. Garce, baleine du diable, tu ne mettras pas, ni tes jupes, ni tes culottes de colon sur mes sièges ! Jamais !
- Armando ! Armando ! Ta voiture de merde ne démarre pas ! Mais quel vieux tacot a acheté encore ce con ! C’est un amoncellement de rouille ! Un vrai torchon zébré de rayures et un amalgame de tôles froissées. Bonne pour la ferraille, ta bagnole ! Quand on achète avec de l’argent de singe l’on n’a que des bananes pourries !
- Mais Dulce, calme-toi ! Il ne faut pas tirer sur le starter comme tu tirais sur les pis des vaches dans ton bled !  Il faut être moins brute  avec le matériel. Qui veut aller loin ménage sa monture. Attends Dulce ! Mais laisse-moi faire ! Écoute-moi s’il te plaît ! A la voir comme ça elle a l’air vieille, mais le moteur tourne comme une horloge de Savoie.
La jeep était très heureuse de se faire caresser, toucher par un homme si sensible, si doux, un si bon mari que cette rustre de bonne femme ne méritait pas. Avant le mariage, avec cet homme si charmant, la garce n’était qu’une souillon de village. Maintenant qu’elle est quelqu’un, grâce à son mari, elle traite tout le monde plus bas que cette terre rouge angolaise.
 Ce n’est même pas de sa faute si cette craie blanche est une pétasse ! En effet élevée, crée, éduquée, un tant soit peu, dans l’école primaire de Satanlazar, elle ne pouvait devenir qu’une dictatrice puante, avec son mari, ses enfants et tout être vivant autour d’elle soit-il un animal !
Maintenant avec cet homme si doux dans mon corps de voiture toujours serviable, je vais démarrer du premier coup et tourner au ralenti comme pour une marche nuptiale. Juste pour la faire suer cette baleine blanchâtre !  C’est que je déteste ce type de femmes. Auparavant méprisées, elles deviennent plus tard méprisantes à leur tour. Des personnes arrivistes, assoiffées de pouvoir et quand elles en ont un peu, elles sont capables de tuer père et mère pour en avoir plus.
Même, si dans la bouche de certains ingrats, elle n’était qu’une simple jeep, une bagnole,  elle n’était pas comme ça, pas comme l’autre garce ! Elle ne serait jamais comme ces gens «  m’as-tu-vu ! » Elle avait un cœur gros comme ça.
Elle ne se maquillait pas, elle ne se parfumait pas, non elle ne se mentait pas à elle-même.
Après des services dans la brousse, elle revenait pleine de poussière rouge. Des blancs, à la mauvaise haleine,  la traitaient « de sale noire » à quoi elle avait envie de rétorquer que, sous les tropiques, on aime l’eau, tandis que dans la froide Europe, on s’en éloigne.
L'Afrique, mais pas seulement, avait été joliment civilisée par les fièvres et autres maladies provenant de milliers d’années de saleté, de promiscuité dans les villes, les villages et...
Elle n'a pas voulu terminer la phrase. Parce qu’elle ne voulait jeter la pierre  à personne.
Peu importe tout cela. Elle ne voulait pas remuer ce passé. Mieux aller de l’avant. Bien sûr qu’en Afrique, comme ailleurs, il y avait des bagnoles pauvres et surtout sales, mais dans son opinion de bagnole, la pire des saletés, c’était celle des idées et des faits. Voulait-on l’obliger à énumérer le nombre de guerres et autres saletés  dont l’Europe, dite propre, avait été championne au cours du dernier millénaire ? 
Il serait bien moins fatigant de ne pas réfléchir, ne s’occuper de rien. Il fallait s’en ficher que la société, les gens, aillent bien ou mal.
Mais elle, en tant que jeep, avait parcouru cet Angola dans tous les sens. Elle avait vu beaucoup de choses qu’elle n’aurait jamais dû voir. Elle, le vieux tacot, comme ils disaient, avait vu beaucoup d’ordures et autant d’injustices et des misères.
Néanmoins, elle avait toujours cru qu’en travaillant dur, on finirait par y arriver. Mais les années passant de plus en plus vite, elle comprit que quelques personnes ne foutaient presque rien et avaient tout, tandis que d’autres travaillaient comme des mules et n’avaient rien.
-             Comment Bon Dieu des blancs, peux-tu permettre cela ? Que fais-tu toujours là-haut sur ta croix ? Tu ferais mieux de descendre et venir parmi les hommes. Pourquoi es-tu partit au ciel quand il a tant à faire dans cette terre. Il serait bon que personne ne vive de la sueur et du sang des autres. Des parasites, des parasites ...
Pourtant elle avait besoin de se protéger. Chacun ses problèmes. A chacun ses crevaisons, à chacun son cholestérol dans les durites, à chacun son Alzheimer dans les systèmes électroniques, assez d’emmerdes comme ça. Les siennes n’étaient-elles  pas assez pour son âge ? Maintenant il fallait céder la place aux jeunes. A eux de relever leur défi, comme elle avait relevé le sien en son temps, en son époque. Chaque génération doit relever ses défis et dieu pour tous, n’est-ce pas ! Ainsi se parlait la jeep chemin faisant.

****

Le bonheur du retour
 Cependant en s’approchant de la maison, la jeep éprouvait une sorte de bonheur, le bonheur du retour, le bonheur de retrouver les siens. Elle sentait déjà dans les narines du système de refroidissement l’odeur du pays, son pays de Nova Lisboa, un pays qu’elle avait appris à aimer. La fin du voyage  était proche, même s’il y avait encore du paysage à voir et à découvrir, et des milliers de nids de poule dont il fallait se méfier.  Il  restait tout au plus une centaine de kilomètres à parcourir. Déjà plus de 500 kms dans les pattes, ou plutôt dans les pneus et tout c’était bien passé jusque-là, grâce à Oshum, son dieu Africain, bien aimé. On dirait même qu’une légère brise fraîche autant qu’agréable caressait maintenant sa peau rouillée et les visages rouges des quatre passagers et demi. Bébé dormait à poings fermés. Tout le monde était en train d’arriver presque à destination content. C’était cela le plus important, se disait-elle, la jeep.

***

Pourquoi diable être toujours dans la braise !
Pourtant, il était plus que temps que son patron Armando réduise la vitesse. On arriverait bien avant le coucher du soleil. Que diable, toujours dans la braise.
Elle faisait le bilan de ce qu’était sa vie. Jamais une minute à elle. Jamais le temps de s’asseoir. Jamais le temps de parler avec son mari ses petits-enfants ou ses enfants toujours pressés et stressés.
Elle n’était pas vraiment une voiture, une dame respectée de tous. Elle n’était qu’une pauvre jeep mal aimée. Elle n'avait jamais été estimée à sa juste valeur, même si elle avait passé sa vie  à avaler des kilomètres comme une esclave. Elle n'avait jamais connue une de ces routes angolaises, lisses comme des feuilles de papier blanc, comme le prétendait faussement la propagande de Lisbonne.
Elle avait un souvenir de feuilles de papier qui devait dater des années 58 ou 60. Sa mémoire jadis d’éléphant avec les années devenait une mémoire de moineau. Mais que faire. Elle se rappelait en effet qu’en traversant ces maudits Musseques de misère,  des feuilles tombaient du ciel comme des averses. Elles étaient ébouriffées de lettres rouges  et grasses,  de différentes tailles. On les trouvait même sur le bord de la route.
« Halte au colonialisme portugais !  Cinq-cents ans déjà ! Dehors le fascisme de Satanlazar ! Dehors les Tugas !  Debout peuple d’Angola. Luttons unis pour l’indépendance de notre patrie. Liberté ! Unité ! Indépendance ! Rejoignez tous le MPLA »
C’était son patron, Armando, qui lui lisait les papiers. Elle, pauvre bagnole, ne savait pas lire, comme les 90%  des autres voitures angolaises. L’école, ça ne nous concernait pas. C’était seulement une préoccupation des visages de craie. Notre boulot à nous, les bagnoles, était de rouler, travailler comme des esclaves, pour les Tugas. Après une de ces journées de travail endiablé, nous retournions au Musseque dormir dans les taudis de nos baraquements. Nous laissions tomber nos os moulus sur une literie faite de « capim », une sorte de foin dru séché au soleil, avec des ventres ronds remplis de ces sataniques kilomètres. Tandis que les Tugas, sans un simple merci, s’en allaient imbibés d’un orgueil démesuré dans leurs maisons dorées. Quelles maisons ma jolie Oshum !
Mais que voulez-vous ! C’est la volonté de dieu, leur dieu. Nous, les pauvres, on ne sait pas lire. Non, jamais le temps de feuilleter le moindre livre ! Qui savait ce que c'était ? Non, jamais, jamais le temps de regarder les beaux paysages de notre pays, notre Angola. Eh ! Attention à ce nid de poule. Attention à cet autre trou.
Mais bientôt Nova Lisboa. L’air était de plus en plus limpide, presque frais. Une certaine fraîcheur qui pénétrait par les narines. On ouvrait les portes et voilà, elle  pénétrait à l’intérieur de ton corps comme un torrent blanc de lait de coco. Quelle sensation de bien-être,  après cette chaleur Luandaise qui t’écrasait au sol en brûlant ton corps, ton coeur et ton âme. Il lui semblait même que çà cahotait moins en apercevant au loin les maisons blanches de la ville.
 Nova  Lisboa était une charmante cité de province qu’elle portait dans son cœur. Mais vue de Luanda, elle n’était que le cul de Jude. Des ingrats !  Ô mes mollets !  Ô mes cardans ! Ô mes amortisseurs. Se plaignait-elle. Par moments elle avait les rotules à terre ! Je n’en peux plus ! Mais ma belle déesse Oshum, quand va-t-on arriver, viens à mon aide, viens à mon secours. Je me sens si seule que j’ai besoin de croire en toi ! Si au moins mes parents étaient encore là. Malheureusement ils sont partis si tôt et dans des circonstances qu’il vaut mieux oublier. Comme j’aimerais avoir quelque chose à m’accrocher, devenir un enfant et même croire à ce père Noël des blancs !

***

Et on ne finit pas d'arriver
Mais que cette route est longue ma belle déesse Oshum ! Et on ne finit pas d'arriver ! Cependant dans le petit habitacle, maintenant le toit ouvert, on commençait à respirer cet air pur de  Nova Lisboa. Ça sentait si bon ! Hein !
Les corps des passagers étaient secoués comme des pruniers de la vallée du Taje. Et moi toujours au centre de la route avalant des kilomètres. De leur côté, par un effet d'optique, les piétons de plus en plus nombreux au fur et à mesure que l’on s’approchait de la civilisation de Nova Lisboa, venaient en courant aussi vite que le vent jusqu’à nous. Puis ces mêmes piétons s’en allaient, en arrière, à la vitesse de l’ouragan. Leurs corps se figeaient au loin devenant des silhouettes fixes, comme des bornes kilométriques sur le bord de la route.
  En s’approchant de la destination, l’on traversait de plus en plus de grandes bourgades avec leurs Musseques misérables. Leur pauvreté empestait l’air et blessait le regard.
 Il y avait des nuages de poussière qui se soulevaient de la terre rouge du sol, puis montaient au ciel en tournant comme un tire-bouchon à l’envers. Ci et là, l’on pouvait voir des sillons d’eau polluante ou fossoyaient de petits cochons noirs disputant la boue à des sales petites poules naines.
Elle essayait de fermer le cœur à tout cela. Comme une jeep
prévoyante, toujours sur le qui-vive, elle se méfiait de ces volatiles handicapés, comme tout africain avisé des visages de craie. On n’avait jamais assez d’attention avec ces oiseaux qui ne savaient plus voler.
 C’est que dans un virage ou même lorsque la route était dégagée et droite, ces stupides poules venaient se faire écraser par mes roues, comme si elles avaient perdu la cervelle avant qu’on leur coupe le cou !
Par contre les ventres  creux de tous ces gamins en dévorant leurs cuisses priaient saint Christophe de leur donner des accidents chaque jour. Cependant le saint des chauffeurs se moquait la plupart du temps des prières des enfants que voici.

Les garçons très dévots devant dans la chapelle :
-             Saint Christophe, protecteur des chauffeurs blancs,
         Donne-nous chaque jour un accident !
Les filles derrière en riant :
-              Saint Christophe, tu auras une nouvelle auréole,
          Si chaque semaine tu nous donnes une petite poule-bagnole !

Les poules-bagnoles ! C’est ainsi que les gamins du Musseque nommaient ces poules sans jugeote dans la tête. C’est que probablement dans leur petite tête elles rêvaient d’écraser les voitures qui leur disputaient leur vie de liberté dans la rue, les places du village  et même la route.
 Dans le Musseque, l’on pouvait voir aussi en cercle, comme des poussins autour de leur maman, des cases carrées, presque identiques, écrasées par des tôles de zinc. Celles-ci brillaient en réfléchissant le soleil comme des panneaux solaires. Cependant celles-ci ne produisaient pas d’électricité, mais une chaleur étouffante à l’intérieur. Donc la nuit, les hommes noirs restaient dans le noir !
 Tandis que les maisons des seigneurs blancs dans la blanche lumière électrique.
 Chacun à sa place et dieu pour tous ! Ainsi soit-il ! Amen !
Quant à la jeep elle était toujours sur la route. Elle se sentait de plus en plus chargée comme une bête de somme.
-             Mon dieu Oshum, que je suis pressée de me débarrasser de mon fardeau.
Elle continuait de bondir sur les nids de poules. Elle se sentait fatiguée comme les gazelles et impalas qui, étant en fin de course, allaient tomber dans  les crocs et les griffes de leurs meurtriers avides de leur donner le coup fatal.
-             Mais finalement ma belle déesse Oshum, quand va-t-on arriver ?



Les dits sauts de gazelle et impala de la jeep donnèrent vie au petit estomac de bébé. Il commença  à se remuer, tout en cherchant délicatement avec ses petites mains d’ange, la poitrine, puis le sein de sa maman. Mais  ne le trouvant pas, il commence à  protester en pleurant à chaudes larmes.
 -     Tiens mon fils me rappelle qu’il y a ici un « guérillero » qui lutte contre la faim. Alors, Virginia ! Tu as oublié  que  ton petit héritier te réclame son dû, dit Claudio heureux d’arriver et avec humour pour attirer l’attention de son hôte Armando.
-    En effet ton fils a faim, dit la jeune épouse questionnant du regard son mari.
 C’est qu’elle  ne savait pas si elle pouvait se permettre de donner le sein à bébé devant Armando. Après tout, elle l'avait perdu de vue depuis longtemps. De plus au village de Roustina les lois de la morale étaient strictes, mais ici en Afrique elle ne savait pas encore. Elle avait entendu dire qu’ici les gens vivaient presque nus. Eh bien ! Elle verrait, découvrirait et démêlerait le vrai du faux. 
D'un sourire, qui voulait dire « oui » Claudio la rassura. Celui-ci rajouta,
-              Armando sait ce que c’est la maternité  puisqu’il est papa. Puis
Se tournant vers Armando.
-             Tu as combien d’enfants déjà ?
-             Pas encore d’enfants Claudio. Je me demande si Dulce peut en avoir.
-             Ou toi, dit Virginia en riant. Mais ne t’inquiète pas je sais que mon petit Wald aura bientôt un copain pour jouer. Puis sérieuse. Et informe ta Dulce que je serai la marraine !
-             Que c’est adorable d’avoir une épouse comme toi Virginia.

***

Le drôle de rêve de Claudio
Les cocotiers, les flamboyants, les champs de canne à sucre continuaient à courir à toute vitesse vers l’arrière de la Jeep, pourtant celle-ci semblait rester immobile. Cela  faisait plus de sept heures que les quatre passagers et demi de la voiture s’enfonçaient vers l’intérieur du pays. Au fur et à mesure que le « cacimbo », c’est-à-dire le brouillard  tropical se dispersait, le soleil semblait chauffer davantage.  Malgré la qualité de l'air ambiant, papa n'arrivait pas à se départir d’une drôle sensation d’angoisse. On aurait dit qu'il subissait de petits étouffements. Probablement, ce n’était que de petits symptômes liés à son asthme d’enfance. Puis, de guerre lasse, il s'assoupit légèrement,  et se mit  très rapidement à rêver. Pendant le rêve, il revit clairement son arrivée au port de Luanda.
Il  venait tout juste de poser ses pieds sur le sol angolais, après plus de quinze jours de voyage. Ce furent de longues journées, plus qu’inconfortables dans les cales suffocantes du paquebot Vera Cruz. Ce navire disposait de trois ponts. On y trouvait, des  salles de spectacles, des  restaurants, des salons de beautés et de commodités, enfin de tous les biens qui permettaient aux voyageurs riches et respectables propriétaires de grandes plantations en Angola et au Mozambique de s'y trouver à l'aise. Pour construire leur richesse, ils n’avaient pas lésiné sur les moyens  donnant à loisir de bons coups de fouet sur  le dos brillant de sueur de ces nègres paresseux et mal élevés. C’était la seule façon de réussir dans la vie, d’aller de l’avant de faire prospérer et moderniser la plus belle province d’outre- mer, notre Angola, la plus riche de nos  terres africaines, disait-ils.
Claudio se disait à lui-même. Nous étions sortis par l’arrière du bateau, tandis que les autres passagers des ponts supérieurs, sortaient par devant. C'est qu'ils étaient les rois de la canne à sucre, du café, et des diamants. Ils aimaient se montrer en étalant leurs bijoux, leurs costumes impeccables. Les hommes tiraient sur leur cigare, tandis que les femmes, qui ressemblaient à des bijouteries ambulantes, dandinaient du popotin semblant  dire, regardez comme j’ai un mari riche.
 Notre bon gouvernement savait être plein de gratitude avec ce genre de personnes. Il nous fallait être  fiers de ces bons portugais qui avaient bravé autant adversités pour hisser bien haut la gloire de notre beau Portugal, en métropole et surtout au-delà des mers ! On pouvait écouter leurs récits épiques à la radio à toute heure. Mais aussi, on pouvait avoir la chance de les voir au journal de 20h dans la seule chaîne du pays qui était d'un  noir et blanc flou.
Cette réussite n’était pas seulement l’apanage de certains Portugais, des personnes hors du commun, mais une aventure possible qui pouvait être à la portée de tous les Portugais, même les plus simples. Il suffisait de croire à la destinée de notre pays, croire en notre guide national. D’immenses et riches terres africaines étaient, au-delà des mers, à  portée de ces mains blanches et téméraires !
  Aux abords des grilles du port, il y avait tout un petit peuple, yeux rêveurs, pieds nus, visages sales, cheveux crépus, culottes sales et déchirées laissant apparaître un grand dépouillement vestimentaire. Cette foule bigarrée couvrait à peine des corps secs écrasées  par le soleil et encore plus, par le regard condescendant de ces modèles de fierté nationale. Toute cette petite misère noire avait là devant elle la richesse dont elle  rêvait. Est-il nécessaire de prouver davantage à tout ce petit peuple que, si l’on voulait, dans cette Afrique Portugaise, leur rêve pouvait devenir réalité. Avec notre guide Satanlazar, l’on pouvait être riche.
Si on ne l’était pas, c’est que l’on ne le méritait pas. Ce n’était nullement la faute de notre gouvernement et encore moins de notre Satanlazar, le plus brillant homme politique que le Portugal ait jamais connu.
 Il est impératif de  respecter et obéir à ceux qui ont la difficile et ardue tâche de nous gouverner. Nous confier avec humilité à Dieu, car seul, Il sait ce qui est bon ou pas pour nous.
 Claudio se surprit en train de parler. Avait-il  vraiment rêvé ?

***

La bonne affaire, pour presque rien
Armando, comme tu le sais déjà lecteur, était un ami de jeunesse de Claudio. Il avait quitté Roustina et la métropole portugaise juste après son service militaire. Aujourd’hui il était patron d’un quart des noirs du tout nouveau quartier, dit localement le « Musseque », de Nova Lisboa. Ceux-ci travaillaient dans ses plantations de tabac, de l’aube au coucher du soleil, pour presque rien.
 Pourtant Armando n’était pas vraiment ce que l’on peut appeler un colon comme les autres. Il n’en avait pas ni la cupidité, ni la mentalité, ni la richesse. Il n’avait pas non plus une grande maison coloniale  avec un jardin d’agrément à faire rêver les pauvres. Non. Il avait une maison construite au milieu de sa plantation de bananiers. Elle était certes confortable, mais de taille moyenne et entourée de « capim »  c'est-à-dire de l'herbe à éléphant.
Bien sûr, sa femme Dulce lui réclamait un jardin d’agrément, mais il pensait que c’était un gaspillage de la terre quand, tant d’africains n’en avaient pas. Selon lui c’était aussi une sorte de mépris à l’égard de ceux qui crevaient de faim. 
 - J’ai du mal à étaler de la richesse, devant autant de pauvreté. Cela me met mal à l’aise, expliquait-il à sa femme.
 Dulce, qui n’était douce que dans le prénom, ne l’entendait pas du tout de la même oreille. Elle le faisait constamment savoir à son mari. Elle menaçait. Elle protestait et pourtant, il ne voulait pas en tenir compte. Mais un jour, il le regretterait. Il pleurerait comme un crocodile, car, bien qu'il pense être un homme idéal, il ne pourra pas la garder, ni sauvegarder ses biens.
- Non Monsieur, je ne le supporterai pas indéfiniment. Que va-t-on dire au village, que je suis une pauvre en Afrique ! Non Monsieur Armando ! Ce n’est pas pour cela que je suis venue dans ce pays de nègres.
Elle exigeait, auprès de ses employés africains, que toute phrase lui étant adressée commence par Madame Dulce. Madame Dulce n’acceptait pas le moindre écart de respect fait à sa personne. Madame Dulce se croyait au-dessus de toute cette négritude. Madame Dulce, Madame Dulce aimait se montrer rigide et autoritaire, sans le moindre sourire à l’égard de ceux qui la servaient.
 Ses pauvres pieds étaient torturés toute la journée par la chaleur tropicale, mais aussi, par l’enfermement dans ses chaussures noires solidement ferrées. Elle ne les quittait que lorsqu’elle se trouvait seule. Tout au long de la maudite journée, se disaient les pieds, l’on entendait les fers des chaussures battre le plancher et raisonner dans toute la maison comme l’armée nazie battant le pavé lors des parades militaires. A son passage toute  la négritude devait trembler et baisser son regard. C’était une femme affamée de pouvoir et d’avoir. Elle n’était pas molle comme son mari, elle était une dure qui voulait posséder, accaparer, avaler plus que son  ventre replet ne  lui permettait.
-             Chez mes parents, c’était la soupe à l’eau claire le matin, le pain sec à midi et le soir mon petit ventre se contentait d’air frais sous les belles étoiles. Mais les étoiles sont laides et moches si le ventre est vide. Criait-elle. Maintenant  je veux manger, remplir ma panse. Je déteste la pauvreté, la racaille, tous ces bons à rien. Je m’en fou de la misère des autres. Ce qui m’intéresse, c’est vivre dans l'abondance, la richesse et l'opulence, même si pour y parvenir il faut écraser quelques nègres. Eh bien qu’ils crèvent tous ! Cette terre est nôtre depuis des siècles, car hier comme aujourd’hui nous avons su la prendre. Elle s’emportait et tapait du pied faisant trembler les murs en bois de la maison dans une colère qui allait croissante:
-             J’en ai assez d’être douce. Mais pourquoi mes parents, ces idiots du village, ont pu me donner un prénom pareille, Dulce. La douce, mais je ne suis ni douce ni gentille, je suis le diable, s’il le faut. Le diable pour enfourcher, écraser, triturer ces sauvages. Mes parents, des ratés, des bons à rien. Ils n’ont même pas été foutus de me trouver un prénom convenable digne de ma personnalité.

***

La baleine blanche
Dina, la domestique de la maison, était une métisse svelte comme la reine de Saba. Elle était bavarde devant les regards de Monsieur Armando, le patron, mais  elle restait silencieuse comme une carpe devant les reproches de Madame Dulce. Dina, la servante prétendait en aparté que sa maitresse était une hyène capable de réclamer sa part et même de voler un morceau de carcasse d’impala aux gros lions blancs.
-             Ce que les visages de craie peuvent manger et cette baleine blanche encore plus. Elle se gave comme un chancre. La Madame Dulce était grasse comme une baleine et ronde comme un tonneau à l’huile de palme. On se demande comment fait son mari pour lui poser le pantalon dessus, se moquait, en riant en cachette, toute la servitude de la maison.
-             Je mange, parce que j’ai à manger, moi ! Mais qu’est-ce que cela peut faire à cette tribu négrillonne, aux ventres creux. Mon dieu, ils vivent comme des animaux. Je ne peux même pas les voir en peinture. Puis Poursuivant avec emphase et passion.
-              Ce que j'admire et m'attire c'est cet Angola blanc. Il mange et possède sans limites. Puisque tous les blancs chassent, dévorent dans cette jungle, cette réserve africaine, quatorze fois plus étendue que la superficie de notre Portugal.
-             Pourquoi ne devrais-je pas  faire de même ? Ne suis-je pas leur patronne ! Moi, Madame Dulce, Maîtresse de toute cette négritude, par  la volonté de Dieu, je veux ma part, toute ma part ! C’est mon devoir et mon droit ! Que cela se sache, criait-elle rouge comme braise crépitante de bois de châtaignier.
Tout ce que nous possédons nous appartient grâce à notre courage et à notre travail, bande de paresseux. Nos maisons, nos plantations, nous appartiennent et gardez-vous d’y toucher !
Par la volonté de dieu, nous avons apporté la civilisation et la  foi en Notre Seigneur Jésus Christ. C’est pourquoi selon la loi et la justice  divine cette terre africaine sera à nous, pendant des années, des siècles et des siècles, de gré ou de force.
 Ces maudits nègres  peuvent aboyer, tant qu’ils veulent, mais dans leur Musseque. En fin de compte, ces  sales noirauds ne sont qu’une bande de bandits de terroristes indépendantistes. Des lâches ! A la moindre déconvenue, ils s'enfuient dans le cœur de la forêt, la queue entre les jambes de peur de recevoir un coup de pied au cul.
-             Mais Dulce, comment peux-tu parler ainsi de ces gens qui ne t’ont rien fait et qui ne réclament que ce qui leur appartient. N’ont-ils pas été dépossédés  de leurs terres ? Ne sont-ils pas de ce pays autant que toi, voir même plus ? Ne sont-ils pas, tout simplement des personnes, comme toi et moi ?
-             Des sales nègres, voilà ce qu’ils sont !
-             Je ne sais pas qui est sale. En tout cas ils se lavent plus que beaucoup d’autres personnes ! J’ai entendu dire par ta maman que ton défunt père s’était lavé trois fois dans sa vie, à sa naissance, pour son mariage et lors de sa mort.
-             Ne me parle pas de mes parents! des ratés, des incapables. Mais tu as vu les tiens ?
-             Peu importe. Tu n'as  que le teint de la couleur de la peau  dans ta bouche. Une bouche qu’à force de dire des saletés, elle finit par sentir mauvais ! La couleur de la peau ! Tous les jours ! As-tu, au cours de ces dix ans passés dans ce pays, essayé de te mettre à leur place, pour les comprendre, pour les découvrir, les connaître et voir ce qui hante leurs coeurs? Tu devrais ! Il serait temps de les regarder, ne crois-tu pas ! Ne vois-tu pas que tes arguments ne tiennent pas, qu’ils reposent sur des mensonges que tu veux passer par des vérités ? Dulce, ce n’est pas parce que l’on répète des mensonges pendant des siècles que ces mensonges deviennent des vérités !
-             Non, non et non. On ne mélange pas les torchons avec les serviettes. Si tu les aimes tant, tu n’as qu’à aller à habiter avec eux dans le Musseque. Tu y seras bien reçu !
  Madame sortit de la maison en claquant la porte et partit faire un tour à cheval dans la plantation. 
Une heure après, elle rentra plus calme à la maison, mais Madame Dulce campait toujours sur ses positions. Puis la chef de la maison fit observer à son mari, que l’on ne faisait pas d’omelette, sans casser des œufs.
-             Ta femme, Armando, n’a pas fait ce long voyage, depuis son village des Beiras, dans le nord du Portugal,  pour être une pauvre diablesse. Pauvre, elle l’avait été et trop longtemps. Tout cela c’était du passé.
-             Mon joli, mets-toi ça dans ton caillou, plus dur que le granite ta Roustina !
 Maintenant la roue de la vie avait tourné. Le passé n’existait plus, seul le présent l’intéressait. La tension électrique de Madame  était toujours prête à provoquer un court-circuit. Dulce finit par dire à son mari qu’il n’était pas un homme. Tu n’es même pas un maître, capable de se faire obéir.
 Alors, si elle devait porter le pantalon à la maison et se servir du fouet, voire de ses armes de chasse à la « palanca negra », une sorte géante d’antilope noire, pour activer ces fainéants de nègres, qui ne pensent qu’à faire la sieste sous les cocotiers, à faire l'amour toute la nuit dans leurs tanières, au lieu de travailler, elle le ferait. Je les fouetterai, moi Monsieur.
Ces africains ce sont des indigènes, des païens, des sauvages qui ne mangent presque  rien. Si on ne mange pas, comment peut-on travailler. Des radins !
 Ils ne dépensent pas le moindre sou, pour acheter ce n’est-ce qu’un peu de tissu et couvrir décemment leurs vergognes. Tout leur argent s’en va en « cachaça », une sorte de rhum local.
 Alors Armando, comment veux-tu qu’ils aient l’idée de travailler, ne serait-ce qu’un peu, pour gagner leur vie. Ils ne pensent qu’à forniquer toute la nuit et à engrosser leurs grosses bonnes femmes aux seins nus. Mais elle, Madame Dulce, leur apprendrait à coups de fouet ce que c’est le travail et les bonnes manières ! Bandes de sauvages ! Bande de bons à rien !

Le lecteur bien que silencieux tout au long de cette péripétie courante dans les milieux des colons portugais blancs des colonies portugaises en Afrique dans les années 50 ne peut plus rester sans rien dire. Révolté par de tels propos il interroge :
-             Madame, le monde blanc travaille pour son gain et son bien-être. Mais l'homme africain a travaillé forcé et avec violence, pendant des siècles gratuitement,  pour qui ?

   * * *

Dilma la mère célibataire
Trois mouches, la mère, la fille et sainte Yémanja picorent une galette de bouse de vache encore fraîche. Deux petits cochons noirs  s’échappent des cases. Le ciel est un immense tissu bleu sans déchirure aucune. Sa majesté le soleil tropical affirme son fort caractère sur la terre poussiéreuse et rouge du Musseque*. Un silence de deuil tombe telle une chape de plomb sur les toitures des cubatas *. Toute vie se repose en cherchant des forces à  l’ombre.
Dilma perd son temps, assise sur une chaise dans le seuil d'entrée de la case pour bénéficier du moindre courant d'air. Elle ne parvient pas à trouver, ni le calme, ni la fraîcheur, mais ressent  une douleur de feu qui lui brûle le pied. Une des mouches se pose sur ce maudit pied et semble lui picoter ou lécher la blessure. Dilma ne s'en  rend pas compte vraiment. Mais il lui semble cependant que le travail de l'insecte semble calmer quelque peu la douleur qui pénètre sournoisement comme un serpent jusqu’en haut de sa jambe.
 L’autre soir, au moment, où elle s'est faite cette saloperie de blessure, la nuit était encore plus sombre que sa vie. Cette  damnée  boite de conserves vide, coupante comme une lame, lui avait pénétré dans la chair, lui faisant encore plus mal que les visites en cachette des soldats « tugas ». Ces crapules venaient toujours dans le silence et l’obscurité de la nuit.
 En quittant la maison, sa vieille mère lui avait intimé l'ordre d’être à l’heure au rendez-vous.
-              Menina, você sabe, branco não gosta esperar !  Mademoiselle, vous savez, le blanc n’aime pas attendre !
Elle s’est dépêchée courant dans l’obscurité et maintenant voilà le résultat. Cette maudite blessure.
-               Tugas du diable, que Satan vous emporte en Enfer.  Cria–t-elle de douleur et de rage en pleurant à tristes larmes.
C’est que la boutique de  ti * João était loin. Sur les épaules, elle portait un sac d’haricots devant et celui de riz derrière. La pauvre Dilma marchait courbée, chargée comme une bourrique.
 Pas d’homme à la maison sauf son fils Moisés qui n’était qu’un enfant de 4 ans. Moisés était là assis sur le sol de terre battue de la « cubata ». Il n’avait même pas envie de jouer. Il se  morfondait avec un regard triste de chien battu. Le petit Moisés  était plus  mûr que son âge. Il consolait sa mère avec tendresse :
-             Maman, quand je serai grand, je serai ton homme. C’est moi qui  porterai les sacs d’ haricots et de riz. Ma petite maman je t’achèterai de la peinture, comme celle des dames blanches, pour mettre sur ton visage. Comme tu seras belle, maman !
-             Mais oui ma petite fleur de bananier. Tu es adorable mon petit bonhomme. Viens que je te prenne dans mes bras, mais attention à mon pied.
-             Oui maman ! Je ne veux pas que tu sois triste.
Ce n’étaient que des paroles. Des paroles d’un enfant, mais de son enfant. Ce petit bout de tendresse, il était si  mignon, avec sa petite culotte blanche en coton fendue  et le cul à l’air. Il était la seule joie de sa vie, mais une joie sans rires. Si Dilma n’avait pas eu à sa charge sa vieille mère malade, et son fils, elle aurait étripé ces « Tugas » quand ils la pénétraient dans son corps. Cette femme sentait en elle une haine refoulée.
 Dilma aurait été capable d’égorger ces cochons blancs qui salissaient son corps noir. Que faire, sinon subir sans rien dire le martellement de la soldatesque violant son honneur.
 Un jour elle ne se laisserait plus faire, ni se taire. Un jour viendrait où, elle ne resterait plus amorphe, écrasée malgré elle, en dessous de l’autre, des autres. Un jour, une nuit au moment où, ils volent à son corps le plaisir, elle leur enfoncerait son coupe-coupe dans leur corps comme un matador portant son estocade.
 Ce jour-là elle tuerait le soldat par devoir et le Tuga par plaisir. Ce jour-là  elle se sentirait enfin femme. Une femme marchant le jour dans la rue la tête haute arborant dans son visage un air de liberté.

* Musseque- un quartier dans un village angolais. * Cubata – case en tôle. Um Tuga- un portugais.

* *  *

Les anges des ténèbres
( la P.I.D.E.)
La lumière jaune de la voiture zigzaguait entre les cases comme serpent en quête d’une proie. Tout d’un coup elle s’immobilisa. Un silence funèbre s'était abattu avec lourdeur sur le Musseque. Tout d’un coup l’infime bruit resta sans voix. Écrasé comme fourmi au sol.
 L’angoisse se leva, comme le brouillard se faufile dans la tristesse de la nuit. La douleur semblait déjà  tourbillonner dans la cheminée du firmament. Puis, elle s’agrandit couvrant tout l’espace. C’est un épais manteau noir, qui comme un orage furieux fulminait avant de s’abattre sur quelqu’un.
Qui sera la malheureuse victime ce soir ?  Est-ce que ces anges des ténèbres  apportaient avec eux l’intention de donner la mort ? Allaient-ils se contenter de blesser, de taper et faire mal ?  Allaient-ils faucher, une vie, deux, voire plus. Plaise à Dieu qu’ils se satisfassent de meurtrir des corps en laissant sur eux, leurs empreintes bleues tirant sur le noir ?
 Pas d’importance. La vie, celle des autres peu leur importait. Seule la leur compte. Seule la leur avait de la valeur. Les autres ? Mais qui étaient-ils les autres ? Rien de rien. Nous ne voulons pas savoir. Pourquoi donc se poser des questions ?
Les autres, ce sont les mauvais et nous les bons. En cet Angola comme dans notre Portugal et ailleurs,  il y a des bons et des mauvais. Il faut trier. Nous sommes dans notre bon droit. Pourquoi donc s’interroger ? Ces ordures ce sont des salauds, des terroristes, des rouges. C’est simple, c’est clair, c’est tout. Plus on en tue, moins il y en a, et mieux ça vaut.
Toujours rien. Que c’est long, ce temps qui passe. D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils là chez nous. Ils sont de plus en plus nombreux. Quelle plaie. Mais ils sont de plus en plus menaçants. Pourquoi ? S’en iront-ils un jour ? Comment s’en débarrasser ? Quand ?
Nuit sans fin. Nuit sombre. Triste, macabre tableau noir. Nuit comparse, tu es avec eux, veux-tu effacer les traces de leur méchanceté, tu veux cacher nos douleurs, nos ruisseaux de sang. Nuit tu es complice.
Enfin. Il semble arriver de loin un léger bruit. Il monte en intensité. S’approche distinctement. C’est une infraction.  Des éclats. L’on entend, comme des coups dans l’acier, des voix menaçantes suivies maintenant d’échos de vaisselle brisée. Des cris, des coups, des coups assénés sur des corps, des coups de pied sur des casseroles. Des cris, des pleurs d’enfants grandissant d’effroi.
 Des enfants oubliés de Dieu. Des enfants rêvant du Paradis, quelques instants avant le drame. Ils sanglotent maintenant à chaudes larmes. L’enfer leur tombe injustement dessus. C’est l’épouvante.
Tout drame ou tragédie a trois temps. Après le temps du sacrifice, le temps le plus long, arrive la fin de la victime. Et après ? Plus rien ? Non ! A la fin de tout se trouve le denier temps : leur devoir. En son nom, les anges noirs se donnent tous les droits.
-             Chef, service accompli. Maintenant il faut déguerpir avant que la populace n’arrive. Au plus vite, allons-nous-en !
Des sanglots s’étouffent peu à peu dans la nuit. Le moindre bruit s’en va dans le labyrinthe de la nuit. Que s’est-il passé ? La nuit sombre voudrait tout effacer, mais voici que se lève la lune et arrive la lumière.
Dans la cubata un fleuve de sang irrigue le sol en terre battue. Cinq corps défigurés et sans vie, dont deux enfants sans âge, gisent le visage rouge de sang dans la poussière. Un chat noir miaule effrayé, caché sous un bahut de bois d’ébène.
 * *  *
Au secours !
Aïe ! De l’aide !  Au secours !
Nous sommes les agneaux  sacrifiés
Par la main sanguinaire de la P.I.D.E.*
 Aïe ! De l’aide !  Au secours !
Notre sang noir coule au son  du tambour
Nous sommes l’autel d’holocauste du temple
La fresque macabre de la vie
Nuit complice  à genoux prie

Aïe ! De l’aide !  Au secours !
 Dieu créateur de la beauté de la nature
 Dieu souffleur de terre, encens de bruyère
 Dieu du néant et de la poussière
Dieu magicien habile de la vie
Punis, punis, les anges ténèbres de la PIDE
Douleur, blessure, angoisse infinie
Juge le prince des démons de Lisbonne
Vas, prends ton triangle, frappe, gifle, cogne
Ô Yahvé ! Je te l’ordonne, je te l’ordonne

Viens enfin avec nous Yeshoua !
Prends la croix par la queue
Ose une de tes habiletés de magie
Fais de la croix un lourd marteau
Fais leurs - le mal - qu’ils nous ont fait
Tape, frappe, gifle, cogne
Enfin, défends-nous de ces Saligots !

Hosanna ! Hosanna ! Hosanna !
PIDE/OVRA/ GESTAPO/DGS/STASI
Chevaliers de la mort dans nuit,
Ils ont massacré notre père bien aimé
Notre chanoine Manuel Mendes Nèves !

La douleur enfante la mort
Donne vie à la rébellion
Le peuple tout entier est en furie
Déjà au soleil l’acier des coupe-coupe brille
L’horreur du passé se venge dans les plantations
L’esclave et séculaire soumission
S’enivre dans  la colère
Se laisse dévorer par la haine
C’est le 4 février et 15 mars 1961 !

Ô écorché  Être Humain 
Dans ton aveugle vaillance
Ne crois-tu pas avoir tord
De donner vie à la mort
De donner vengeance
à la souffrance ?
*(police secrète pendant la dictature de Salazar 1933-1974)

 * *   *

La nuit du 15 mars 1961
La nuit du 15 mars semble se perdre dans les sursauts d’un long fleuve dont le débit tumultueux cherche son chemin. L’ensemble des étoiles s’est retiré depuis presque quatre heures dans leur palais situé dans la partie la plus boréale du firmament. Elles tiennent une séance extraordinaire.
 L’assemblée gouvernementale  parle, discute, crie, disserte sur quelle attitude adopter. Mais l’aurore, tapant nerveusement du pied, commence à montrer son impatience. Quant à sa Majesté la Reine de toutes les étoiles, elle exige que l’on se dirige, une fois pour toutes, vers une décision finale. N’est-il pas plus que temps que la sagesse de chacune dégage enfin une décision en faveur de ces gens infortunés. Pourtant un petit groupe d’étoiles se croyant descendantes de dieux supérieurs ne veulent surtout pas s’abaisser à l’écoute et au sort de ces humains à leurs yeux d’astres si ordinaires.  Qu’ils crèvent ou pas, leurs vies ne les intéressent pas. Par contre, certaines d'entre elles,  au cœur plus chaleureux à l’égard d’autrui, demandent à l’assemblée qu’elle réponde positivement à la question qui se pose :
Doivent-elles, les étoiles,  protéger dans la pénombre les pas timides et les mouvements tumultueux de cette foule, là tout en bas, à portée du fusil des forces colonisatrices ou, doivent-elles briller d’une lumière vive et limpide afin de les  guider dans leur chemin vers la conquête de la liberté ?
En même temps, dans son lit royal, Sa Seigneurie, le Soleil, se tourne et se retourne dans ses draps soyeux, transpirant de sueur comme si l’on était déjà sous la chaleur tropicale de midi. 
Nonobstant, personne ne semble vouloir ou pouvoir faire quoi que ce soit. Pourtant, si aucune décision n’est prise, le destin de ce pauvre peuple, une fois de plus sombrera dans le drame et s’achèvera dans la tragédie.
Pour combien d’années encore leur sang va tacher de rouge les champs blancs de coton ? Combien de corps noirs vont nourrir avec leurs os et leurs chairs la terre des plantations de café, canne à sucre, tabac des colons en ce pays africain ? Pourquoi ce peuple continuerait-il indéfiniment à mourir sur l’autel des sacrifices du Temple blanc ?
 Mais au moment où la destinée semblait mener, une fois de plus,  à la mort fatale cette foule désespérée, un petit vent austral apporte en même temps que sa fraîcheur la mélodie et la danse d’une morne.
 Enfin, l’immobilisme centenaire semble donner signe de vie. Même l’éternelle lenteur semble se dynamiser.
 L’on dirait que dans les herbes jaunâtres et sèches, l’endormi piton populaire, qui  année après année, mange à peine à sa faim une nourriture de charognards, semble cette nuit avoir une faim de liberté.
Quelque chose là-haut, dans le ciel aussi, est en train de se mouvementer. Est-ce que quelque chose encore de mauvais ou finalement de bon va se passer?
 Certains plus optimistes prétendent que quelque chose doit arriver. Mais au fond, quand on n’a rien à perdre, tout le monde veut s’accrocher au moindre espoir.
C’est à ce moment-là que, tout d’un coup, la Lune toute en rondeur le regard décidé, l’allure triomphale sort en claquant la porte de derrière un nuage et clame à qui voulait l’entendre :
-             Il faut protéger ces vas nus pieds trop longtemps abandonnés.


 * * *

La Lune Bienfaisante
Grâce à un tour de magie, la Lune toute majestueuse, joignant le geste à la parole, irradie une lumière tamisée formant un immense halo lumineux. Celui-ci protégeait cette foule noire, là tout en bas, et lui permettait de voir dans l’obscurité de la nuit sans être vue. Mais étaient-ils invisibles ? La plupart le croyaient !
Quelques hommes plus vieux, s’imaginant être des  sages, crurent voir derrière l’éclat de la lune la figure tant regrettée, du bon et mythique chanoine Manuel Mendes Nevès.
 Un coupe-coupe à la main, le religieux semblait chevaucher un cheval noir se cabrant dans le ciel bleu. Sa soutane noire flottait largement au vent et une tache rouge de sang, comme une étoile, maculait autant qu’illuminait, sa chemise blanche au col romain.
 Des  femmes, fort nombreuses dans la foule, se figurant être  des mages, prétendaient que le bon prêtre portait dans la main droite, non pas un coupe-coupe, mais un étendard rouge et noir.
 Mais un grand nombre de manifestants était persuadé que cette nuit serait une date historique qui pressait son pas. C'était le moment. Il n’y avait plus de temps à perdre dans de stériles discussions.
Il y avait un désordre apparent et un immense brouhaha,  contrôlé presque étouffé. La Lune regardait en bas, ces petites silhouettes sombres venant des Musseques voisins, mais aussi d’ailleurs lointains. Au fur et à mesure que la nuit avançait, elles accouraient de partout avec la rapidité des eaux lors d’un orage d’été.
  Cette déferlante humaine venait se concentrer dans une large cuvette, à la terre rouge. Celle-ci était délimitée par de vertes collines où les cannes secouées avec vigueur par le vent rendaient secret le tumulte grandissant de la foule. Les silhouettes qui au début du mouvement semblaient des gouttes de rosée, se transformaient maintenant en un fleuve qui, peu à peu, s’élargissait devenant un lac dont les eaux montaient en s’introduisant dans les bras de chemise de la vallée.
  Ces eaux avaient la même couleur noire que ces gens. Elles avaient drainé depuis la cime sombre des montagnes toute une pléiade de vies dures , mais toujours mises dans l’ombre. Ces eaux étaient comme ces femmes et ces hommes. Ces derniers n’avaient pour ainsi dire, jamais connu le moindre rayon, ni de lumière, ni d’espoir.
 Leur vie, comme celle de leurs ancêtres esclaves, avait été une vie tellement noire que, la couleur de leur épiderme devenait symbole de leur condition.
 Mais pourquoi la vie de l’homme noir, devrait-elle être toujours aussi noire ?
La Lune remarquait avec un léger étonnement que cette foule noire était saupoudrée ça et là de sel blanc. Quelle ne fut pas sa grande stupéfaction quand elle aperçu ce petit garçon qu’elle protégeait en silence avec un amour presque maternel depuis qu’il avait été expulsé comme un enfant bâtard de ce village reculé des montagnes du nord du Portugal.
Maintenant le petit Wald était là, comme un grand, au milieu de la foule même si son âge n'atteignait pas encore les dix ans.
En cette nuit, si la pauvre Lune ne s’était pas agrippé par deux fois aux rochers des collines célestes, elle se serait étalée sur cette foule. Cela  ne se pouvait. Alors dans le cosmos, la Lune, l’astre aussi puissant  que le masculin soleil, fit vœux de veiller sur la vie de ce peuple, sinon, elle  se sentirait responsable de leur mort ! Tuer par amour quand celui-ci doit donner la vie ! Non, cela ne se pouvait ou alors la colère entraînerait avec elle la fin de la terre et de l’univers.
C’est que la Lune a le pouvoir de la féminité de la femme, mais aussi la passion maternelle de la mère.
 En effet, en apercevant le petit Wald, elle ne put s’empêcher de verser une chaude larme.

* * *

Était-il, le fils de la lune ?
Par le rêve ou la réalité, personne ne le savait, Wald créait, inventait choisissait une direction. Par convention ou superstition il se vantait en riant d’être le fils de la lune. Ses camarades de classe et de la rue en  profitaient pour le narguer, les grandes personnes ne pouvaient pas le croire, mais tout le monde se posait des questions sur l’originalité et l’extravagance de ce garçon qui parlait parfois  avec l’aplomb et la conviction d'un adulte :
-                      Bénir ou maudire, il faut choisir avait-il l’habitude de dire.

Dans la cour de l’école « Sà da Bandeira » Wald jouait à la toupie, à saute-mouton, mais il refusait de jouer au jeu des conquêtes des châteaux féodaux. Par artifices, ruses et manigances, tous les enfants blancs étaient triés sur le volet.
 Ils étaient issus des différentes plantations et des familles de fonctionnaires de la ville. Tous  voulaient appartenir au Groupe Patriotique de l’école. En général, seulement les fils à papa pouvaient faire partie naturellement de ce groupe. Mais, lorsqu’ une personne était devenue influente dans la société, il était courant que celle-ci intervienne auprès du directeur de l’école afin que celui-ci soit  bienveillant avec sa progéniture.
 Le maître directeur ne restait jamais sourd à cette sorte de demande, si son intérêt était discrètement bien rémunéré en argent, avantages sociaux ou titre de notabilité et notoriété. Alors avec la bénédiction  du maître directeur le Groupe Patriotique de l'école s’enrichissait d’un nouveau combattant.
Wald comme enfant blanc eu le droit, sans difficulté à fréquenter cette école majoritairement blanche.
Sa personnalité hors du comment et sa renommée d'enfant rebelle qui l'accompagnait se propagea dans l'école dès les premiers jours de l'année scolaire. Tout le monde voulait être l'ami de Wald, dont le prénom d'origine étrangère, ajoutait encore du mystère et de la curiosité.
Tous les matins en arrivant à l’école il recevait des invitations lui priant de rejoindre le Groupe des Patriotes. Elles étaient toujours accompagnées d’un bonbon, d’un carambar ou autre gourmandise. Mais la réponse de Wald était toujours négative. Il était également courtisé par le groupe antagoniste  composé des enfants  de blancs ratés.  C’était le Groupe des Ennemis.
 Ils étaient les traîtres, les antipatriotes, toujours les perdants dans les jeux des conquêtes de châteaux!
Wald  n’accepta aucun des deux groupes. D’une part, il n’aimait pas perdre, et d’autre part, il ne souhaitait pas non plus gaspiller son temps dans un jeu, qu’il considérait inutile et débile, de blancs gâtés vivant en dehors de la réalité.
 Au fond de lui-même, Wald se trouvait coincé et révolté, entre deux Angolas qui vivaient côte à côte, sans se côtoyer, tout en se méprisant avec plus ou moins de haine selon les circonstances et les moments. Une question le taraudait et l’empêchait parfois de dormir: Pourquoi les enfants blancs  allaient dans des jolies écoles, tandis que les enfants noirs, eux, allaient traîner dans la saleté des Musseques habillés d’ haillons, comme leurs parents, que même le diable n’aurait pas voulu porter ?
Comment aurait-il pu jouer à ce jeu de conquêtes de châteaux féodaux appartenant à un autre monde inconnu en Angola, et imaginé par les blancs,  quand son cœur le poussait de l’autre côté, celui de la réalité quotidienne des enfants noirs.
-             Papa ! Pourquoi tous les noirs sont pauvres ?
-             Que dis-tu là ! Ils ne sont pas tous pauvres.
-             Tu en connais des riches ? Peut-être à Luanda, car ici à Nova Lisboa je n’en connais aucun ! Puis Wald enchérit.
-             Mais pourquoi Tante Dulce dit que les noirs sont fainéants ?
-             Ils sont comme tout le monde, il n’y a pas de différence.
-             Il n’y a pas de différence ?
-             Non ! Aucune !
-             Mais pourquoi les blancs vivent dans des belles maisons et les noirs dans des baraques en tôle.
-             Tu sais. La vie… Mais Wald … Ce ne sont pas des sujets de discussion de ton âge. Oublie, ce n’est rien ! Allez Wald, va jouer avec tes copains
-             Tu crois papa, que j’ai envie de jouer. Je ne suis plus un enfant!
-             Mais si, Mais si !  Viens ici dans mes bras mon petit Che Guevara !
-             Papa ! Regarde-moi. Est-ce que tu aimes encore ton petit Wald ? Je crois que, moi  ton fils, je suis devenu noir et angolais.
-             Mais oui, mon « Waldinho pequenininho » Tout le monde à la maison est angolais. Mets-toi ça dans ton petit caillou, le petit chouchou chéri de son papa et de sa maman !

* * *

Les amis de la lune
Tout d’un coup la lune se cacha derrière un nuage laissant la nuit dans une obscurité inhabituelle à cette heure-là. Les anciens y virent un signe favorable. La Lune était avec eux. Ils se croyaient des combattants invincibles. Les balles de l’ennemi ne pourraient pas les tuer. Le peuple est invincible. La victoire de l’Angola est proche !
 Au loin dans le village les coqs se mirent à chanter de concert.

- Écoutez comment chantent les coqs au village, fit remarquer Dunga un des vieux sages  du  groupe.
- Ils annoncent l’aube d’un nouveau jour, dit Claudio avec une lueur d'espoir qui brillait dans ses yeux bleus.
        Écoutez les « Grains de Sel » Faites bien attention ! C'est avec ce surnom que les noirs africains taquinaient les blancs. A leur tour les blancs traitaient avec un humour amical leurs amis noirs de « Grains de Poivre 
        En ce 15 mars 1961 jour de désobéissance noire, c'est aujourd'hui que  commence notre rébellion. Attention ! Attention ! Cria une partie du groupe. Mais aussitôt la foule repris en cœur :
-Attention ! Attention les Colons !
 L’Angola est à nous ! L’Angola n’est pas à vous ! L’Angola est à nous ! L’Angola est à nous !

* * *

La manifestation de…
La foule se mit en mouvement. Comme un piton se faufilant entre  feuilles et tronc secs, elle se glissait en lisière de la savane pénétrant de temps en temps dans le touffu de la forêt. Il faisait encore obscur, alors pas vraiment besoin de se cacher. Quelques-uns plus étourdis que d'autres glissaient dans la gadouille provoquée par un très fort orage vieux de deux jours.
 Certains hommes, un peu éméchés par la « cachaça », agitaient  des gourdins, des outils agricoles, des coupe-coupe, dont ils voulaient faire des armes blanches. Ils, voulaient se porter candidats  pour le combat, être en première ligne et casser du blanc.
 Monsieur Pierre, un grand noir à l’accent français, informa ses hommes que les consignes du mouvement ne seraient connues qu'une fois que le groupe serait arrivé dans le petit stade de football situé non loin du Musseque Lixeira.
Claudio, Armando et autres  « Grains de Sel » peu nombreux dans cette foule commençaient à se méfier de certains cris de vengeance et ne comprenaient pas que les consignes du mouvement ne soient pas claires depuis le départ.
 Claudio prit la parole, il tint à leur rappeler que la plupart des manifestants, blancs, noirs, métisses présents étaient venus  protester leur indignation contre la violence meurtrière, mais n'avaient nullement l'intention que cette violence soit remplacée par une autre violence.
-             La violence n’engendra que plus de violence et la violence nous entraînera à la guerre. La guerre mes amis ne sera que destruction, recul, attardement social, économique, mort, haine entre nous, et cela pendant des années et des années. Mais après le cataclysme de la guerre, il faudra revenir au moment présent, à celui d’aujourd’hui qui doit être celui de la réconciliation, mais aussi d’un changement vers un Angola plus juste et meilleur pour tous. Pour tous m’entendez-vous ? Ne sommes-nous pas présents ici que par solidarité. Ne sommes-nous pas  le peuple angolais sans différence de couleur ni d'origine? Puis montant sa voix.
-              Nous, blancs, métisses, noirs, nous tous sommes l’Angola, L’Angola de demain ? A loin l’on entendit des sifflets. Etait-ils de
Solidarité ou de protestation ?
-             Grain de Sel Blanc, tu parles très bien. Qui ne voudrait croire à tes paroles ? Cet Angola-là nous l’attendions depuis cinq siècles ! Mais quelle est la réalité aujourd’hui ? Elle est toute autre. Mon cher Grain de Sel, nous africains noirs sommes désespérés. Nous n’avons plus d’espoir avec les blancs ! dit Monsieur Pierre avec un sourire narquois, puis il ajouta :
-             Je ne me fais plus d’illusion sur vos belles paroles, ni sur les intentions de votre  chef de Lisbonne. Il est temps de commencer à faire vos  valises de retour.
  Monsieur Pierre avait parlé d'un ton sec, et avec une attitude  d’indifférence que voulait dire que son choix était fait et que rien ne le ferai changer d’avis.

-             Mais non mon cher  Grain de Poivre, lui répond Claudio avec humour et en le tapotant sur l’épaule. Nous ne sommes pas aux ordres du Caudillo de Lisbonne. Notre présence à la manifestation n’était-elle pas une preuve s’il en fallait une. Il  lui rappela  qu’en métropole, il y avait un mouvement qui souhaitait que Satanlazar s’en aille au diable. Que le dictateur lisbonnais ne pouvait pas rester indéfiniment au pouvoir. Que la société portugaise était en train de bouger. Que les élections présidentielles de 1958 furent une mascarade. Que tout  le monde savait que l’opposition guidée par Humberto Delgado avait gagné haut la main ces élections. Qu'aujourd’hui le gouvernement de Satanlazar était isolé en Europe, mais aussi dans le Monde.
-             Mon cher Pierre et camarade, tu devrais savoir que seule l’Afrique du Sud de l’apartheid ou presque, soutient le dictateur. Le pays entier manque de liberté. En métropole la grande majorité des portugais souffre économiquement de la situation. Une bonne partie des jeunes et moins jeunes, sans avenir, quittent par centaines chaque jour ce Portugal de Satanlazar qu'ils considèrent comme une prison. Des villages entiers se vident. Cette population sans espoir abandonne le pays en quête de liberté, de pain, d'avenir vers la France, l’Allemagne et autres démocraties. Comme tu sais Pierre, Hitler, Mussolini, Pétain ont été chassés. Les dictateurs Ibériques partiront aussi. C’est une question de temps  mon ami  Grain de Sel ! Après un silence, Claudio rajouta :
-             La situation au Portugal va changer et après le meilleur est possible en Europe et ici en Angola. Le visage calme de Claudio s'illumina d'un sourire de paix. Puis, se tournant vers Monsieur Pierre pour mieux capter son regard fuyant:
-             Mon cher Pierre, il faut savoir regarder le passé, le temps présent, mais aussi l’avenir. Que nous soyons originaires de Métropole ou de l'Angola, que nous soyons noirs, blancs ou métis, nous avons une histoire commune, depuis plus de cinq siècles. Comme dans toute famille, il y a eu des moments négatifs, mais aussi quelques-uns  positifs. Ce n’est quand même rien mon cher Pierre ! Pourquoi veux-tu mettre tous les blancs dans le même sac ? Pourquoi cet amalgame ? Est-ce que tous les noirs nous suivent dans notre lutte? Tous les blancs ne sont pas dans cette manifestation, mais nous, nous sommes là, avec vous et vous avec nous ! Non ?


***

Claudio ne savait pas si c’était à cause de l’obscurité de la nuit, de l’agitation de plus en plus nerveuse de la foule, mais  la tension devenait palpable. Il s’était rendu compte que tout le monde ou presque était happé, comme précipité en avant, comme un flot inquiétant et inconnu.
 Monsieur Pierre s’éloigna sans dire un mot.
 Claudio, se tût, trop tard peut-être, se demanda-t-il à voix basse. La réalité, c’est que personne ne l’écoutait plus. C’était comme s’il venait de recevoir un coup sur la tête donné par la queue du piton. Mais où était donc sa femme Virginia ? Où était passé son Wald ? Étourdi, il se mit à courir pour rattraper la tête du piton, ce  monstre qu'était devenu la foule de manifestants.
- Tout ceci est très inquiétant !  Se dit  Claudio comme s’il était tombé dans un guet-apens.

* * *

Le petit Wald
Wald allait déjà dans ses 10 ans. Comme tu le sais déjà lecteur il était un enfant espiègle, malin et taquin. Parfois il avait des airs présomptueux et même une certaine désinvolture colorée d’humour. Il n’était nullement un enfant comme les autres.
  Plus mûr que ne laissait paraître son âge, il parlait et agissait comme un adulte. Son comportement jetait souvent un certain trouble chez les gens qu'il fréquentait et mine de rien préoccupait ses parents.
 Mais qui n’aurait pas aimé être le parent de cet enfant tellement  attachant ? De sa manière d’être se dégageait un cœur pur d’enfant, et de ses lèvres charnues, un sourire de ciel bleu.
 Dans cette manifestation du 15 mars il se sentait à l’aise comme poisson dans l’eau.
L’on aurait dit Gavroche dépassant l’enfance et voulant aller au-delà de l’humain. Il avait dans son cœur, la joie et la passion du vieux militant. Cet enfant semblait ne se sentir jamais si bien que dans la rue ! Il était joyeux parce qu’il se sentait libre.
 Quand son père le traitait de petit sauvage, il riait, mais quand sa mère le traitait de petit sale gosse, il se fâchait quelque peu.
 C’était sa façon à lui de rendre par la tendresse et aussi par la désinvolture, l’attention de tous les instants qu’il recevait de ses parents. Quel que soit son comportement, il voulait en être la fierté  de ses parents.
 C’est que Wald savait qu’il avait toujours été le fruit et le trait d’union de l’amour de ses parents, mais il soupçonnait aussi être la cause de leur destin africain.
 Peut-être pour toutes ces raisons, Wald était particulièrement content d’être dans le cœur de la manifestation. A le voir ainsi, l'on dirait qu'il attendait cet événement depuis longtemps.

***

 Cette manifestation serait de bon augure pour l'Angola tout entier. Pour ses parents aussi. Ils ne regretteraient pas leur venue en Afrique. Les trois avaient été éloignés par la force de son papy  David. Wald ne s'en souvenait pas, il ne le connaissait que par le courrier qui arrivait de métropole.
 Une lettre  en chaque début de mois. Cela durait depuis presque dix ans. Est-ce qu’un jour, lui Wald, pourrait faire un vrai bisou à son papy. Il ne voulait pas du bisou à la fin de la lettre qui le laissait plein de  saudades  et même un léger point de côté.
Son papy, Viendrait-il un jour de cacimbo, le brouillard angolais, le chercher à la sortie de l’école Sà da Bandeira ?
De plus ce Portugal d'Europe, pays de mauvais souvenir pour ses parents, dont on évitait de parler à la maison était tellement loin. Ce Portugal, situé plus haut que l’Angola sur la mappe monde de son école, ce n’était qu’un petit rectangle vert que la vaste Espagne en jaune semblait vouloir avaler! Comment ce Portugal si petit avait-t-il pu  échapper à la domination espagnole? Vraiment, on ne sait pas par quelle magie  la belle et forte Espagne n’était pas arrivée à baigner ses pieds à l’ouest de la péninsule Ibérique sur les plages dorées de l'océan Atlantique, se demandait Wald étonné.
 A regarder cette mappe monde, la logique ce serait de voir un seul pays en cet espace ibérique. Alors, pourquoi cela n’avait pas été ainsi, se demandait Wald intrigué. Puis il rajouta. Ça doit être l’exception qui confirme la règle, comme disait son maître de C.P.
En trois mois d'école, Wald avait appris à lire, tellement il avait envie de déchiffrer le courrier de son grand-père et savoir par lui-même qui était ce papy et ce qu’il écrivait vraiment.
 Il aurait vraiment aimé pouvoir dire papy, écouter la résonnance de ce mot dans son cœur, sentir sa main se poser sur sa tête, puis sentir la chaleur de cette même main lui caresser le visage.
 Quel ne serait pas le bonheur de Wald si à son tour, il pouvait toucher la barbe blanche et piquante, comme un hérisson, de son papy.
 Auparavant, avant qu'il ne sache lire, il pensait parfois que papa et maman lui cachaient une partie du contenu des lettres.
Certains comportements de ses parents laissaient penser qu'il y avait des secrets, des non-dits en l'air. Mais il ne voulait pas non plus embarrasser ses parents avec ses questions. Il faisait finalement confiance aux décisions, aussi bien de papa que de maman. Il se satisfaisait avec plaisir de toucher des yeux, des mains les lettres que son lointain papy avait touché aussi avec ses yeux et ses mains.
 Il s'imaginait même sentir la chaleur des mains de papy dans ces deux ou trois feuilles d’un méchant papier de couleur jaunâtre presque transparent.
 Wald parfois laissait glisser ses petites mains sur les feuilles de papier, comme aveugle lisant le braille, pour s’imprégner et sentir la proximité de ce  grand-père vivant aux six-cents diables.
 Mais maintenant, Wald savait lire et même griffonner des phrases.  Il remarquait que son Papy avait une façon étrange d’écrire le « W » de son prénom dont les pointes semblaient dessiner deux cœurs.  Pour lui, pas de doute, cela voulait dire que son grand père même là-bas, dans ce très lointain Portugal, l’aimait. Lui aussi, il aimait beaucoup, beaucoup son papy.
Cependant, il avait appris, petit à petit avec les mois et les années, que sa grand-mère ne l'aimait pas. Elle n'écrivait jamais un mot. Ni bon, ni mauvais. Rien ! C'est comme si elle n'existait.
Ses parents, malgré ses questions insistantes à son sujet, n'étaient pas bavards.
 C’est dans ces moments-là  que l'on sentait chez  papa monter une colère refoulée qui lui colorait le visage. Maman très vite coupait court, arguant que c'était des histoires du passé sans importance. Pourquoi s’intéresser à des choses, des personnes laides quand il y a tant de beauté pour découvrir ?
-              Sans chercher querelle, mieux vaut s’éloigner des personnes qui ne valent pas la peine de notre attention Wald ! Dit Virginia avec un léger nœud dans la gorge.

Wald  remarqua que son père ne prononçait jamais le nom de la dite grand-mère. Pour l'évoquer il utilisait un mot qui marquait bien la distance, la fracture.
 Ce mot froid était  « l'autre ». Un mot qui traduisait la distance, la blessure que papa  s'efforçait d'ignorer. Mais Wald  voyait bien dans les yeux humides de maman que la blessure ne cicatrisait pas.
Cela était dur et parfois même Wald faisait des cauchemars. Comment cela était-il possible ? N’étaient-ils tous du même sang ?
Cependant un jour il  découvrit toute la vérité ou presque.
 La dite grand-mère était la cause de leur expulsion vers l’Afrique ?
Ce jour-là, il sentit sa joie habituelle se transformer dans un courroux  qui explosa dans des gros mots à l'égard de la méchante sorcière de sa grand-mère.
-Papa ! « L'autre » la sorcière, si je la rencontre je l’envoi rôtir en enfer !
        Laisse tomber Waldito. Ce n'est pas la peine de se mettre en colère. Elle ne sait ni lire, ni écrire comme tant de gens dans ce pays de Satanlazar. Elle n’a pas non plus appris à aimer. Tu sais mon petit Wald l’amour et le respect de l’autre, l’amour et le respect de la société, l’amour et le respect de tous ceux, proches ou distants, égaux ou différents, qui t’entourent à l’école, au village, à la ville  cela s’apprend à la maison, dans les écoles, les universités. Mais quel est le pourcentage  de parents, de grands- parents qui ont fréquenté l’école, le lycée, l’université dans ce pays de Satanlazar ? Mon Wald je crois qu’une personne sans éducation en général, est plus proche de l’animal sauvage que de l’être humain avec des valeurs humanistes
        Mais  Papa c’est quoi ça, des valeurs humanistes ?
        Surtout pas les valeurs de ta grand-mère, mais celles des gens comme ton papy ! Tu apprendras mieux tout cela quand tu seras plus grand ! Ta grand-mère ne sait pas regarder, comprendre, elle ne sait qu’ haïr !
Wald se jura à lui-même qu’un jour, il dirait à cette vieille garce illettrée ses quatre vérités.
-             Ce que les ignorants peuvent être farcis d’une certaine morale et méchanceté. Dit Wald dans un souffle de dépit.
-             Ces mots ne sont pas de toi mon Wald, lui dit son père plein d’admiration. Mais qui t’a appris cela ?
-             Mais mon papy du Portugal ! Qui voudrais-tu que ça soit ! Rétorqua Wald avec un rire malin. Je l'ai lu dans une lettre de papy. Mais tu ignores encore que maintenant je sais lire ?
-             Mais non ! Tu vois c'est important de lire, de savoir ! Dit Claudio d’une voix chaleureuse et en prenant avec tendresse son fils dans les bras.
-             Papa, j’aimerais tant faire un bisou à mon papy.
-             Et moi rien ?
-             Ô papa, mais moi je t’adore toi et maman ! Ça  ne se voit pas ?
-             Mais si ! Mais si ! C’est important de le montrer, mon Wald !
Même si dans ce pays n’est pas de bonne morale de le montrer !
-            Ah Papa ! Je voulais t’en parler. Nous avons changé de professeur de Religion et Morale. Tu le savais ?
-            Non ! Avec la collecte du coton  dans la plantation de notre ami Armando le soir je suis complétement épuisé. Même pas le courage de parler !
-            Je sais ! Mais j’en ai parlé avec maman !
-            Et alors !
-            Alors quoi ?
-            Le professeur. Qui ‘est-ce !
-            Oh ! Un très vieux monsieur ! Un curé ! Il a déjà commencé à balayer la morale de papy !
-             Ah !  Cà ne vas pas être drôle alors ! Mais fais attention Wald. Ne sois pas trop impulsif !
-            Impulsif moi ?
-            Tu sais dans ton cours de Religion et Morale, comme dit ton papy « é preciso saber separar o joio do trigo », c’est-à-dire, séparer blé de l’ivraie.

* * *
Tout le portrait de ton père
- Décidément ce garçon ne ressemble en rien à un autre, dit Claudio à voix basse à sa femme Virginia.
-             C’est qu’il est deux fois le fils de ton père ! Tu sais qu’il me manque le vieux. Depuis que nous sommes là, dans cette manif, par moment les larmes me viennent. Je les cache, mais je ne comprends pas, dit Virginia en se séchant les yeux avec tristesse. 
-             C’est vrai que mon père me manque aussi. C’est étonnant, mais par moments, en regardant Wald, je crois revoir mon père.
-             Virginia, regarde aujourd'hui, sa vivacité est vraiment incroyable. Il a en lui, une gaîté toute particulière. Depuis presque deux jours il n’a pas fermé l’œil. Pourtant il est frais comme un gardon. Est-ce que tu lui as servi un steak de lion ?
-             Ne dis pas d’idioties mon chéri ! Nous sommes là depuis presque deux jours à manger que  des sandwichs au jambon fromage. 
-             Il me semble que depuis hier soir il a un comportement déconcertant. L’on dirait qu’il augure quelque chose de nouveau, de spécial. Cela me travaille Virginia, ma petite femme.
Virginia  ne l’écoutait plus. Une femme métisse particulièrement mince l’attirait à elle et lui parlait en secret à l’oreille. Que pouvait bien se dire les deux femmes, se demandait en silence Claudio.  L'agitation de Wald, serait-elle due à un mauvais présage. Et si les choses tournaient au vinaigre et que tout se terminait dans un bain de sang ?
Depuis quelques mois, il entendait parler des combats pour l’indépendance au Congo belge. Les luttes partisanes entraînaient des vagues d’emprisonnements, des meurtres dans la  population et d’assassinats parmi les hommes politiques. La mort de Patrice Lumumba, au mois de janvier dernier, semblait même mettre le feu aux poudres dans le pays voisin et même dans toute l’Afrique australe.
 Selon les commentaires de certains « métros », se trouvant le dimanche après-midi dans un bar où, ils  buvaient une bière fraîche, tout en suivant la radiodiffusion des matchs du championnat de football,  l’on affirmait avec crainte que tôt au tard l’air de la révolte pour l’indépendance allait s’étendre en Angola et même à toute l’Afrique lusophone.
 Mais pourquoi toutes ces idées lui revenaient en mémoire, maintenant, là, en pleine manifestation, alors qu'il marchait  vers le stade de football ? Cette foule l’encerclait et semblait l’étouffer. Une abondante sueur d’angoisse ruisselait sur son visage. Pourtant, il ne regrettait pas d’être là.  Il voulait le bien de ce pays, de ces gens. Mais pourquoi avait-il entraîné sa femme et son fils dans ce guêpier humain ?
Néanmoins, en regardant la joie de ces enfants, de ces femmes,  de ces hommes, il ressentait la fraîcheur, le bien être qui lui rappelaient les bières  Sagres, Cuca, celles qui éteignaient le feu de la soif tropicale dans son gosier, lorsqu'il les dégustait en compagnie de ses amis  dans la taverne du métis Maneca de Nova Lisboa. Un sourire de fête nationale se dessina sur ses lèvres.
Est-ce qu’il était là, avec ces 250 ou 300 personnes, en train d’écrire une nouvelle page de l’histoire de l’Angola ?
Mais son diablotin de gamin ne tenait pas en place. Pourtant il lui demandait de se calmer, de faire attention. Wald n’écoutait pas davantage sa mère.
-             Virginia, fais attention à Waldito qu’il ne lui arrive pas quelque mauvais coup, demandait Claudio toujours inquiet, quand il regardait son enfant.
Tout au contraire, Wald semblait insouciant à tout danger. Il criait, chantait, dansait avec les autres enfants noirs, content et gai comme un geai. Intrépide, il courait de l’arrière à l’avant de la manifestation, comme  un lévrier fou. Le bras levé au ciel, il arborait une haute canne de bambou, sur laquelle flottait une sorte de drapeau, rouge et noir, qui semblait avoir  été  confectionné par une jeune-femme nommée Dilma.
 Elle habitait dans le Musseque Lixeira et l’on murmurait en cachette  qu’elle détestait les soldats portugais. Le dit drapeau aurait été fait de morceaux de tissus déchirés de la soutane noire et de la chemise blanche ensanglantée de rouge, d’un homme de l’église, un mystérieux  chanoine, Manuel Mendes. Ces faits seraient chantés le jour de marché dans les villages, par des chansonniers confondant le songe et la réalité.   
Claudio se rendait compte que la manifestation prenait des allures de de Capharnaüm Il s’inquiétait de la suite des événements. L’air grave, il monta sur une fourmilière qu’il crût être un monticule de terre et tout en s’écroulant provoqua les rires autour de lui, il cria :
-             Mais  ne sortez pas vos langues de la bouche, sinon on va se faire repérer par la police. Puis agacé par les rires ou par son inquiétude.
-             Mais allez-vous clouer le bec, bande d’étourneaux !
-             Aujourd’hui,  c’est toi « branquinho »  qui va fermer le bec une fois pour toutes. Tu vas nous laisser parler, dit le vieux Dunga dans un éclat de rire amical, tout en lui tapant sur les épaules. Puis il rajouta.
-             Nous sommes heureux que, vous les visages de craie, soyez là avec nous. Regarde nos femmes là-bas. Elles sont en train de faire des banderoles avec la soutane noire et la chemise blanche  du curé.
-             Mais cette histoire du curé est-elle vrai, demande Claudio dubitatif.
-             Bien sûr, répond Dunga ne laissant pas l’ombre d’un doute. De plus c’est un prêtre blanc qui est avec nous. C’est plutôt rare ! Non ?

* Branquinho - diminutif de branco - petit blanc

* * *

Il était 5 h du matin. La lune angolaise  avait un cœur doux, comme celui du clair de lune d'été au Portugal. Mais elle venait à l’instant même d’être détrônée sans égard et avec grossièreté par « Africus » un vent sans cœur turbulent et méchant qui traverse l'Afrique et rugit nuit et jour dans des  cavernes lointaines blotties  sous la grande masse du Kilimandjaro. Juste un instant d'inattention de la part d’Éole et voilà qu’Africus déchaîna sa furie sur le ciel angolais. Il balaya d’une rafale la Lune, la mère adoptive de Wald, le laissant sans protection !
Etait-ce cela le signe d’un mauvais présage ? Se demanda aussitôt le lecteur, compagnon de route de l’auteur. Puis, nuançant ses craintes. Wald n'avait-il pas été cet enfant,  victime de l’exil  vers l’Afrique dix ans plus tôt, comme ce pauvre Jésus l’avait été avec sa famille lorsqu'ils durent s'enfuir vers l’Egypte. L’un chassé par  la dictature de Satanlazar et l’autre par  l’épée d’Hérode. Ce n’était pas déjà assez ?
Depuis presque une heure, il pleuvait averses. Des rafales de vent, très violent, cassaient les feuilles délicates des bananiers et secouaient sans ménagement les cocotiers aux feuilles de dentelle. Quelques chiens trempés jusqu’aux os, la queue entre les pattes,  aboyaient  comme des loups, vers le ciel réclamant que la pluie cesse. Les vêtements de tout ce monde étaient imbibés d’eau, comme le serait la serpillière d'une femme de ménage noire, lavant le sol du maître blanc.
Mais ni à Luanda ni ailleurs, le mauvais temps, quel qu’il soit ne pouvait durer éternellement. Claudio essayait donc d’être optimiste. Il tentait d’apaiser certains de ses amis, de plus en plus inquiets, sur l’issue de la manifestation.
Après la pluie arrivera forcément le ciel bleu et le soleil, plaisantai-il.

***
Monsieur Pierre
Mais Monsieur Pierre ne voyait pas la situation météorologique, ni avec la même poésie, ni la même philosophie. Bien que la nuit soit encore obscure, Monsieur Pierre avec son accent français du Congo Belge voisin, commença à se montrer au grand jour.
-  Nous sommes en chemin depuis deux jours. Cela fait déjà trois nuits que nous avons quitté nos villages. Chaque jour de nouvelles personnes  adhèrent à cette manifestation. Nous voici enfin arrivés dans ce terrain de la Lixeira. C’est l’entrée sud de Luanda. Depuis tous ces jours, nous marchons la tête basse, comme des rats d'égouts à ciel ouvert. Depuis des siècles nous avons été les esclaves de ces Tugas, de ces sales visages de craie blanche. Ce sont des colons  qui sentent mauvais, qui ont une odeur  rance, qui nous regardent de haut en bas et nous méprisent depuis toujours ! Je vous le dis, ce temps-là est fini.
 Après une pause Monsieur Pierre continue dans un calme qui n’est qu’apparent.
- A partir d’aujourd’hui, nous allons marcher la tête haute. Nous allons nous comporter en vrais guerriers angolais, armés de coupe-coupe, et de pistoles, nous allons libérer nos frères emprisonnés dans la prison coloniale des Tugas. Oui, celle-là même qu’ils nomment São Paulo.
- Il  nous faut aussi plus de vraies armes à feu, de munitions pour lutter et arracher l’indépendance de notre Angola dit, d’un ton sec et autoritaire, un petit homme nommé Domingos. A moitié habillé en militaire, il se balançait sur la pointe de ses bottes pour se faire plus grand qu’il n’était. Il empestait l’eau de vie comme une barrique.
- Peut-être ! Dit un métis d'une cinquantaine d'années nommé Gilberto. Puis s’approchant du centre du débat avec une attitude de vieux sage et une voix calme et sûre il ajouta:
- Avant toute chose, il faut commencer par améliorer la situation actuelle. Il nous faut aussi davantage d’organisation dans notre mouvement qui n’est qu’à son début. Dans l’immédiat, il nous faut avant tout, de meilleures conditions de vie pour tous, sans distinction de couleur.
- Que fais-tu là bâtard à nous haranguer avec des promesses sans lendemain. Le changement est pour maintenant. Le changement commence par la guerre contre les blancs, on doit les expulser de ce pays et donner la mort à tous ceux qui osent y rester. L’Afrique aux africains ! Serais-tu une taupe au profit des blancs et un traître à ta patrie ? Bâtard ! Mais, tu ne sais même pas ta couleur! Cria avec une agressivité excessive un petit homme au visage particulièrement ingrat nommé Makongo. Il était mi sérieux  et mi en transe. Serait-ce à cause de sa laideur ou de sa petitesse, il  prétendait avoir des  dons de sorcier.
Gilberto malgré l'agression verbale de Makombo, qui lui sembla être sous l'empire de l'alcool, lui répondit d'un calme olympien :
- Comment serai-je un traître ! Je ne veux que le bien, pour tous les citoyens de mon pays. Ce pays a besoin de tous ses enfants. Nous devons tenir compte que nous avons eu et avons encore une histoire commune. Mais, je reconnais que cette histoire a eu des moments négatifs, mais aussi beaucoup de positifs. Rien n’est totalement parfait ! A nous de réformer et d’améliorer dès à présent cette situation qui certes est insatisfaisante. En outre, je tiens à te dire camarade que je suis métis et fier de l’être. Ça il faut que tu l'acceptes. Notre Angola est une nation cosmopolite. Cosmopolite vous m’entendez.
 Après les paroles  de bon sens de Gilberto, le métis, les blancs de la manifestation pensaient que la sagesse et la bonne entente entre blancs et noirs  l'avait emporté contre l'extrémisme.
 Armando se sentait  plus rassuré et en sécurité aussi. Il avait l’impression que le nœud qui lui serrait la gorge venait d’être dénoué. Il lui semblait même que maintenant, il respirait mieux, malgré la chaleur humide qui montait de la terre et des corps mouillés des manifestants qui se serraient contre lui.
  Quant à Claudio, il se sentait enthousiasmé. Les propos de Gilberto lui donnèrent des ailes et sa confiance ne demandait qu'à s'envoler. Ses amis noirs ne pouvaient pas douter de valeurs respectant l’homme, ni de la sincérité de son engagement.
 En une fraction de seconde, il pensa en lui-même que Monsieur Pierre et ses amis n’oseraient quand même pas mettre tous les blancs dans le même  panier.
 Bien sûr, tout le monde dans cette manif ne pouvait pas le deviner, mais les principaux guides noirs savaient qu’il était un exilé, un expulsé de ce Portugal de Satanlazar. Mais, il voulait leur montrer encore, s’il le fallait, qu’il était autant qu’eux une victime de ce gouvernement autoritaire, dictatorial de Lisbonne et comme lui tant d’autres blancs angolais. Il s’apprêta donc à prendre la parole.
 C'est à ce moment précis  qu'il lui sembla apercevoir sa femme Virginia au milieu d'une foule compacte.
Ayant été entraînée au cœur de la manifestation, Virginia avait vu couler beaucoup de sang blanc. Elle arrivait en courant et criait de peurs  et effrois. L’épouse entendait empêcher son mari de parler. C’était son instinct de femme, avivé peut-être par l’exclusion de son village, qui lui faisait croire que le pire allait arriver.
- Ne parle pas mon Claudio ! le suppliait-elle. Ne dit rien mon chéri ! Pense à ton fils ! Ils vont tous nous tuer Claudio. 
Claudio ne se rendait pas compte de ce qui était déjà en train de se passer et n'accorda aucune attention à sa mise en garde.
- Mais tu es devenue folle Virginia ? Que veux-tu qu’il nous arrive ? Ne sommes-nous pas parmi nos amis ?
- Que l’on éloigne cette blanche hystérique, elle est devenue folle, dit monsieur Pierre visiblement irrité. Progressivement son voile tombait, sa patience s'effritait. IL était excédé et perdait le peu de patience qui lui restait encore. Que l’on règle, une fois pour toutes le cas de cette blanchâtre de merde, intima M. Pierre d'une voix sourde.
Claudio vît que deux hommes bâtis comme des montagnes avaient pris Virginia  par les bras, et la conduisaient manu militari vers l'extérieur de la manifestation, il l'a pensa à l'abri, il n'avait pas compris ce qu'elle tentait de lui dire. Il ne savait pas qu'il ne l'a reverrait jamais. Qu'elle disparaîtrait sans laisser la moindre trace. Cependant personne ne se fit jamais d’illusion sur la forme tragique de sa fin. Mais à ce moment-là, on était loin d’imaginer que pendant de longues années du sang blanc allait couler d'abord et ensuite noir.

Claudio, enivré par un excès de patriotisme et encore plus de naïveté, était devenu aveugle à la gravité de la situation. Il pensait sa femme à l'abri protégée par des amis noirs. A l’initiative de Monsieur Pierre et de ses amis dont le but était de détourner la manifestation de ses buts premiers, de nouveaux éléments extrémistes s'infiltraient  nombreux, par l'arrière du mouvement de foule. Claudio et les siens se situaient plutôt en tête du cortège. Ils croyaient encore la diriger, mais la situation allait changer du tout au tout, à la vitesse d’un éclair. Confiant, Claudio monta sur un monticule de terre pour mieux se faire entendre du petit peuple. Il commença à parler comme  Cicéron.

* * *
Le drame
- Le grand peuple angolais se compose de nombreux petits peuples. Nous le savons tous très bien. Claudio se racle la gorge puis enchaine :
- Les Ïsans, les Bantous, les Bakongos, les Ambundus, les Ovimïsans,  les Ovimbundus, les Ovambos et depuis 1482 les blancs, les Portugais.
- Pas les blancs ! Pas les Portugais ! Criait-on de pas très loin. Déjà un peu plus loin un groupe éméché  brandissant des machettes :
- On va te couper le caquet visage de craie ! On va te saigner blanc bec ! Dehors les Tugas !
Pourtant devant le danger évident, Claudio croyait ingénument à une simple contestation comme cela peut naturellement arriver quelques fois lors des manifestations. Comme à son habitude, quand il avait besoin de convaincre, il ferma les yeux pour trouver l’inspiration,  des  paroles faisant mouche,  trouver la vérité qui lui dictait son cœur:
- Aujourd’hui nous sommes tous angolais, bien que tous différents. Laissez-moi vous dire, dit-il en riant, ce n’est pas simplement une particularité angolaise, c’est un fait universel. Tous les blancs ne sont pas identiques non plus. Ils sont aussi différents. L’Europe, comme l’Afrique se composent d’une population blanche et noire. Dans notre  cher Angola il y a des blancs depuis de nombreuses générations, ils sont autant angolais que vous, que nous. Les blancs  de notre Angola sont venus d’ailleurs comme beaucoup parmi vous. La vérité, elle est toute simple. Nous venons tous de quelque part ! Nous venons tous d’ailleurs. D’ailleurs mes amis !
On entendit çà et là dans la foule quelques applaudissements qui allaient grossissant. Claudio cru même, que le petit groupe de contestataires, avait fini par se ranger à sa cause. L’on aurait dit que ses paroles sages, avaient apporté à tous une attitude plus sereine. Claudio s’imagina même, voir devant lui une foule confiante et calme, comme une vaste mer d’huile, où se mirait  un ciel bleu parsemé de nuages souriants de joie, mais aussi, d’un bel avenir de démocratie où tous les angolais vivraient ensemble et en paix.
Mais tout d’un coup, un brouhaha se leva intempestivement à l’autre extrémité de la foule. Puis une vague, forte, violente et agressive, comme un tsunami, se fraya un chemin  à coups de machette.
 Les coups de  coutelas pleuvent à gauche, à droite, devant, derrière. Ils coupent, amputent, tranchent un bras, une main, une épaule, une jambe. Ils tuent tout sur leur passage, homme, femme ou enfant.
 Quant aux blancs, horrifiés de peur, ils voient rouler par terre la tête de leurs frères de couleur et s’attendent  horrifiés, atterrés à subir le même sort.
 Le sang coule à flot, gicle des profondes blessures. Il tache le sol, formant çà et là, d’énormes flaques rougeâtres. Des cris d’agonie s’étouffent dans la poussière, des cris de peur montent vers le ciel. Partout, l’horreur, l’épouvante, l’assassinat, le crime, la mort. Voulant échapper au massacre, un mouvement de foule prend naissance, marchant, piétinant les cadavres de ses semblables. Il, crie, court, zigzague, faisant d’autres victimes en cherchant par tous les moyens à fuir dans tous les sens. Échapper, coûte que coûte à l’horreur, à la violence dont sont capables ces monstres extrémistes. Des plaintes désespérées, mêlées d’une sorte de prière s'élèvent vers le ciel pour exorciser ces images de fin du monde et d’apocalypse. Rien n'y fait, le tsunami de violence  continue de massacrer tuer, écraser. C’est l’abîme, les ténèbres, l’enfer, l’inimaginable monstruosité dont peut être capable un être humain.
- Blancs usurpateurs, blancs esclavagistes, blancs  dominateurs blancs omniprésents ! Métis bâtards, tous complices !
 Crie triomphante la vague de la mort alcoolisée, ensorcelée à qui les  guides extrémistes ont fait croire que les blancs étaient des créatures malsaines du diable qui méritaient la mort. Eux les combattants n’avaient rien à craindre, puisque ni couteau ni balle ne pouvait rentrer dans leurs corps. Ils pouvaient distribuer la mort sans crainte de la recevoir. Pendant qu’ils continuaient  de semer la terreur dans la foule, leurs chefs tentaient de convaincre une autre partie des manifestants la manipulant avec des slogans :
- Tuons tous ces sales blancs qui sont ici. Mais qu’est-ce qu’on attend pour saigner tous ces Tugas sans distinction ? Tous des colons esclavagistes.
- Demain plus un noir ne doit travailler pour un blanc ! Demain, tous avec des machettes. Demain tous dans les plantations de canne et couper, couper la tête aux blancs ! Demain, tous morts et débarrassés une fois pour toutes de cette plaie blanchâtre ! Libérons notre sang noir sucé pendant des siècles par ces sangsues.
La vengeance  sera notre honneur retrouvé. Leur mort sera notre source de vie. Nettoyons notre terre angolaise de ces mauvaises herbes et demain nos champs nos donneront la richesse qui nous a été si longtemps volée.
La vague de la mort arriva si vite près de Claudio qu’il n’eut pas le temps de réagir.
 En ouvrant vraiment les yeux, il vit courir vers  lui, un pauvre gamin sans âge, le regard hagard, le teint livide. Il buvait des gorgées au goulot d’une sale bouteille de rhum dont le liquide coulait à moitié de sa bouche. Ivre et ensorcelé par M. Pierre et les siens le gamin avançait en titubant une machette pointue à la main. Claudio chercha à accaparer l’attention de ses yeux fuyants, et lui dit avec une une voix de père
- Mais que fais-tu là mon enfant ?
L'arme s'enfonça avec un bruit sourd dans son corps. Claudio laissa échapper un gémissement rauque qu’une écume mousseuse et blanche étouffait déjà. Ses entrailles glissaient hors de son abdomen en se tordant sur elles-mêmes. Elles mouillaient dans une mixture d’eau et de sang la terre rouge du Musseque de Lixeira. Pendant un court moment, Claudio sentit un froid d’acier le parcourir, il eût le sentiment que sa vie le quittait. Est-ce qu’il était éveillé ou était-il en train de rêver.
 Au loin, comme dans un tunnel où la lumière manquait, il crut apercevoir sa Virginia, était-elle morte aussi ? Dans un ultime effort, il tendit la main vers sa femme tant aimée, ils étaient venus tous les deux avec leur fils vers cette terre angolaise qu'ils avaient tant aimés après avoir été chassés de chez eux le Portugal. Ils partaient ensemble, il était serein. Puis son cœur se serra, qu'était devenu Wald, avait-il réussi à échapper au tourbillon noir qui le poursuivait.
 Soudain, sa lèvre inférieure sembla dessiner une légère trace de sourire, il avait confiance, il en était persuadé, Wald survivrait. Il pouvait partir sa femme l'attendait.

***
2ème partie


2ème partie

 40 ans de paix ! Clame Satanlazar
Âne mort, foin au cul ! Dit Grand-père


Toutes les radios internationales ou presque évoquaient à chaque bulletin d’informations les événements concernant les atrocités commises en Angola. Radio Lisbonne resta curieusement sourde comme une taupe. Rien ne passait. Rien ne filtrait. Rien n’existait.  Au bout d’une semaine Le Chef en titre depuis plus de trente ans sans contestation aucune possible et autorité suprême après ou avant Dieu selon l’intérêt du Bled National permis enfin que l’on évoque le sujet, mais avec les plus grandes précautions.
    Il ne s’agissait que d’un petit groupe de bandits terroristes, que l’on pouvait compter sur les cinq doigts de la main, venant de l’ex-Congo belge voisin avait perturbé l’ordre sociale dans notre belle province d’outremer de l’Angola. Mais ils furent aussitôt mis  aussitôt hors d’état de nuire par nos fidèles et héroïques forces armées. Le calme et la joie de vivre entre blancs et noirs en Angola continuait d’être  un exemple pour le monde décadent, dégénéré et de pagaille des démocraties.
Grand-père apprit la vérité tragique angolaise par « Radio Moscou », que selon le mentor de Lisbonne ne disait pas la vérité. C’est vrai que papy se méfiait de la guerre des ondes. Il écoutait les étrangères en cachette et la radio nationale au vu de tous. Ensuite il lisait entre les lignes, comme il disait avec un sourire qui voulait dire davantage et tirait ses propres conclusions.
Sans être vraiment surpris par la tournure des événements grand-père  accueillait la croissance de violence meurtrière, du côté des opprimés et du côté des oppresseurs, avec une crainte pour les siens, pensant toujours que sa petite famille échapperait au pire.
Cependant au bout de deux semaines une lettre envoyée par Armando à ses parents arriva et mis tout le village de Roustina dans les pleurs et la révolte.
 Comment ces sauvages-là  avaient-ils osé toucher et pu tuer un blanc, protestait Monsieur le Curé.
Dans le cœur de  grand-père il n’avait pas de ressentit vers ces hommes noirs, mais de la douleur, une douleur  qui lui enlevait toute envie de vivre. Il se disait en lui-même qu’un père était indigne de vivre après la mort de son fils, mais aussi de celle de sa bru. L’ordre des choses n’était pas respecté et le raisonnable n’existait plus. Alors où était la volonté de vivre. Il n’en avait plus !
Des pleurs, des douleurs chaque jour continuaient de grossir chaque jour le débit, aussi bien du fleuve angolais Kwanza que du lusitanien Taje. Cependant de son embouchure ne soufflait ni bon ni mauvais vent. Rien.
Ainsi par un miracle de plus de Notre Dame de Fàtima, les coups de ciseau de la censure, coupant chaque jour dans le vif du corps de Marie Liberté apprenaient à celle-ci, que les problèmes dont on ne parle pas n’existent pas.
 Par sa grâce divine, notre Portugal continuait de vivre la vie dans la paix la plus tranquille du Monde Civilisé.
Grand-père, depuis la lettre tragique avait perdu cette foi-là. Néanmoins au fond de son cœur sacrifié restait une petite étincelle d’espoir en ce qui concernait son Wald. D’après un griffonnage nerveux en bas de la deuxième page sale et jaunâtre Armando insinuait que le gamin se serait peut-être enfui et caché dans la sacristie de la chapelle Sainte Madeleine, voisine du malheureux Musseque de Lixeira.
     Depuis que cette supposition lui était parvenue Grand-père remuait toute la terre, ainsi que toute la saleté des décharges  à ciel ouvert de Lisbonne à Luanda. Il croyait ainsi exorciser la mort de ses enfants dans la recherche de son petit-fils. Si au moins il était resté en vie, la vie aurait vaincu la mort, la douleur serait moins sombre et le tunnel s’ouvrirait vers une lueur d’espoir.
Et la lumière se fit ! Cinq mois après les ténèbres du 15 mars Wald arriva de Lisbonne à dos de jument en compagnie de son papy. Le village presque tout entier et même Monsieur le curé voulaient organiser une fête. Grand-père, n’avait pas l’âme à de telles manifestations festives. Regardant Monsieur le curé dans les yeux il lui dit:
         « Burro morto, feno no rabo ! « ce qui voulait dire: A âne mort, foin au cul !

* * *
 Comme la reine Jézabel
Nous étions en plein mois de juillet de 1961. A huit heures du matin le soleil brûlait déjà comme l’eau de vie dans la gorge de grand-père
 David. Il venait d'être torturé, comme le Portugal, par une  méchanceté de plus de ma grand-mère Isabel. Dois-je l'appeler grand-mère ? Était-elle une grand-mère pour moi ? Rien est moins sûr mon lecteur ! Ce que j'ai découvert plus tard, peut-être en écrivant ces pages, c'est que son cœur était de pierre et cruel comme celui du personnage  biblique la reine Jézabel. De ses yeux ne sortaient jamais des larmes mais des regards rouges de méchancetés.
Grand-père fut surpris de ma présence. Premièrement il baissa les yeux, puis j'ai cru apercevoir un regard triste et embarrassé. Il avait dans sa main droite un petit verre translucide. Se tournant vers moi il fit un geste de bonne santé et me dit :
-             C’est pour tuer «o bicho» c’est-à-dire, c'est pour trucider le ver. Il s'en suivit un rire jaune qui se voulait quelque peu amusé. Mais aussitôt un air de joie éclaira son visage et comme s'il venait de me découvrir à l'instant il ajouta maintenant en plaisantant:
-             Mais c'est mon petit Wald, mon Waldinho. Comment va mon petit lapin blanc et noir ! Viens dans mes bras, viens là mon petit sauvage !

***

Rentre lecteur ami
Je suis là ! La porte est ouverte ! Rentre lecteur ami, sois le bienvenu. Il est temps que tu sois salué aussi. Prends ce verre de porto. Buvons à notre amitié, puis tout au long du chemin de ce récit marchons et parlons ensemble.
Mais ne va pas croire déjà, que si ma  grand-mère était méchante comme la reine Jézabel, que mon grand-père était une saloperie comme l’était l'ignoble roi Achab, son époux.
Non, pas du tout ! Mais si tu me prêtes attention tu vas comprendre. Mon grand-père n'était pas un roi. Non, mon cher lecteur. Mon grand-père était mon grand-père. Il était mon royaume, il était mon âge d'or, il était mon...
Oui, mon ami lecteur. J'ai bien vu que mon petit Papy parlait ainsi pour dissimuler la douleur qui brûlait en lui. Je crois que le dit ver qu'il voulait tuer, plus haut dans ce récit, était ma grand-mère!
Mais, en me voyant, le visage de mon grand-père se transforma complètement. Dans son regard se levait un soleil de juillet à la lumière tamisée de douceur. Son visage se couvrit de joie et d'une chaude tendresse. J'ai senti tomber sur mes épaules un manteau protecteur. Un manteau blanc comme celui des amandiers en fleur au mois de janvier en Algarve. Ça me réchauffait le cœur. Je me sentais comme un petit prince heureux en compagnie de mon papy.

* * *

A mourir de rire!
J'ai compris un jour, plus tard, que Grand-père ne tuait “son ver” au petit déjeuner que lorsque grand-mère lui avait fait son horrible  reine   Jézabel la veille ou la nuit. Mais ça, je ne  pouvais pas le savoir. Ce que je savais c'est que je voulais l'oublier, elle, pour mieux me rappeler du personnage rieur qui était grand-père.
 Écoute lecteur, c'est à mourir de rire :
   Une fois, mettant le nez là où je ne devais pas, mais poussé par certaine curiosité enfantine, j'ai entendu dire en aparté  par  grand-père une chose, mais avant d'aller plus loin  il faut fermer ton nez mon cher lecteur !
La chose concernait le manger et le caca des riches du village. Selon lui, les riches avaient beau prendre pendant de longues heures du café au lait avec des tartines de brioche dorées à l'huile d'olive de Penamacôr, leur caca comme eux, ne servait à rien ! Il était mou, sans consistance et ne tenait même pas debout. Rien à voir avec celui des pauvres.
Mais lecteur, maintenant respire et passons à l'autre aspect plus agréable de la vie, la nourriture terrestre.

***

«Quem não manduca, não trabuca»
Mon grand-père était paysan la semaine, négociant en bétail le week end et contrebandier presque toutes les nuits. Grand-père prenait donc un petit déjeuner consistant. Il prétendait que «Quem não manduca, não trabuca», expression populaire  qui signifie que  celui qui ne mange pas ne peut pas bien travailler.
Il  buvait une chope de gémada, un cocktail composé d'un quart de vin, d’un œuf battu et d’une cuillerée de sucre. Sans se laisser rattraper par le soleil, il prenait le temps de déjeuner. Avec sa main gauche il caressait la chope d'argile rouge décorée avec son Zé-Povinho, le symbole du portugais moyen. De la main droite, il coupait en petits morceaux  une bonne tranche de pain de seigle qu’il beurrait, se servant avec savoir-faire du dos de son couteau Opinel qui ne le quittait jamais. Il se réservait volontiers. C'était un plaisir de le voir couper avec fierté un bon carré de beurre qui provenait du lait de ses vaches. Tout cela accompagné d’une belle tranche de jambon cru, séché pendant trois mois dans la fumée de la cuisine et quelques rondelles de saucisson paysan  « o saloio » qui tranquillisait son estomac jusqu’à midi et, parfois plus.

* * *

Fort comme un turc et gai comme un portugais
Mon grand-père, même s’il n’était pas grand par la taille, était large d’épaules. Il était capable de  soulever du premier coup une charrette à bœufs faite de bois de chêne. Le jour où l’on ramassait les pommes de terre, il voulait épater les jeunes hommes et se faire admirer des  filles. C'étaient des  paysannes à la tête couverte par un joli foulard décoré de ramages aux couleurs vives sur un fond noir. Selon le dire des anciennes, il protégeait de la chaleur autant que du froid.
Quelques années avant sa mort, à Blois dans le cœur de la France, quand on lui demandait son âge, il répondait d’un sourire malin :
- Je vais  dans mes quatre-vingts,
Mais, il avait la vigueur de celui qui en avait quatre fois moins. Je le vois encore avec mes yeux d’enfant qui brillaient d’un tel plaisir qu’ils se teintaient de reflets de la couleur des châtaignes, comme celles que l’on ramassait sur les terres de Nivea, encore dans leurs bogues dorées mais épineuses.
Nivea. Cet autre village se trouvait à peine à quatre kilomètres de Roustina notre village. Les « roustineiros », les habitants de Roustina, parlaient un langage où l’on plie avec éducation et savoir faire la langue. Les autres, « chapurreaban », c’est-àdire baragouinaient une sorte de langue avec des « rr », qui ressemblaient au son des couteaux rouillés et mal aiguisés, tels ceux incapables de couper la gorge d’un poulet de trois mois,  fut-il le plus tendre du monde. 

***
La grenouille
Mon grand plaisir était de me retrouver, le soir, en compagnie de mon grand-père lorsqu’il était assis sur le balcon.
Le matin, quand je me levais, j’ouvrais l’œil gauche en premier. A cet âge, j'avais du mal à quitter le royaume des songes. D'autant plus que, pendant la nuit, j'avais voyagé, de long en large, dans toutes les contrées de ce royaume sur mon cheval de rêves.
Dès que j’ouvrais l’œil droit, je ressentais déjà une certaine impatience, celle d’être à nouveau le soir, moment privilégié qui me permettrait d’écouter les histoires de mon grand-père.
Et hop là, le petit garçon que j’étais, sautait dans ses petits sabots en bois de châtaignier. S’en suivait un débarbouillage matinal, le visage éclaboussé par l’eau puisée dans la jolie bassine en porcelaine  de Sacavém. Une nouveauté dans la maison.
- Eh ! Attention. Ne mets pas de l'eau partout comme la grenouille en sautant dans la rivière du Freixal, se moquait grand-père avec humour.
- Mais, mon papyllot, je suis une grenouille sage et douce, pas une de ces grenouilles de bénitier je suis comme un crapaud qui fait attention, même à la consommation d'eau. Et arrête de faire la mégère  Grand-père !

- Ecoute mon chéri, je dois passer chez mon ami Olivério. Et ne le traites plus d'hérétique. Tu veux !
- Mais c'est pour jouer avec lui papillot.
- Si tu pars avant que je ne revienne, ne pars pas à l'école en lévrier, le ventre vide.
- Eh toi, le chouchou de sœur Rachel, la religieuse du cathé, elle  t'a  laissé un pot de marmelade hier.
- Oui, j'ai de la chance. Elle est une femme...
- Je sais. Je sais. Je sais aussi que ce pot est un cadeau de sœur Rachel pour toi, papyllot, mais c'est moi qui vais le manger en entier !
- A ce soir, petite tête de coing au ventre de marmelade. Travaille bien à l'école.
- « Até logo avôzinho », ce qui voulait dire, à ce soir papy !
Pour moi, ces quelques mots évoquant le soir, était une promesse : il allait me raconter une histoire. Il était une fois… Il était une fois… La musique de ces mots raisonne encore en moi et sa mémoire un feu de saudade qui ne s’éteindra jamais !

* * *

Il était une fois...
Il était une fois, une soirée d'été en plein cœur du mois d'août. Le soleil avait chauffé, chauffé tellement dans la journée, que l'on pouvait griller des sardines sur les rails du chemin de fer disait-on au village. Les pierres du balcon étaient encore bien chaudes. Mais un vent frais soufflait du côté du fleuve Côa.
         - Que c'est agréable ce petit vent rafraîchissant après cette chaude journée. Apporte-moi un petit bâton de réglisse et viens t'asseoir à côté de moi. disait grand-père content de se retrouver avec son petit-fils.
- Oui, je finis la vaisselle et j'arrive grand-père.
Un tour de chiffon savonné d'un rustre savon pour laver, un coup de torchon pour sécher et la vaisselle était faite en moins de temps qu'il ne fallait pour le dire.
-                 Voici ta sucette grand-père, disais-je en lui donnant un bâton de réglisse.
-                 Si tu te moques de moi, il n'y aura pas d'histoire ce soir, disait-il sur un faux ton de menace.
-                 Non, non, tu as promis, protestais-je.
-                 Je n'ai rien promis, mais tu as pris la bonne, ou mauvaise habitude d’ailleurs, de me faire raconter des histoires tous les soirs, en été comme en hiver. Ce qu’ils  sont exigeants les enfants d’aujourd’hui. Dans mon temps les enfants… 
-                 Arrête ! Je sais que tu vas me dire qu'il vaudrait mieux élever des cochons que des enfants. La vérité c'est que tu n'as pas d'histoire à me raconter ce soir. Avec la chaleur ta cervelle est devenue sèche comme une morue et adieu la mémoire,  riais-je de mon insolence complice.

Comme piqué par une « brejeira », une mouche dont la piqûre rendait folle les vaches, mon grand-père se lançait dans un récit dont il ignorait lui-même la suite. Mais comme d'habitude, se donnant un air de conteur biblique,  d'une voix venant de très loin, il commença :
-                 Il était une fois un pays très mystérieux. Il y avait un louveteau gentil et beau qui était maltraité par  tous les agneaux !.... Voilà l'histoire est finie et maintenant au dodo mon petit loup !
-                 Papy mais tu te moques de moi! Je veux une vraie histoire! Je n'irai pas au lit mon méchant papy tant que je n'aurai pas mon histoire.
-                  Puisque tu insistes, je vais te raconter une très longue histoire qui va durer jusqu'à minuit.
-                 Écoute c'est l'histoire d'un pays.  Pour certains, ce pays avait la forme d'un rectangle ressemblant à  un parterre de jardin, pour d'autres, il était une caravelle, arrimée au bord de l'océan atlantique.
Le jardin, bien sage et réaliste, resta sur place. Cependant, la caravelle, rêveuse et avide d'ailleurs, s'ennuyant de tanguer, de faire du roulis sans naviguer, se morfondit sans fin, pendant de longues nuits, et de longues journées. Ouf Wald ! Mais un beau matin, piaffant d'impatience, la caravelle comme un cheval rompit ses amarres d'un coup  sec et partit en secret.
  A ce moment-là du conte ou de l'histoire comme tu voudras lecteur, grand-père me prit sur son dos et aussitôt se transforma en cheval qui galopait par monts et par vaux au-dessus du royaume. Au moindre incident, l'intrépide cheval se cabrait, hennissait de joie et d'une folle envie de liberté. Quant à moi, laissant brides abattues à mon imagination, j’étais un fier et glorieux Chevalier de la Table Ronde,  plein de vertus, de courage, d'audace et de sens de l'honneur.
Je pris ensuite la posture d’un cavalier paysan, éperonnant une vieille et  faible monture qui, à la fin,  avait du mal à avancer en chemin. Sur mon cheval, heureux comme un roi je criais :
-                 Au galop ! Au galop Roppallum !
Le nom de mon cheval imaginaire, dont grand-père jouait le premier rôle, venait de l’origine latine du nom de la famille.

-                 Mon petit chevalier de la Blanche Lune, dit grand-père avec un tel esprit que je m'en rappelle encore aujourd'hui, puis poursuivant son jeu avec moi, votre cheval est fatigué et ne peut plus, ni galoper, ni avancer. Veuillez descendre. Permettez, seigneur chevalier, à votre pauvre monture de se reposer.

Grand-père comme un cheval bien dressé mettait genou à terre pour  permettre de descendre au petit chevalier de la Blanche Lune que je m'imaginais être ! Mais aussitôt, comme s'il avait changé d’avis, il reprit à nouveau son rôle de conteur. Avec un ton oratoire, qui n'avait rien à envier au célèbre acteur de théâtre Chaby Pinheiro, il se mit à déclamer en accrochant mes yeux aux siens :
-                  Il était une fois un vieux marin portugais portant pantalon écossais, chemise débraillée, long bonnet rouge et vert sur la tête, tirant rêveusement sur sa pipe. Regard dans le vide,  visage au vent, lui qui jadis avait bravé  la mer, lutté contre la tempête, se sentait maintenant inutile, seul et abandonné.
    Alors qu’un soleil de plomb écrasait son ombre, il restait là stupidement assis sur le quai blanc situé sur la rive droite du Taje à Belém.  Rien ne semblait bouger autour, rien à l'horizon, aucune motivation, ni air, ni vie.
Puis, tout d'un coup le marin se leva. Comme par magie, le vide qui l’entourait disparu. Il gagna un peu en énergie. Se dressant dans le bleu de la mer, grandissant comme un mastodonte, le doigt pointé vers la terre, il se retourna, regardant en face l'immensité secrète de l'océan et d'une voix empreinte de colère, interrogea:

« Ô ! Être Humain!
Plus fort que son destin,
Ô ! Portugais téméraire !
Faut-il abandonner le pays,
Affronter la faim,
Supporter la misère,
Souffrir la maladie,
Ô incorrigible Portugais
Ô homme assoiffé,
D’eau claire et de liberté ?

Ô mari !
Ô père !
Ô jeune célibataire !
Ô travailleur !
Ô grande douleur !
Ô fier Portugais !
Faut-il partir au risque de faire naufrage, trouver la mort,
En quête de liberté ?
En recherche d'une nouvelle vie?

Ô être vaillant !
Ô marin ambitieux !
Ô homme aventurier !
Pourquoi naviguer à contre-courant
Pourquoi remonter au vent
Pourquoi provoquer le destin
Au lieu de laisse la vie aller sous les vents portants ?

A quoi sert de risquer ailleurs sa vie
Pourquoi ne pas la réaliser dans ton pays?
Dis-moi pourquoi tu t'en vas là-bas?

Vaux-t-il mieux partir,
Faire pousser des graines dans de lointaines contrées
Ou rester à cultiver nos terres délaissées
Enfin, enrichir nos villes ?

Ô cœur, corps et âme du Portugal abandonné !

Ô vaine gloire !
Ô avidité de la richesse facile !
Ô toi qui crois que l'herbe est plus verte et plus tendre ailleurs !
Ô Portugais !
N’as-tu pas de liberté à conquérir ici ?
Mais tu pars et tu pars hier aujourd’hui, demain
Tu abandonnes ton village, ta région, ton pays, ta nation
Tu laisses ta maison, ta famille, ta femme et tes enfants.
Tu laisses derrière toi ce que tu es et, ce tout, d'où tu viens !

Retrouveras-tu, dans cet inconnu,
Retrouveras-tu là-bas
Dans cet étrange lointain,
Ô Portugais !
Ce que tu perds chez-toi ? »

Grand-père stoppa tout net ses mouvements de bras et de corps qui accentuaient encore le drame qu'il était en train de jouer. Surpris de ce qu'il venait d'affirmer, il se laissa tomber pour un instant dans un silence profond. Après quelques instants, comme endossant un autre costume d'acteur, il me regarda avec un sourire, proche de celui de la Joconde et poursuivit:

Et voici mon petit lapin
Noir et blanc
Mon petit Wald
Mon grand sauvage
Aussi beau que son âge !
Es-tu encore en Angola
Au lieu d’être ici ?
Je crois que tu n’aimes plus ton papy !
Mais si ! Mais si !

Eh ! Bien voici que la dite caravelle
Depuis des jours la mer sillonne,
Emportant dans son cœur le ciel de Lisbonne.
C’est une mouette volant au-dessus des vertes et rouges eaux.
Et la voilà déjà au loin, la fière caravelle,
La rouge croix de l'ordre du Christ brodée
Au cœur de la blancheur de ses voiles,
Bien haut au vent, joliment hissées.
L'on dirait que sa pensée
Est déjà rivée vers le sans fin.


-                  En effet, mon joli Wald, la belle caravelle, dansait sur les vagues, dans sa robe de mariée. Elle croyait,  avec joie dans sa nouvelle destinée. Derrière elle, la terre, mais devant, cette volonté d'aller toujours plus loin. Elle pensait, regardez le joli pavillon vert et rouge avec dans son centre un bouton d'or flottant dans l'azur. C'est comme un hymne à la joie, une émotion au plus profond de son cœur qui faisait tanguer son âme. Dieux marins, écoutez les mats qui grincent et qui rythment le souffle régulier de votre Éole, Grand Seigneur de la haute mer et de tous ses dieux.
       Terriens, regardez là-bas, au loin, le travail de cette coque résistant à la mer, se mariant avec harmonie au mouvement des vagues, voguant au son du clapotis ou, de temps en temps, quand cela est opportun, se mettant au diapason des coups de la mer.
       Ô ! Belle caravelle lusitanienne, tu es le nouveau cheval de la mer, chevauchant la crête de ces vagues crispées et par toi dominées.
       Ô ! Fière caravelle voguant et sillonnant avec fierté et liberté. Tu as tracé à force de courage des chemins, des routes sous différents soleils, tu as bu dans la soif ce monde liquide dangereux et inconnu.
       Ô ! Radiante caravelle drapée de blanc, belle robe de mariée flottant au vent, malgré ton caractère indomptable, laisse-toi, pour une fois, mener dans ton glorieux chemin. Aie confiance en ce capitaine portugais plus qu'expérimenté, il est plus que vaillant.
      Tu le sais ! Écris tes mémoires d'un autre âge, tes caprices de belle caravelle sur les blanches pages d'écume de tes sillages. Accepte enfin de te laisser guider par la main forte et ferme et le cœur téméraire de ton lusitanien timonier.
La belle caravelle de lumière va, nuit et jour navigant.
      Ô ! Caravelle ! Tu es chargée de curiosités, tes flancs remplis à ras le bord de cette volonté de rencontrer de personnes inconnues, toujours avide de découvrir de nouvelles terres.
     Tout vit dans le cœur de la caravelle, tout est en elle.
    Ô ! Sainte caravelle, à tort ou à raison, selon les temps, j’entrevois dans ton âme, une foi nourrie par une flamme, une promesse d'expansion, de divulgation missionnaire de la foi chrétienne !

Ô ! Mer Océane, Ô ! Vaste mer !
Afin que tu sois nôtre,
Afin que tu sois Histoire
Avant portugaise,
Après française, espagnole ou anglaise

Combien de larmes,
Combien de cœurs,
Combien d'âmes perdues,
Combien de vies tragiques et dramatiques destins,

chanta le grand poète
Ô mystérieux Fernando Pessoa !
Es-tu homme, écrivain aux cinq pseudos,
Combien de personnes en toi,
Serais-tu le lusitanien Yoshua?

Ô ! Mer inconnue avant,
Ô ! Mer connue et lusitanienne maintenant !

***

Grand-père s’étire les bras en l’air en même temps qu’il se met à bayer faisant semblant d’être fatigué.  Puis comme si le conte était fini il m’assène avec ces paroles indignes d’un papy :

Et maintenant Wald
 Cette histoire est finie
 Dépêche-toi de faire pipi
 Petit Rapaallot,
Dans ce  rond et joli pot. 
Gare à toi de faire dans le lit,
Il est temps mon petit Monsieur
De faire un gros dodo !

Wald connaissait son grand-père mieux que les cinq doigts de ses mains. Il savait que ce n’était qu’un prétexte pour sonder mon attention et pour se faire prier et ainsi se faire valoriser comme conteur.
Wald bondit sur la corde sensible, la fait vibrer et sortir la mélodie qui fait plaisir à papy :
-  Mais papy tu peux continuer ta belle histoire, car je sais que ce soir encore tu es le meilleur conteur des villages du Portugal. Dommage que tu n’aies qu’un seul petit-fils, mais celui-ci t’écoute avec l’intention de mille ! Et sans se faire prier davantage, papy continua se croyant l’étoile montante du Théâtre National Dona Maria II à Lisbonne.   

***
 - Mais ô toi ingénieux moussaillon de la plus belle caravelle labourant du plus droit sillon la mer ! Grimpe, grimpe au mat royal, observe regarde, vois si tu découvres de nouvelles terres au loin, ou si tu aperçois encore, les jolis sables dorés des plages du Portugal.
 - Je ne vois plus les belles plages, ni les gens courageux de notre Portugal !  Mais quelques instants après grande est la surprisedu Moussaillon.
-  Ô mon Capitaine Général, j'aperçois au loin, une terre haute boisée, toute en couleurs entourée par la mer !
 Puis-je lui donner le nom de: « île de Madère» !
-  Fais, fais Moussaillon, glorieux marin, grimpe, grimpe plus haut et, regarde encore plus loin.
  - Ô mon grand capitaine, ô mon capitaine général, du magnanime royaume du Portugal ! Je ne vois plus rien. Mais, permets-moi mon capitaine de descendre de ce mat si haut qui me donne le vertige.
 - Demande  accordée et grandement méritée mon bon Moussaillon !
 - Mon grand capitaine permets-moi encore que je lise ton avenir.
-  La voilà ma main Moussaillon ! Qu’y vois-tu ?
- A genoux mon capitaine pour que je dise ton...
- Cà jamais moussaillon ! Ne suis-je pas ton capitaine et seigneur !
- Ô pardon ! Pardon ! Pardonne mon insolence immesurée. Seigneur, permets cependant que je monte sur ce banc pour combler ma petitesse en face de ta grandeur.
- Apportez, apportez un tabouret à notre Moussaillon, guetteur  de ce navire, diseur d'aventures, chanteur de chansons !
- Ô mon capitaine général, ouvre grand la paume de ta main. Ouah ! Ouah ! Alléluia ! Alléluia ! Shalom ! Shalom ! Adonaï ! Youshua !
-  Ô fortuné Portugais, dans les lignes de ta main,  je peux voir que les dieux augurent, pour toi et pour ton roi, de nouveaux et glorieux destins pour demain et après-demain. Poursuivant de plus en plus enthousiasme et ferveur:
- Ô !  Mon capitaine Général de cette Lusitanienne caravelle ! Ô aventureux roi ! Ô Glorieux royaume du Portugal ! Je lis aussi dans mes rêves de grands faits marquant l'Histoire de l'Humanité.
- Mais je vois aussi, un point d’obscurité, c’est un grand et honteux délit, commis par tes héritiers au nom de ton pays.

Ô grand outrage
Êtres sans âme, êtres sans cœur !
Êtres sans respect, êtres sans honneur
Vils acteurs de l'esclavage !

Vous avez obligé à travailler
Pas pour un peu, mais pour rien.
Blessures, morts, rivières de sang
Au grand mépris de l'Être Humain !

Ô ! Mon capitaine général
Au nom de tout le Portugal
A voix haute et dans le bon ton,
Ton roi se doit de demander pardon !
Aujourd’hui et pas demain
Demander Pardon à l'homme africain !

Mais, Mais...
Ô ! Mon capitaine général
Du royaume du Portugal
Dans mes rêves je vois
Une grande et belle baie
Et ce n'est pas tout
Je vois des hommes brûlés par le soleil
Un peu plus, mais presque comme nous !
Au fond de la mer j'aperçois
Marcher des sauterelles de mer,
Noires, blanches, rouges, bleues et vert
Mais, mais comment nomment on ces bêtes-là ?
Des « camarões » en portugais !

Ô !  Mon capitaine, Ô ! Vent Simoun
Permets-moi, de nommer, cette terre Cameroun !
Je vois encore un estuaire,
Ressemblant à un « gabão »…

Fais, fais inspiré moussaillon
Nomme donc, ce pays, Gabon !
Et puisque tu aimes le parler emphatique et pathos
Nomme aussi cette bourgade « Lagos »
En mémoire de ta belle ville de Lagos
Et pour combler ton amour, pour le sud du Portugal !

Ô ! Mon Capitaine Général !
Maintenant un grand fleuve, eaux noires et gaies 
Les natifs semblent dire le Zaïre
Permets-moi de le renommer Congo en portugais

Mais pourquoi, pourquoi moussaillon,
Veux-tu en changer le nom ?
Tu arrives tu imposes ta religion et ta loi !
Mais ces hommes qui habitent là
Depuis des millions d'années
Ont découvert et occupé ces terres bien avant toi !

Mais moussaillon, grimpe encore, grimpe
Toujours plus haut, je perds confiance
Depuis 1418 nous naviguons. Nous naviguons
Vers tous les continents, dans toutes les directions
Tirant des caps, choquant ou  étarquant les voiles,
Naufrageant, échouant, mourant
Tantôt au vent portant,
Tantôt le remontant.
Mais où se trouve-t-il donc ce cap des Tourmentes
Que je veux changer en cap de Bonne Espérance ?

Ô ! Mon  Capitaine, patience, patience
Tu finiras bien par trouver ce chemin maritime mythique
Lorsque tu doubleras ce cap et le sud de l'Afrique.
Mais pour le doubler,
La force des monstres marins et celle des courants
Tu devras dompter,
De la côte, tu devras t'écarter
Si tu veux éviter
Les courants forts et contraires
Pour ton avidité de richesses, satisfaire !

En  la glorieuse année de 1498
Tu arriveras enfin  à toute allure
Dans un paradis d'or, d'épices,
Sous les lois du dieu Mercure
Tu commercialiseras à toute blinde
Un Eldorado  nommé Inde.
Pendant des siècles  avec ta belle caravelle
Tu vas labourer dans tous les sens la vaste mer
Puis récolter, secouer l'arbre de l'argent
Perdre l'honneur
Trouver la douleur
La tristesse et la mort

En Chine,
En Indonésie,
Aux Philippines,
Au  Japon,
En Amérique,
Et pour finir
Tu arriveras flagada !
Dans ce pays où il n'y avait rien pour toi
Que tu as nommé :
Çà nada !  Ou Canada !

Grand-père s’est arrêté brusquement, transpirant comme un éléphant, puis se tourna vers moi :
-                 Il est tard mon petit dada ! faire pipi dans le joli pot ! Prier Saint Antoine de Lisbonne, Notre dame de Fatima... prier Dieu et faire un grand dodo ! Wald voyait bien que son papy se moquait de  certaines coutumes, mais il n’avait plus  le courage, à cette heure avancée de la nuit, de lui rétorquer avec la moindre banderille d’humour.

En effet, heureux comme un petit roi, fier de son grand-père, marabout prévoyant, ou charlatan, au lit il s’en allait, mais craignant de trouver la chambre froide, comme un hiver au « Cà nada ! »
Et il était une fois, dans un royaume de foi, un petit-fils dans la chaleur de ses couvertures qui fit de  beaux rêves. A la barre de son petit bateau, il se sentait un enfant, asiatique, américain, et peut-être encore plus, africain !
Eh ! Cric. Eh ! Crac.

***

Selon la tradition du monde lusophone et hispanophone, le grand-père de Wald portait logiquement son prénom suivi du nom de famille de sa mère et ensuite de celui de son père: David Païva Ropaallo. Dans le monde francophone, le nom de famille de la mère est presque toujours injustement oublié.
Par contre, l'on fait porter toute une vie, à cette fille ou à ce garçon, une quantité de prénoms dont il ne sait que faire. Au Portugal,  ne pas donner à un enfant le nom de sa mère serait une marque de non-respect et un acte d'injustice à l'égard de celle à qui l'on doit la vie.
De plus, si vous ne portez qu'un seul nom de famille, vous auriez le désagrément d'être considéré catholiquement, comme une personne née sans père ou en dehors du mariage. « Oh le pauvre petit bâtard », se plaindraient les grenouilles de bénitier. Dans un pays catholique à plus de 95% cela serait mal, et encore moins pardonné, n'est-ce pas Monsieur le Curé !
 D'ailleurs cette attitude de l'église catholique, faisait rire avec un humour malin mais sans méchanceté aucune grand-père :

« La sainte famille »
Ô mes trois
Religieuses petites figurines,
Dans la jolie niche en bois protégées
Jésus, Joseph et Marie.

Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.

En hiver tu vas de maison en maison
Éclairée par blême lampe
Pour au petit peuple servir d’exemple.

Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.

Mais qu'as-tu fait ô sage Joseph
Pour que Jésus ne t'appelle pas « mon père »
Pourquoi as-tu épousé « une mère  célibataire » ?
Ô mon jésus fils d’une sacrée jeune-mère

Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.

Ô mon pauvre Jésus fils sans père !
Nous te prions et adorons au Seigneur
Bénite soit ta famille
Livre-nous des mauvaises langues

Ô ma sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.

En nom du père du fils et aussi de la mère
Le coupable fut le Saint Esprit
Ô mon bon Jésus, Joseph et Marie
Vous êtes la plus belle  famille

Pour les siècles des siècles
Jésus, Joseph et Marie.
Amen !


Mais ne faut-il pas de tout pour faire un monde. Ton fils qui n'était pas ton fils ne devint-il pas un grand homme et par beaucoup admiré comme un Dieu. Conclut-il.

Philadelphie, janvier 2014

***
 (Blason famille ROBALLO) 

Donnant vie au mystère
En ce qui concerne son nom paternel « Ropaallo »  grand-père prétendait avec fierté et humour que c'était un nom de poisson.
C'est sans aucune humilité  qu'il me raconta un jour l'histoire que voici :
J'avais encore levé les yeux, car je voulais lui demander si cette histoire était vraie. Mais comme  à son habitude, il avait déjà fermé les siens, comme Amalia Rodrigues avant de chanter un fado. Il se concentrait et semblait déjà absent.
Puis au bout de quelques secondes, comme un perroquet qui savait de mémoire son récit, il commençait à raconter son histoire. Ça pouvait couler comme l'eau du Côa descendant la Serra de Malcata au printemps. Mais parfois le flot de la rivière pouvait ébranler un galet et le faire rouler. De la même manière, son récit pouvait tout d'un coup se rehausser d’un mot. Comme par ricochet, le mouvement de l'histoire pouvait alors partir dans une autre direction.
Ainsi un autre récit venait s’emboîter dans le premier, ayant souvent une autre fin que celle qu'il avait  prévue. C'était l'idée que j'en avais. Mais comment savoir. Grand-père se débrouillait toujours pour donner vie au mystère, à moins que ce ne soit pour m'hypnotiser.

Mais lecteur, je me tais et écoutons avec attention, et autant de méfiance, son explication.
***

Histoire de Roppallum, le poisson
Maintenant assieds-toi bien droit sur le tabouret et tends bien l'oreille mon petit lapin blanc, mon petit sauvage, dit grand-père avec un rond de soleil sur les lèvres.
«  Il était une fois, à l'époque Romaine vers l'an – 147,  un poisson qui aurait quitté la ville de Rapallo dans le nord de l'Italie à cause d'une déception amoureuse.

Il sillonna, monts et vallées
pendant quelques années,
cithare à la main en guise d'épée,
et toutes les  îles de la méditerranée.
Mais malgré leur splendeur,
aucune  île n'avait fait vibrer son cœur.
Déjà sans aucun espoir,
plus que malheureux,
il était prêt à se laisser pêcher
et à mourir de tristesse dans le premier filet
qu’on lui aurait tendu.

Mais un jour,
un joli papillon,
qui avait butiné
avec délicatesse et douceur
les fleurs des îles de la mer Égée,
lui montra un cœur dessiné
sur ses ailes
alors qu'il descendait d'un amandier
en fleurs, lui dit :

-                 Suis-moi et une vie nouvelle tu trouveras.
Petit poisson se croyait déjà
le prince de la Méditerranée.
Il se mit à sauter
en dessinant des ronds dans l'eau.
Comme un petit fou,
nuit et  jour, jour et nuit,
pendant des mois,
il se crut alors le plus heureux des petits poissons.
Mais au bout d'une année,
ô malheureuse destinée,
une fois de plus,
injustement, il fut délaissé,
fou de douleur,
triste, abandonné.
Il laissa à jamais  l'infidèle Méditerranée.
Il abandonna aux mains du hasard,
son cœur et sa vie.
Au bout de trois jours,
il foula les  sables dorés de la Lusitanie.
La mer amoureuse s'enroulait dans le sable.
Lui, jaloux, froid comme une lame de marbre,
se mit en tête  de dominer l'océan.
S'asseyant sur un banc de sable,
il se mit à penser,
à penser profondément.
D'un drap de lin,
il fit une voile.
D'un gros morceau de bois,
il donna vie à  un bateau,
prit une guitare,
semblable au corps d'une femme,
et chanta le premier « Fado » !

Puis grand-père comme d’habitude ou presque termina son conte par les mots terribles que je n’aimais point :

Et maintenant, on va faire pipi
mon petit Rapaallot,
dans ce  rond et joli pot.
Gare à toi de faire dans le lit,
Allez dépêchons, on va faire un gros dodo,
car, mon cher Monsieur, le conte est fini.

Ainsi dans la bonne humeur se termina cette soirée-là, sans aucune négociation possible, d’autant plus que Morphème frappait avec insistance à ma porte.

Vannes janvier 2014

***
A la Saint Martin
Le jour de la Saint Martin les villageois allaient dans les caves goûter le vin nouveau.  Grand-père ne buvait presque jamais, mais ce soir-là, il avait le verbe facile. Peut-être aussi parce que son petit fils avait ramené «un zéro» en dictée de l'école.
Le soir, encore un peu énervé probablement par les effets des vapeurs de Bacchus, il prétendait que les difficultés de l'orthographe étaient une jolie frontière construite pour séparer les gens d'en haut de ceux d'en bas. Et montant la voix, pour se donner raison, il se mit à tout apostropher ou presque:
-                 Les bizarreries de l'orthographe ont été inventées par les bourgeois pour démontrer au petit peuple qu'il est stupide !

Oh ! Lecteur ne l'écoute pas ! Eh bien ! On ne sait pas. Comment savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas ! Comment faire, lecteur, pour démêler le vrai du faux ?

-                 La vérité, c'est la vérité, tant qu'elle n'est pas démentie, asséna grand-père.
Mais peut-on le croire?  Le mieux c'est de tourner la page et ne pas lui en vouloir, car parfois nous aussi nous avons tendance à aller au-delà de notre volonté et de notre sagesse.

***

Le coup d’état
 Ce qui est vrai, c'est qu'en 1898, grand-père, à peine âgé de 14 ans, réussit l’exploit de franchir héroïquement la barrière sociale établie par l’éducation scolaire. S’appuyant sur une volonté de fer, avec un courage dépassant celui des petits bourgeois de son âge qui vivaient dans la contrée, il commit un coup d’état et conquit le pouvoir du savoir.
 En effet, au milieu de cette journée agréablement ensoleillée du mois de juin, il ravit haut la main la première place  et obtint avec honneur la célèbre Cartilha.
 C’était, paraît-il, une sorte de certificat scolaire qui venait récompenser six années d’études  primaires.
Son père, qui se nommait André, le voyait déjà comme un docteur, binocle rond perché sur son petit nez, chapeau haut de forme sur la tête, le gros ventre serré dans un costume noir à queue de pie.  Un joli nœud papillon, étouffant son cou  rond de curé bien nourri, se mariait fort bien avec la couleur de son costume. Sans oublier la jolie canne d’ébène qu'il tenait à la main droite. Il était prêt à faire face à l’éventuelle  agression du premier pickpocket miséreux de la ville.
Mais grand-père n’était pas fait de ce bois-là. Il voulait rester fidèle à ses origines paysannes et n’avait pas de prétentions bourgeoises. Ce qui déçut mortellement son père.
 En effet, les non-dits de la famille prétendirent que son ingratitude avait causé la mort prématurée de celui-ci. Mais La vérité était toute autre.

***
« As Matanças » *
Selon la tradition du village, janvier était le mois des « matanças » la période où l’on tuait le cochon.
 De bon matin, au village, çà et là, l’on entendait les cris désespérés de la longue agonie des cochons. Le fer long, pointu et assassin, visait le cœur. Chaque coup de couteau, asséné sans pitié, réduisait à néant leur vie. Les plaintes interminables du pauvre cochon, étaient les signes d’une douleur terrible à en juger par les cris du malheureux animal. Heureusement, au fil des minutes de sa longue l'agonie, les plaintes allaient s’amenuisant. Finalement, plus rien. Le silence. C’était fini.

Ce silence est probablement le retour à l'état d'avant la vie. Chacun y répond avec ce qu'il croit  être la meilleure des philosophies. N'est-ce pas lecteur

*As Matanças- période d’abattage du cochon au village qui va de décembre à février.

***
La trahison
Pourtant, le pauvre avait été, pendant toute une année, l’objet de l’attention de toute la  famille. Même Wald, le plus petit de la maison, lui montait sur le dos en jouant.
 De temps en temps, on lui caressait les oreilles. Il croyait faire partie de la famille. Il se sentait aimé. Que c’était agréable ! Il mangeait tout ce qu’il voulait ou presque.
Rien à trimer, pas comme les vaches ou les chevaux. Eux devaient se lever très tôt alors que l’étoile du berger brillait encore. Le travail était pour les autres. Lui n’était nullement concerné par cette chose-là. Lui, mangeait, se reposait et c'était tout.
Beaucoup d'autres animaux, que l'on nomme les hommes, avaient la même vie, alors pourquoi devrait-il avoir du remord. Après les repas, il faisait la sieste et rêvait autant qu’il voulait. C’était normal. Ne faisait-il pas partie d’une autre classe sociale. Ne lui avait-on pas inculqué, depuis des siècles, qu'il avait du sang bleu circulant dans ses veines. Même les mensonges, à force de les répéter, deviennent des vérités. Lui, était un hidalgo de la noble Castille.
Cependant, il se rappelait bien que, parfois, papy, le vieux de la famille grognait sans le regarder:
-                 Profite de la vie tant qu’il est temps.
Il s’en était inquiété un peu sur le coup, mais après, il ne cherchait même pas à comprendre. Ça ne vaut même pas la peine d’y prêter attention. Mais mon Dieu, pourquoi faire ?
Mais maintenant il se sentait trahi. Les lâches !
Déjà la veille ont l’avait privé de tout repas. Ils prétendaient que c’était pour vider, pour nettoyer. Mais s’ils croyaient qu’il était un cochon ils se trompaient. Il était un porc. Sa lignée avait ainsi été baptisée par Noé dans l’Arche et il en était fier. Mais après lui avoir mis un lacet à la patte, maintenant ils le couchaient sans égard et sans respect sur une table dure et rêche. Des brutes ces paysans et sans savoir vivre.
Mais c’est que maintenant, ces rustres se permettaient de le serrer entre leurs jambes, ils lui appuyaient leurs durs genoux sur la peau tendre de son ventre. Mais que se passe-t-il ? Voilà qu’ils lui serraient la bouche, l’empêchant de leur crier sa révolte et sa haine qui grandissait. S’il pouvait, au moins, leur mordre une main. Il la couperait net. Il se sentait trahi. Et il avait cru que ces salopards avaient été ses amis ! Même le petit l’avait trahit. Si jeune et déjà une crapule.
      - Et le vieux, avec quoi me pique-t-il pour me faire si mal, se demanda-t-il. Je les hais tous ! Ce fut le dernier cri de douleur qui sembla  ébranler le clocher du village.

***
Au royaume du madère et du porto
L’arrière-grand-père, qui faisait partie des lâches qui tuait le cochon le matin, se tua lui-même le soir. Il souffrait d’alcoolisme. Suite à un défi stupide qui consistait à boire d’un coup une cruche  d’eau de vie d’environ 3 litres, ce jeune père de famille sans cervelle, tomba raide mort, laissant orphelin grand-père David alors jeune adolescent.
Par opposition à  son père, se rappelant de ce jour tragique, mais peut-être aussi par les ravages de l’alcool dans les villages, le grand-père de Wald prit aussi une décision, non pas radicale mais réformatrice.
  Il décida ce jour-là, ne jamais boire une goutte d’eau de vie et ne pas se laisser dominer par le vin. Il parait qu’au pays du Vin Vert, du Madère et du Porto et tant d’autres vins pendant toute une vie papy resta toujours maître de lui-même en toutes circonstances. Cela fut à ne pas en douter un comportement digne de recevoir l’ordre du Mérite !
Aussi jeune qu’il était, il comprit que l’abus d’alcool était la cause de drames dans sa famille et au village.

***
El guerillero !
C’était donc avec autorité,  du haut de ses 24 ans et le prestige que lui conférait la cartilha qu’il devint, dans les dernières  années de la monarchie, un guérillero en faveur de la réforme de l’orthographe de la langue portugaise.
Lors d’une réunion municipale, il avait scandalisé les autorités de la ville de Soutugal, en comparant l’orthographe à un dinosaure, dont l’archaïsme, était une manière sournoise de mépriser le peuple et de le laisser dans l’ignorance.
Cela lui valut déjà, à ce moment-là, la foudre du parti monarchiste conservateur qui lançait des cris d’alarme «d’aqui d’el rey », pour parer à la décadence dans laquelle allait tomber la société bien-pensante du royaume. Cette société ne pouvait pas envisager ne pas servir d’exemple aux colonies et en particulier au jeune Brésil.
Faire la réforme de l’orthographe serait la fin de la discipline, de l’effort, de l’autorité, des vraies valeurs. A la place, viendraient le chaos, l’anarchie et cette chose que l’on nomme la république.
De  longues années après, cette haine à la vie dure , jadis tournée contre  grand-père, retombait encore avec hargne sur Wald.

***

La réforme de l’orthographe
Cependant, en 1911, la jeune république portugaise, âgée à peine d'une année, revêtue de sa nouvelle robe verte et rouge, fit de l’un de ses premiers devoirs  la mise en place d’une réforme de l'orthographe. Grand-père David vit dans ce geste une récompense à tous ses efforts. Il fallait donc croire dans la vie et dans l'avenir. Et il y croyait dur comme fer.

La politique du nouveau gouvernement, qui ne fut pas épargnée par les plus dures critiques monarchistes,  voulait rendre l’orthographe plus phonétique  afin de faciliter l'accès à l'instruction d'une classe populaire qui était à plus de 70% analphabète.
Ainsi le «ph» fut transformé en «f» et les lettres doubles, parmi d'autres réformes, furent tout simplement supprimées. A ce sujet, grand-père prétendait que beaucoup de lettres étaient doubles parce que les copistes du moyen âge étaient payés à la lettre.
-                 Ajoutons donc une lettre par-ci, une autre par-là, ça ne mange pas de pain et je gagne plus d'argent ! rapportait grand-père avec humour.

***
L’interdiction est-elle une bonne leçon ?
Dès lors, « Rapaallo »  s’écrivit avec un seul « l ». Grand père, qui acceptait les bras ouverts  les initiatives de la jeune république et ses réformes, avait néanmoins une certaine nostalgie de l’ancienne orthographe de son nom.
Plus de soixante ans après, Wald déjà adulte, entendait encore les rires pleins d'humour de  son grand-père comme si c’était hier :
-                 Rapalo maintenant écrit avec un seul L et avec une aile en moins,  je vole dans le ciel, je tourne en rond autour de mon petit-Wald, disait-t- il  en riant aux éclats. 
Si son nom paternel « Rapaallo », le poisson de mer, renvoie vers les eaux salées de la mer, son nom maternel « Païva », le fleuve, renvoie vers les eaux douces de la terre.
Physiquement, il était souple comme le fleuve du même nom maternel, qui coule en méandres dans les terres fertiles et verdoyantes  de la région du Douro Littoral, grande productrice de vinho verde.
A ce sujet Papy ne voulant pas perdre la moindre occasion d’instruire son petit Wald lui dit avec un air de professeur :
-                 Ce vin vert fut  dénommé ainsi, car le manque de soleil et la grande humidité de la région,  ne permettaient pas une bonne maturation du raisin. Ce vin vert, faible en degrés d’alcool, est un peu rêche au contact du palais. Il obtint sa renommée, lors des explorations portugaises du XV et XVI siècles, en étanchant la soif des navigateurs sous le soleil de plomb de l’Afrique, de l’Asie et des Amériques. Puis prenant son petit-fils par la main :
-                 Viens voir mon petit Wald. J’ai une bouteille de blanc « Três Marias » à la cave. C’est le moment de faire de la pratique après la théorie.
-                 Mais Papy, tu dis toujours qu’il faut se méfier du vin. Que les enfants ne doivent pas en boire et surtout pas avant 18 ans ! Avec toi on ne sait jamais !
-                 Oui Wald, un peu de vin, mais avec modération. O saber não ocupa lugar ce qui voulait dire que la connaissance permet de connaître et savoir choisir, puis il ajouta avec philosophie. Mais l’interdiction est-elle une bonne leçon ?

***

Un homme de sagesse
Selon Wald, avec déjà quelques diplômes en poche, Grand-père n’était ni trop intellectuel, ni trop rustre, mais peut-être un peu les deux, selon les situations. Il savait écouter  les tirades des autres  pour ensuite placer  l’argument qui menait à la réconciliation de tous, mais souvent, aussi, à la conclusion d’une affaire en sa faveur.
-                 Tu penses toujours à faire des affaires, même lorsque tu as décidé de m'épouser, lui dit en guise de reproche sa femme un jour.
-                 Il n'y a pas de mal à s'efforcer d'être riche avec honnêteté. En ce qui concerne notre mariage, que Dieu te pardonne, s'il le peut ! dit-il sans vouloir mettre de l'huile sur des sardines grillées.
Pourtant en négoce, comme dans le reste de la vie, Grand-père n’aimait pas que les gens  se fassent gruger.
-                 Tu peux tromper l'autre une première fois, mais pas une seconde et de plus, tu perds un client.
Je ne veux pas  gagner un bœuf  si  mon compère ne gagne pas un œuf, disait-il en donnant de petites tapes sur le dos de son interlocuteur en affaires.
Cela faisait de lui, une sorte de  sage, que les hommes du village aimaient écouter à la sortie de la messe dominicale, sur le parvis de l’église paroissiale. Néanmoins,  ceux que l’on nommait « os ricos » les riches, quatre familles  si l’on ajoute le vieux Curé Trampoline, dénigraient avec les villageois les conversations de grand-père, d’une façon pas très catholique d’ailleurs, ni très patriotique comme on le verra plus tard. Pour eux, grand-père était un contestataire dangereux qu'il fallait surveiller.

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Un Jésus parmi nous
Il est certain que grand-père n’était pas Jésus de Nazareth.
Mais il ne tarissait pas d'éloges sur la personnalité de celui-ci et sur sa vie. Lorsqu'il avait l'occasion d'évoquer son œuvre à l'égard des femmes, des enfants, des gens en général, il le portait aux nues d'une façon qui exprimait son admiration profonde. Parfois on aurait pu croire que Jésus faisait partie de la population et continuait à vivre, comme n’importe quelle autre personne, parmi les gens du village.
L'enfant que j’étais ne comprenait pas bien cette relation de grand-père avec Jésus. Il parlait de celui-ci comme s’il était son compagnon de route quand il allait au marché hebdomadaire  à Soutugal, ou quand il partait à cheval faire des négoces de contrebande de l’autre côté de la frontière.
Cet homme nommé David  se sentait proche de cet autre homme nommé  Jésus.

L’autre Jésus
Par contre, le David de Roustina ne reconnaissait pas l'autre Jésus du curé du village, le père Trampoline,  lors de ses sermons depuis le haut de la chaire de l'église de Notre Dame du Rosaire. Alors, à la sortie de l’église, grand-père, sans méchanceté, cassait du curé.
Il paraît que dans la fleur de sa jeunesse il lui arrivait aussi, après le bal populaire, très légèrement sous l’influence des parfums de Bacchus, il donne des coups de pied aux jeunes des environs qui venaient faire la cour aux filles du village.
Pourtant depuis très longtemps, grand-père avait toujours une attitude méfiante à l’égard du vin, se rappelant les circonstances du décès de son père.
Il considérait, néanmoins, que le vin avait deux vertus. La première permettait aux paysans  d’oublier la fatigue des tâches agricoles et la deuxième d’extérioriser leur colère contre le gouvernement le jour de la fête de Saint Antoine ou le jour du marché à Soutugal.

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Mais qui était vraiment grand-père
Ce qui séduisait tout le monde ou presque chez  grand père, c’est qu’il était d’une grande complexité. Il était simple et compliqué à la fois. Il était là, à côté de nous, on pouvait le toucher et en même temps il était insaisissable. Toujours présent et absent.
Il était d’ici, il était d’ailleurs. Il était du passé, mais il était aussi du futur et de l’avenir.
 Cela émerveillait le Wald enfant et surprenait le Wald adulte.
 Bien que toujours en confiance avec lui, je me posais des questions malgré tout. Néanmoins, en le fixant des yeux, je le voyais toujours égal à lui-même. Cela tranquillisait l’orphelin et l’enfant qui était Wald.
Le wald adulte se laisse probablement surprendre encore par son papy, même si maintenant il fait partie de la famille des morts.
Cependant  papy est un  de ces morts  qui est  toujours en vie et tellement vivant dans la saudade c’est-à-dire cette nostalgie du temps passé, d’un passé en or.

Mon ami lecteur, permets-moi  de lui rendre hommage avec la musique de ces mots en cette langue espagnole qu’il aimait tant parler et parodier espagnol

- « abuelito, eres  un muerto que sigue todavia muy vivo »! Ce qui voulait dire qu'il était un mort toujours vivant !
Le temps passe, il calme, mais rien ne s’efface.
C’est comme la musique du fado où le cœur de la guitare portugaise pleure, les paroles soufrent, et la voix d’Amàlia Rodrigues leur donne une énergie au-dessus de la vie :
«… Tudo isto existe
Tudo isto é pena
tudo isto é fado… »
Ce que voulait dire, tout cela existe, tout cela est douleur, tout cela est joie.

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Des livres ouverts
Les livres n’étaient pas présents à la maison, et encore moins au village de Roustina. Par contre, les gens étaient des livres ouverts sans mots, avec des paroles et même avec beaucoup de verbiage
Plus ils étaient âgés  et plus ils avaient à dire, à raconter. Les plus anciens se donnaient des attitudes, des postures qui les rendaient encore plus grands à mes yeux. S'ils parlaient en marchant, ils adaptaient le rythme de la parole à celui de la marche, comme les étudiants chanteurs de fado de l'université de Coïmbra, lorsqu'ils chantent des balades.
Les villageois, eux, parlaient dans un portugais qui rendaient plus que furieux les doutores, ces mangeurs de salade au teint de fromage blanc, incapables de faire le moindre effort physique, mais ayant eu l’occasion de gribouiller quelques cahiers sur les pupitres de l'Université de Coïmbra.
 Cependant la langue du peuple Wald la buvait comme du petit lait et la dégustait comme du miel. Leur langue était authentique et naturelle ressemblant à la cuisine de campagne et à la soupe de papy.
 Quand on finissait une assiettée on réclamait encore une louchée de plus.

***
Paroles de magicien
Grand père savait se taire, mais il adorait parler. Il parlait aussi avec les mains, les yeux, tout son corps bougeait comme un jongleur de Capoeira du nord-est brésilien. Il avait hérité l'art du conteur, celui qui, aux grandes veillées d'été, comme d’hiver, transmettait de génération en génération le savoir ancestral.
Un jour, nous étions assis sur le gros bloc de granit qui dormait depuis toujours en bas de l'escalier de la maison. Il se trouvait dans la rue et servait de banc de repos  à qui voulait s'asseoir.
Pas exactement en fait, car s'il arrivait une personne plus âgée, ayant besoin de repos ou non, les plus jeunes libéraient naturellement la place.
Moi aussi j'éprouvais du plaisir à faire ce geste à l'égard des anciens. Ça ne me gênait pas de m’asseoir à même le sol. De plus, ils  me gratifiaient toujours de quelque chose. Un sourire, une tape sur l’épaule et même parfois d’une figue sèche roulée dans la farine, délicieuse comme du miel, qui m'enfarinait les babines.
 Grand-père me traitait alors de petit meunier enfariné. Cela ne m'affectait pas du tout. Au contraire, j'adorais accompagner ti Clemente, le meunier du village, au moulin à eau du fleuve Côa.
 Parfois il me montait sur son mulet par-dessus les sacs de maïs ou de seigle. Le mulet pressait le pas à cause du poids et moi, j’étais heureux et fier comme un roi !
Quand grand père me racontait un conte et me voyait distrait, il me pinça une cuisse et aussitôt me passa sa main rêche dans les cheveux.
-                   Ils sont soyeux comme du velours, mais raides comme des baguettes de tambour. Allez, approche-toi de moi, mon petit sauvageon. Tu n'aimes plus les histoires de ton papyot ou quoi ?
Grand-père avait toujours le goût du rire et de la plaisanterie.
-                 Mais si, papy ! Répondis-je les yeux brillants d'impatience.
D'un clin d’œil malin du coin de ses yeux, il accrocha les miens.
Ensuite comme dans une mélodie au rythme de samba, il commença à parler en regardant les étoiles, et tout devint léger vaporeux.
Je ne sais pas comment cela a pu m’advenir. Il me semble qu'il arriva avec des pieds de chat sournois et hop il me sauta dessus par derrière. Le lâche, le traître ! Comment pouvais-je le voir arriver ! Sinon je lui aurais donné un coup de pied dans le cul et un coup de poing dans la figure et ensuite je lui aurai fait un Harai Goshi en le plaquant à terre. Ce maudit sommeil  tout d'un coup, ondulant et rampant comme un serpent s'enroula autour de moi et m'emporta dans un rêve profond accompagné d'un ronflement bruyant.
-                  Il fait déjà le tracteur russe, me semble avoir dit grand-père, en se moquant de moi !

***

Le rêve
Dans ce rêve, je voyais ma jeune maîtresse Imelda pendant le cours d'histoire sur «Notre Beau Portugal» comme elle avait l'habitude de dire. Elle semblait sauter de joie  sur les trois mots avec un plaisir joyeux, débordant de bonheur. Nos yeux d’élèves attentifs jusqu’à 11 h la suivaient fixement dans ses allées et retours, de gauche à droite et de droite à gauche, dans cet espace situé entre nos pupitres et son bureau.
Celui-ci, taillé dans un vieux bois de chêne noirci par le temps, d'aspect austère, trônait plus haut sur l'estrade, comme un dictateur. Le dit espace était une frontière, que l'on prétendait infranchissable, entre le savoir et la soif d'apprendre. Nous écoutions, sans perdre une miette du pain du savoir, les coudes plantés sur le pupitre, le menton soutenu par le creux de nos mains en forme de calice.
Il ne fallait pas que, par inadvertance, la tête et le cerveau s'échappent par la fenêtre, aillent gambader et se disperser dans la nature. A force de répétitions, la maîtresse et les anciens nous inculquaient dans le crâne, que rien n'était plus important que l'école. Voulions-nous, plus tard, travailler comme des Maures, toujours sales, du lever au coucher du soleil, sentir le cul des vaches et mener une vie de misère comme les paysans au village.
-                   Non, je ne veux pas que mes enfants aient cette vie, toujours les mains sales, toujours  en train de gratter la terre, avec des gerçures causées par le froid en hiver et la peau brûlée par un soleil de plomb en été.
-                 Non mes enfants ! Il faut écouter à l'école afin de pouvoir  gagner, plus tard, sa vie à l'ombre, à ne rien faire ou presque dans un bureau de Soutugal ou ailleurs. Mais il faut quitter coûte que coûte  ce village pouilleux ! conseillait grand-père.
Pendant ce temps-là, plus joyeusement, Mlle Imelda nous servait un menu déjà tout pré-préparé. Il provenait de son École Normale d'Instituteurs. Année après année, ce menu était toujours le même, depuis 1932, et était servi dans les mêmes assiettes. C'était un plat qui avait gavé pendant des générations les petits soldats en culottes courtes de la « Mocidade Portuguesa ». Il avait été créé par ce cuisinier hors du commun, le Docteur Oliveira Salazar, rivalisant de grandeur ensoleillée avec Dieu et faisant de l'ombre à tous les êtres humains.
Ce plat avait des ingrédients importés de l'Italie de Mussolini et de l'Espagne de Primo de Rivera à quoi  «  O grande Estadista », le Grand Homme d’État nommé Satanlazar y rajouta un nationalisme lusitanien primitif, orgueilleux, fier, et en même temps misérabiliste débordant d’un catholicisme extrémiste, méfiant à l’égard de l’instruction et  un patriotisme de bons citoyens bien dressés par une main de fer, punis dans les camps par la torture, voir la mort à la moindre initiative personnelle. Mais pourquoi chercher à réfléchir à penser à apporter une autre opinion si le Chef a toujours raison.
Les citoyens de ce petit Paradis pauvre et fier de l’être, car il n’avait rien à envier à ces démocraties moles et décadentes, étaient des mâles virils et des machistes admirables, mais aussi, à l’échelle en-dessous, des femmes aux hanches larges et à la poitrine généreuse bonnes à faire leur principal devoir de maternité.
 Elles devaient donner de beaux enfants, éduqués dans la bonne morale de la bonne famille, élevés comme des futurs dictateurs à coups de ceinturon, car il fallait redresser les arbres tordus, tant qu'ils étaient jeunes, afin de bien servir ce glorieux pays plus tard.
De plus, ce dit plat était relevé avec grâce par des épices à l'arôme d'un spécial catholicisme romain au goût d'un fanatisme médiéval. Pendant  une cinquantaine d'années, et jusqu'à ce 25 avril 1974, année de la dite Révolution des Œillets, ce menu fut servi  aux enfants du Portugal.
 Mais pas à tous ! Uniquement à ceux qui n'étaient pas obligés d'abandonner l'école pour aider les parents, trop pauvres, dans leurs tâches agricoles au service des riches de Roustina et aussi de ce grand village archaïque si naturel qui était le Portugal de Satanlazar.
C’est pourquoi vers la fin des années 50, cinq années après la guerre contre certaines dictatures, les villageois, par millions, souvent illettrés ne voyant pas le moindre soleil de liberté , ni de pain dans leur  besace décidèrent partir par montagnes et par vaux à travers chants comme des lapins faisant « O salto » vers les démocraties du nord celles-là même que Satanlazar affublait de Décadentes.

***
Cours d’Histoire
Fondation de la Nationalité Portugaise,  Dom Afonso Henriques, 1er roi du Portugal.  Continuait de sermonner notre maîtresse Mlle Imelda. 
-                  Avec lui, commence la dynastie bourguignonne dite aussi Alfonsine martelait  notre maîtresse fouettard en tapant d'un coup de poing  son bureau. Cela  secouait notre attention confondue dans  un calme profond.
Même les mouches endormies çà et là dans la salle reprirent leur envol en zigzagant sans savoir où se poser pour poursuivre leur sieste calmement.
-                 En effet, la 1ère dynastie fut nommée Bourguignonne car le père d'Afonso Henriques était le noble Henri, un chevalier venant de Bourgogne, arrivé là pour donner un coup de main au catholique Afonso VI, roi du Léon, et pour donner un coup de pied à tous ces musulmans qui avaient traversé le détroit de Gibraltar en 711 afin d'empêcher ces impurs de chrétiens de manger du cochon !
Mais  pour les bons chrétiens, le cochon est un second dieu qui chaque jour se retrouve sur la table pour donner vie, énergie et plaisir à  ceux qui savent apprécier les bonnes choses !
Mais que diable ! N'est-il pas possible de comprendre que l'on ne peut empêcher la résistance, et parfois même  la reconquête, que si l'on respecte la religion et les us et coutumes de chacun !
Et ce fameux Henri de Bourgogne se battit comme un lion sans peur contre les infidèles. Sa bravoure attira la sympathie et l'admiration du Roi du Léon. Pour le remercier, il lui offrit en mariage la belle et rusée Infante Dona Teresa et lui donna en dote de mariage la gouvernance du Comté Portucalense, dont le nom provient de Portus Cale selon certains et selon d’autres de Portus Galicus disait Mlle Imelda.
 Ce territoire correspondait grosso modo à l’historique Galice du sud se séparant définitivement de ce territoire celte tout en gardant la même culture, la même langue qu’ensuite évolua avec les années vers le portugais moderne d’aujourd’hui.
Mais le couple ingrat se révolta contre le beau-père et commença à revendiquer l'indépendance du comté, sans toutefois y parvenir !
L'identité nationale voyait le jour, mais pas l'indépendance.

***
-                 Ce noble fait, disait avec emphase Mlle Imelda notre maîtresse, fit la gloire de son noble fils : Afonso Henriques. Il fût surnommé « O Conquistador », conséquence du grand nombre de châteaux et territoires conquis vers le sud aux infidèles. Ces châteaux figurent encore aujourd’hui sur le blason central de notre drapeau national. Afonso 1er ne pouvait élargir notre jeune nation ni vers l'ouest, où se trouvait la mer, ni vers l'est où se trouvait la Castille chrétienne et catholique comme nous.
Notre ennemi était le musulman qui, depuis 711, avait envahi la Péninsule Ibérique. Ainsi à force de coups de fléaux, de masses, de haches, de lances, de poignards, d'épées et la pluie des flèches des arcs et des précises arbalètes, auxquels s'ajoutait la bravoure de nos guerriers sur les mahométans, notre beau Portugal fut créé  sous la forme d’un rectangle ce qui ressemble à un parterre de jardin fleuri au bord de l'Atlantique.
Nous devons être fiers de Notre beau Portugal, criait avec ardeur Mlle Imelda réveillant en sursaut certains d’entre nous.
Mais tous nous répétions en cœur comme des perroquets « oui maîtresse »
-                 Plus de vaillance là-bas, dit-elle, pointant du doigt  le fond de la classe.
Et joignant le geste du bras tendu pointant du doigt, comme un arme d'host, elle lançait mi sérieuse, mi moqueuse :
-                 Ce n'est pas avec des soldats comme vous que l'on aurait fondé le Portugal ! Afonso Henriques fut le fondateur de la Nation Portugaise qui vit le jour en 1143 et eut comme berceau la très noble ville de Guimarães...
Et tout en gesticulant son corps frêle et pointant la situation de la ville avec sa canne en cognassier  sur une carte accrochée au mur blanc badigeonné à la chaux, elle cogna de la main gauche à nouveau son bureau en châtaignier, tacheté de noir çà et là par de longues années. Cet assaut fit voler dans la lumière la poussière blanche de la craie tombée du tableau noir qui était fissuré par endroits.  Nos têtes alourdies par tant de dates et événements historiques, se maintenaient éveillées tant qu'elles le pouvaient.
-                  Moins d'un siècle après, en 1212, Afonso III, petit-fils du 1er, avait élevé les frontières définitives de notre beau Portugal. C’est que au cours de la bataille du Salado de cette même année il avait asséné du coup de grâce l'infidèle musulman. Puis Mlle Imelda conclut :
-                  Ainsi se termine la salve de coups de pieds commencée par Henri de Bourgogne, mettant à la porte le détesté envahisseur.
Mlle Imelda semblait tellement satisfaite, que nous aurions pu croire qu'elle avait participé  directement à cette épopée historique. Et moi, ne sachant pas très bien où j'étais, je crus avoir reçu sur la tête un coup sec de sa canne.
Celui-ci me fit faire un bond entre les genoux de mon grand-père, me réveillant de mon lourd sommeil et mettant ainsi fin à mon rêve.
-                  Que se passe-t-il mon petit lapin blanc ? Tu as dû faire un cauchemar. Ce n'est rien. Ne t'inquiète pas ton « papyot  » est là avec toi.
Comme si je voulais me prouver qu'il était bien là, à côté de moi, je me suis accroché à son cou tout en lui faisant des baisers. En silence je me suis dit :
-                 Ton petit lapin blanc t'adore, mon papy !

Cependant selon l’interprétation de certains historiens apocryphes le Portugal serait plutôt le résultat de la vaillance guerrière et de la passion religieuse des Templiers. Ceux-ci, mis à mal en Terre Sainte par l’infidèle musulman, interdits en Europe, ils refont surface pendant la Reconquête Ibérique et financent au grand jour les Découvertes Portugaises sous le nouveau nom de l’Ordre du Christ et l’impulsion de leur chef Henri Le Navigateur dont les caravelles prennent à revers les routes économiques musulmanes, assurent religieusement la propagation de la foi chrétienne et l’ardeur catholique en Afrique, Asie, et Amériques.


Blois février 2014

***

Wald veut monter au ciel
Le petit lapin de son grand-père allait déjà vers ses 11 ans. Nous étions en plein hiver. La nuit était frisquette. Dans le bleu limpide du firmament, les étoiles brillaient pour nous. Elles souriaient certainement à Dieu et à ses Anges au ciel, où la vie était merveilleuse, où rien ne manquait, selon ce que l'on apprenait au catéchisme.
Quelle chance me disais-je. Lorsque le pain de seigle manquait ou était trop dur, il m'arrivait de vouloir monter au ciel et devenir un ange ou même Dieu. A cela, grand-père rétorquait avec un regard fâché et inquiet, ne sachant pas si j'étais sérieux ou ironique :
-                 Tu es idiot ou quoi ?  C'est ça que tu apprends au « caté »?
-                 Mais non papy ! Ce n'est même plus rigolo avec toi. Tu gobes tout !
Et j'éclatais de rire comme un petit diable, content de mes diableries.

***

Le Santa Maria
C'était le soir de la célèbre journée du 22 janvier 1961. La « Emissora Nacional », radio de l'unique pensée de Satanlazar, annonçait avec une tristesse d'enterrement que notre luxueux navire de croisière «O Santa Maria », le Sainte Marie, avait été séquestré par de méchants pirates dans les Caraïbes.
Grand-père ne croyait que ce que la raison lui dictait. Toujours méfiant, comme un renard qui ne veut pas de la  grappe de raisin manifestement trop accessible, il se précipita sur la vieille radio et chose étonnante, l'enveloppa dans ses bras comme s'il s'agissait d'un enfant et s'enferma en cachette dans la pièce que nous appelions  « o quarto negro », la chambre noire.
L'on verra plus bas pourquoi. Mais en réalité, ce n'était que la réserve obscure de la cuisine où il n'y avait pas de lumière.
Il me dit simplement :
-                 Va au dodo !
-                 Mais qu’est-ce qui se passe. Pas de conte ce soir ! Même pas une petite histoire ! Pas de bisou. Rien !

***

Le cœur dans le jabot
Je ne comprenais pas cet enfermement précipité du grand-père avec la radio. Pas la moindre explication. Devais-je aller me coucher comme les poules et surtout sans le moindre bisou ou geste de tendresse ?
Les poules le pouvaient, car elles ont le cœur dans leur jabot et ne pensent qu'à manger.
En effet, une fois j'avais été révolté de voir qu'un  petit poussin doré, tout mignon, dont je m'étais occupé, devenant adulte se transforma en anthropophage ! En effet, j'avais été sidéré que le poussin devenant un coq orgueilleux, puisse sauter sur la table de la cuisine sans prévenir, avaler tout d'un coup, la tripaille ensanglantée d'un poulet que grand-père venait de vider et de nettoyer pour faire une grillade.  
Je fus révolté, non contre le coq, car je commençais à comprendre les lois et principes de la nature, mais contre le comportement de grand-père.
-                 Tu es comme le coq, tu as le cœur dans le jabot, tu es...
Mais pourquoi protester, il ne m'entendait plus.
En même temps, j'avais compris que cette histoire du Santa Maria  était  une « chose sérieuse », comme disait grand-père dans le monde des adultes. Mais pourquoi aurais-je dû m'en mêler ? C'étaient leurs histoires. Moi, je n’étais qu'un enfant, grand-père me le rappelait dans certaines circonstances. Pourquoi aurais-je dû me soucier de tout cela. Qu'il se débrouille, disais-je avec un brin de rancœur encore !
Qu’il avale sa radio comme le poussin qui une fois adulte devint anthropophage.
- Que grand bien te fasse ta radio invention satanique. Ces mots n’étaient pas de moi. Un enfant est peu de chose. Il n’est que le reflet du miroir des adultes. Je les avais entendus dans la bouche de Claudina lors d’un cours de catéchèse sur le mal qui court à bride abattue par ce vaste monde, en se moquant de Dieu, mais évitant toutefois la croisée  des chemins dépourvues de calvaires ou petites croix.

***

Rancœur d’enfant
Je suis allé me coucher, en effet. J'ai mis la tête  sous les couvertures lourdes et épaisses en laine de la Serra da Estrela, décidé à dormir jusqu'à 8h, le lendemain matin.
Qu'il se débrouille, me dis-je encore avec la rancœur de l'enfant qui venait de recevoir une baffe sur la joue gauche.
Cependant j’étais curieux comme notre chat le café au lait. Ce soir il était impossible de tomber, comme ça, dans les bras de Morphème. J'avais du mal à résister à  ma curiosité. Je voulais savoir de quoi il s'agissait. D'autant plus qu'il y avait en moi, une montagne d'inquiétudes sur ce qui pouvait arriver à mon papy.
Mon oreiller me rappelait toutes les nuits, les  dangers qu'il courrait. Lorsqu'il venait me faire le bisou du soir, je m’agrippais à lui. Ma plus grande crainte, c'était qu'il sorte encore de la maison. Mais mon plus grand désir, c'était qu'il vienne se coucher, tout de suite, à côté de moi.
A la maison, il courrait quand même moins de dangers. Mais lui, n’en faisait qu'à sa tête et moi, je restais dans mon lit à compter les moutons cachés sous les draps de l'inquiétude.
  Tout d'un coup j'ai sorti la tête des couvertures. De toute façon, j'avais trop chaud, j'étais en nage. Assis sur le lit, je me suis mis à me rappeler les couchers de soleil au village. Je me suis mis à compter le nombre d’histoires que grand-père m'avait racontées. Je pensais aussi à tous ces rires joyeux, mais aussi, à toutes ces drôleries qu'il me disait tous les soirs, avant de me coucher :
- Et maintenant faire dodo et dormir sur ses deux oreilles ! Oh qu'il est dodu l'oreiller de  Monsieur Wald !
- Mais papy, arrête de te moquer de moi. Je n'arrive pas à dormir sur mes deux oreilles, lui disais-je naïvement.
- Mais si, mais si, voyons ! disait-il, sans m'écouter vraiment, les pensées déjà ailleurs.

***

Ne parvenant pas à dormir je  me suis relevé. Marchand sur la pointe des pieds nus, comme Café au Lait sur le plancher rugueux en chêne, je suis allé satisfaire ma curiosité et soulager mon inquiétude.
 Puis comme un espion, je me suis rapproché de la porte et fixai mon œil gauche, dans le trou de la serrure.
Je voyais mon grand-père tourner, avec une maladresse inhabituelle, le bouton des stations. Au fur et à mesure qu'il naviguait sur radio Tirana, Radio Prague, j'entendais les ronflements de la radio. Tout d'un coup, il rapprocha la radio de lui et tendit l'oreille. L'on entendait d'une manière inespérée et claire une voix avec l'accent brésilien:



 Radio Moscovo não diz a verdade 
Ce qui voulait dire, Radio Moscou ne dit pas la vérité !

« …Bulletin d'information spécial. Dépêche de dernière minute. Lisbonne. L'agence Tass nous informe que : »

 « À 01.45 AM le 22 Janvier 1961 a été lancée l'opération «Dulcinée».
Communiqué:

«  En signe de protestation et de lutte contre la dictature de Satanlazar au Portugal et de Paco Bestamontes en Espagne, un groupe de 20 patriotes portugais et espagnols du «Directoire Révolutionnaire Ibérique de Libération », (Directorio Revolucionario Ibérico de Liberação), mené par un des chefs de l'opposition au régime, le capitaine Henrique Galvão, dans la mer des Caraïbes à 1h45 GMT, ce 22 janvier 1961, a détourné de sa route et a pris le contrôle du luxueux paquebot portugais de croisière, le Santa Maria.
Le groupe d'opposants a également affirmé qu'il ne serait fait aucun mal aux passagers, ni à l'équipage. Qu’il s’agissait d’un acte politique et nullement d’un acte de piraterie maritime, comme le prétendait la propagande mensongère du dictateur Satanlazar !
Le D.R.I.L. déplore cependant la mort du lieutenant João Nastimento et fait notion de 3 autres blessés légers.
Le navire rebaptisé le “Santa Liberdade”, Sainte Liberté prendra le Cap de l'île de Fernando Po et ensuite de Luanda afin de libérer l'Angola et les autres colonies portugaises du joug dictatorial et colonialiste du régime de Salazar... »

***
La censure de Satanlazar
Pendant les quarante années que dura le régime de Satanlazar, il  était interdit d'écouter cette station. D'ailleurs l'Emissora Nacional le rappelait presque à chaque bulletin d'information en ces termes : « Radio Moscovo não fala verdade » ce qui voulait dire : Radio Moscou ne dit pas la vérité.
Grand-père savait très bien qu'en écoutant cette radio en cachette, ou d’autres d’obédience démocratique comme R.F.I. en portugais, il risquait d'être arrêté et emprisonné pour atteinte à la sécurité de l’État. Mais avec l’attitude de celui qui sait mieux que quiconque ce qui est bon et ce qui est mauvais il répondit que :
-                 L'envie de liberté quand on en est privé  devient une drogue qui peut mener à la mort.
Quelques années bien après je l'ai entendu dire :
-                 Quand on a envie de savoir ce qui se passe réellement ailleurs, parfois on est prêt à écouter tout ce qui est contraire au régime qui vous opprime. On peut même se laisser mener par d'autres couleurs et d’autres tons dictatoriaux.
C'est vrai que grand-père avait, dans les années cinquante, une certaine sympathie et même une admiration pour les vainqueurs du nazisme de l'est de l'Europe. Peut-être, parce qu'il connaissait les horreurs du nazisme et encore mieux celles du fascisme portugais et espagnol. C'était son quotidien depuis 1933. Cependant, après l'invasion de la Tchécoslovaquie et de la Hongrie il déchanta complètement du modèle soviétique et n'hésitait plus à dire :
-                 Communisme, fascisme ou nazisme se valent en horreur humaine.


« O Quarto Negro » La Chambre Noire
C’était une chambre obscure et sans lumière, où ma tante avait voulu m'enfermer une ou deux fois en punition, parce que j'avais battu ma cousine. Mais pour m'enfermer, il fallait m'attraper et je courrais plus vite qu'un lévrier. C'est que ma cousine, Karina, avait un sens aigu de la propriété privée. D'une part, elle considérait que ce qui était à elle était seulement à elle, par contre, ce qui était à moi, était à moi et à elle ! De plus, elle ne tolérait pas le moins du monde que mes quatre années de plus et ma qualité masculine méritent le moindre respect ou privilège.
-                  Ça promet. Je plains déjà le pauvre futur mari, disait mon oncle en riant à propos de l'attitude possessive et féministe de ma cousine.
-                 Mais ma tante redressant son joli buste biblique, sans le moindre rire habituel, se montra un tantinet menaçante:
-                 Ma mère, que Dieu la garde au ciel, disait ma tante, faisait tout ce que lui ordonnait mon père. Moi, je me tais encore, mais ma fille, répondra à son mari que s'il veut être servi, il n'a qu'à  se servir lui-même !
***

Karina la Chipie
En effet, lorsque ma cousine jouait avec moi, à la moindre contrariété ou caprice, elle m'accusait comme son bouc émissaire.
Cherchant du regard la complicité et l’aide de son père elle prétendait que je l’avais frappé ce qui était totalement faux. Après, mon insupportable cousine éclatait en pleurs  aigus, comme si j’étais en train de la tuer. Ses cris étaient tellement forts qu’ils couvraient le carillonnement du clocher de l'église de Nossa Senhora do Rosario lors des mariages au village. Ma tante qui avait tout compris par instinct féminin disait à mon oncle :
-                 Mais laisse-la pleurer tant qu'elle veut. Quand elle en aura assez, elle va se taire. Ce sont des larmes de crocodile.

Mon oncle, idiot, ne comprenait rien aux larmes ni des crocodiles ni des caïmans, ce qui est la même chose. Il accourrait aussitôt pour sauver mon hypocrite de cousine, son petit ange, qu'il n'avait été sauvé « de ma terrible méchanceté »  que grâce à un miracle de Saint Antoine de Lisbonne, protecteur des enfants.
-                 Espèce de chèvre, menteuse, menteuse, ajoutais-je, indigné de colère et pestant contre tout le monde de la maison.
-                 Il t'a fait mal ce grand âne ?
-                  Il m'a battue. Il m'a fait mal là, dit-elle en montrant ses fesses toujours colorées et pas forcément parce qu'elles avaient été  traînées par terre.
-                 Où est-ce que ce sauvage a fait mal à mon petit cœur ?  demanda-t-il avec une tendresse de figue molle qui venait de s'écraser par terre.
-                 Vem aqui  burro, raios partam o garoto.
Ce que voulait dire : Viens ici espèce d'âne, que le diable emporte ce gamin !

***

La douleur de l’orphelin
Moi, je n’avais plus, ni père, ni mère, alors je déguerpissais plus vite que lièvre dans le maquis. Qui pouvait me mettre la main dessus et m'attraper par les poils ? Personne ! Même pas mes copains d'école plus âgés que moi. Je courrais plus vite qu'un lièvre, affirmaient avec admiration mes amis. Je les  battais tous sur les chemins en côte le jour de « a Romaria de Nossa Senhora da Paz ».
Cette pérégrination populaire avait lieu le dimanche des rameaux. La chapelle-Hermite se trouvait sur  les sommets des monts d'Atalaya, plongeant sa silhouette ronde et blanche dans les eaux limpides du Côa.
Dans ma fuite je détestais tellement ma petite cousine que je regrettais de ne pas l'avoir tuée pour de vrai. Et mon oncle je le détestais, parce qu'il était un pauvre idiot et encore plus parce qu'il n'était pas toujours gentil avec ma tante que j'adorais. De plus, elle  me rappelait le visage et la tendresse de ma mère. Elles n’étaient pas des sœurs pour rien. Parfois j’avais envie de la regarder, de l’appeler maman, mais le cœur dans l’âme je le mettais dans le bas de mes chaussettes et je marchais dessus pour le faire taire. Que c’était inhumain  d’être orphelin de père et de mère. Souvent je me suis dit que :
-                 Celui qui a des parents a tout et celui qui n’a pas de père, ni de mère n’a rien !  Dans ces moments-là  papy semblait deviner ma tristesse et ma douleur d’orphelin et pour me réconfortait il me disait, comme  dans un reproche :
-                 Mais tu n’aimes plus ton papy ? A qui je répondais avec un sourire amer au goût de citron que je détestais :
-                 Mais si ! Mais si mon petit papillot !

***

Tatie je t’aime
Si j'avais pu me marier avec ma tatie, elle aurait vu le beau mari que j'aurais fait. En quelque sorte je le devins quelques années après quand j’allais dans mes 14 ans.
 En effet, son mari l’idiot, comme l’apostrophait quelques fois sa femme, osa dire tout haut, à la sortie de la messe dominicale, ce que l’on n’avait même pas le droit de penser à l’égard de Satanlazar. Cette gaffe lui valut le lundi, à 6h du matin, la visite de la PIDE, la police secrète du grand chef de Lisbonne et du Portugal après Dieu et un séjour de presque six mois à la prison de Péniche.
  J’ai osé penser que mon oncle recevait la juste punition de ses méchancetés et de ses injustices à mon égard en ce qui concernait mes chamailleries avec ma chipie de cousine.  Devant mes airs de vengeance et de satisfaction mon papy, devinant la pourriture de mon cœur, me dit d’un ton sec tout en me faisant signe de fermer la bouche :
-                  Ma petite crapule, ce qui arrive à tonton n’est pas le fruit du hasard, mais le fruit de la grâce du curé, le père Trampoline. C’est lui qui l’a dénoncé en haut lieu. Mais bouche cousue, sinon tu iras aussi joindre tonton à Péniche.
Comme je n’ai pas décousu ma bouche, je ne suis jamais allé rejoindre tonton à Péniche, bien que pendant une semaine ou plus, cela m’a valu quelques nuits de sueurs et de cauchemars.
Ma tante depuis ce lundi ne traitait plus son mari d’idiot, mais parlait de lui avec des mots doux à la crème et au chocolat. Cela me mettait de mauvaise humeur, car j’aurais voulu que ces mots soient pour moi. De plus, elle avait perdu cet air de femme aimante, rieuse, taquine, joueuse qui me rappelait maman. Dans l’affaire je n’ai gagné  qu’une femme triste et avare de paroles. Le comble c’est qu’elle se servit de moi pour remplacer son mari dans le travail des champs. Papy insinuait qu’il fallait aider cette femme dans sa détresse.
-                  Elle est quand même ta tante cette vaillante femme. Il me semblait travailler dans les champs plus durement que ne le faisait son vrai mari.
En effet, à peine arrivais-je à la maison revenant de l’école à 16h30, qu’il fallait repartir déjà dans les terres avec elle, pour arroser les champs de pomme de terre, de maïs ou sarcler les chants d’haricots. Mes mains devenaient de plus en plus calleuses  et parfois le soir mon dos  était aussi moulu que la paille de seigle après le battage.

***

Cher jeune lecteur, chère jeune lectrice, l'un et l'autre vous devez me comprendre et même me défendre. Écoutez donc l'injustice dont je fus victime quand j'avais 11 ans et demi si mes souvenirs sont bons.
Le moins que je puisse dire lecteur, c'est que  ma cousine, la sacrée  petite garce, n'avait pas froid aux yeux, même lorsque le vent « sieiro », vent du nord très sec et froid en hiver, givrait les sourcils des gens et transformait les habitants du village en fantômes.

***
Le préservatif de tonton
Eh bien, une fois ma cousine et moi jouions à cache-cache, amicalement et joyeusement chez elle. C’était un samedi après-midi d’été. La plupart des gens faisaient la sieste habituelle, bien ancrée dans les habitudes du village. Celui qui osait aller à l’encontre de la dictature, non pas de Satanlazar, mais du soleil était traité de débilus, car il devait avoir la cervelle seiche. Par contre mon oncle et ma tatie ont dû aller chez Monsieur le curé, comme chien la queue entre les jambes pour recevoir un sacré savon. C’est que ma tatie avait osé mettre une blouse rouge avant la fin du deuil de la mort de mes parents. Nous les enfants on n’avait rien à faire des traditions du village. Ma cousine et moi étions surtout contents de pouvoir faire ce que l’on voulait sans le contrôle de qui que ce soit et aussi d’avoir toute la maison à nous deux. Dans ces moments de grande liberté nous profitions pour fouiner dans des coins réservés aux adultes. La curiosité nous piquait davantage. Tout d'un coup je suis tombé sur un trésor.
-                 Karina, mais c'est quoi cette drôle de chose, regarde c'est visqueux, l'on dirait un gros verre de terre. C'est dégoûtant, dis-je étonné et surpris à la fois.
-                 Fais voir, dit de sa voix de chipie ma cousine. Elle me prend  la chose du bout des doigts, étonnée par la douceur. Elle tire dessus et dit :
-                 C'est doux et élastique l'on dirait une tripe pour faire du boudin blanc. 
-                 Fais voir! Dis-je, étonné.
-                 Attends, dit-elle, il y a une ouverture d'un côté.
-                 Laisse-moi voir. C'est moi qui l'ai trouvé. Dis-je
-                 Non. Regarde, c'est un ballon,  dit-elle en soufflant dedans.
-                 Il a une forme très drôle.  
En même temps, je lui arrachais la chose de ses mains en faisant valoir ma force masculine. Je n’allais quand même pas me faire dérober mon trésor.  
Au fur et à mesure que je soufflais dedans, ma cousine riait de plus en plus. Moi je ne voyais pas plus loin que le bout de mon nez.
-                 On dirait le zizi de papa le matin ! S’égosillait-elle amusée, puis me lançant à la figure. Tiens prends le par la tête. Tu ne vas quand même pas avoir peur d'un ballon. Quel froussard !
-                 Non ! dis-je, me donnant un ton de voix téméraire, mais à l'intérieur de moi j’avais une certaine crainte de la tripe. Je ne riais pas du tout. Effrayé comme si j'avais un serpent dans les mains, je me suis débarrassé  au plus vite de la chose dégoûtante et répugnante.
-                  Mais ça vole Vaval. Regarde ! N'aies pas peur ! C'est un
Mais ça, comme d'autres attributs que l'on prête aux garçons et que je n'avais pas toujours, je ne pouvais l'avouer.
Elle regonfla à une vitesse incroyable le zizi de papa en latex et le lança en l'air dans ma direction d'un petit coup de la paume de la main.
-                 Ça va tomber ! Mais tape dessus nounouche ! Je ne pouvais pas rester là
Ce que je fis en m’adonnant avec plaisir au jeu.
Pendant une bonne dizaine de minutes nous avons à tour de rôle lancé  en l'air le joli ballon, nous amusant et riant comme des fous. Mais à un certain moment, elle a estimé qu'elle l'avait envoyé en l'air moins de fois que moi. Tout d'un coup, et d'une manière inattendue, elle se mit à pousser des hurlements, comme un malheureux cochon auquel on aurait voulu ôter la vie. Je lui dis en la repoussant légèrement :
-                 Mais arrête de crier ! Tu me perces les oreilles avec tes cris.
Sans m'y attendre le moins du monde, elle se mit à hurler encore plus.
-                 Papa !  Papa ! Il m'a frappée. Il m'a fait mal !
Joignant la parole à la ruse, elle se tordait par terre à cause d'une douleur imaginaire, ne se rappelant pas que ses parents étaient absents. Ils étaient en train de prendre en pleine figure le savon du père Trampoline.
Devant ses cris je ne savais plus que faire. Allais-je détaler devant son père qui prenait toujours sa défense ? Comme je n’entendais pas la voix menaçante de mon oncle je me suis dit cette fois-ci je vais vraiment la frapper pour de vrai. Malgré ma colère je n’ai pas mis mon désire à exécution. C’est que je me suis rappelé  d’une  phrase que papy répétait souvent :
-                 Les femmes on ne les touche qu’avec des fleurs !

***


Nous savions bien que notre maîtresse était amoureuse d'un certain Manuel Tanches, même si nous ne comprenions pas l'amour des adultes.
Nous voyions bien qu'elle n'était pas la même en classe, pendant la récréation ou encore dans la rue quand nous la croisions. Elle était comme le temps en automne, très variable.
L'on pouvait voir dans son visage, tantôt une fenêtre de ciel bleu, où brillait le soleil, tantôt un nuage noir, grognon et menaçant. En cas de pluie, c'est-à-dire de conflit avec son Manuel, nous nous taisions, nous nous mettions à l'abri en attendant que le coup de vent et l'averse qui allaient avec, passent. Nous nous disions qu'après le mauvais temps, le soleil sur son visage finirait bien par briller à nouveau. Car le mauvais temps, sur terre ou en mer, finit toujours par le beau temps.

***
Cependant, un lundi du mois de décembre de 1959, Manuel est parti en paquebot avec sa maman, ses frères et sœurs, rejoindre son père à Buenos-Aires en Argentine. Une famille de plus du village allait chercher son pain et sa liberté ailleurs et grossir les quelques 130 millions de lusophones aujourd'hui éparpillés par ce vaste monde.
La famille de Manuel  est devenue argentine, parlant le portunhol, une langue parlée dans les zones frontières entre le Brésil et les autres états sud-américains. Par contre, le pauvre Manuel s'est empoisonné en sulfatant la vigne sur les vastes terres paternelles à Escobar, une petite ville dans la banlieue de la capitale.
« Si son père avait été moins ours et plus humain il serait encore en vie », informait une lettre jaunâtre écrite par sa sœur Marissa.
-                 Pauvre Manuel dit grand-père les larmes aux yeux et la voix triste. Puis il ajouta : lui qui était parti dans le pays de l'argent,  (l'on définissait ainsi l'Argentine au village), avec un râteau dans la tête pour ramasser les billets de banque qui tombaient « da àrvore do dinheiro » de l'arbre de l'argent et faire fortune. Il a achevé son rêve plus tôt que prévu et mange désormais les pissenlits par la racine.

Notre maîtresse avait pris connaissance du décès de son Manuel par une lettre qui était partie d’Argentine depuis un mois. Mais nous, les élèves, avons failli perdre notre maîtresse à cause de la douleur de la tragédie. Par contre, nous avions gagné l’affection de  notre maîtresse pour  le reste de l'année et pour toujours.
L'on disait au village, que  son cœur saigna  pendant des années dans la solitude, et qu'à la fin de sa vie, avant de s'éteindre, elle rechercha la paix dans une vallée d'altitude de la Serra da Estrela, comme si elle avait voulu s'approcher du ciel et de son Manuel.  Pour le moment elle était toujours notre maîtresse.
Devant ses élèves, elle  oubliait sa douleur en faisant le clown. Plus elle voulait cacher sa tristesse et plus  elle nous faisait rire. Depuis, comme dans une litanie, et comme si les paroles  n'étaient  pas vraiment d'elle, mais comme pour s'en convaincre elle répétait sans cesse :
-                 « Quem canta seu mal espanta » celui qui chante éloigne sa douleur.
-                 Vous n'êtes que mes élèves, disait-elle.
Avait-elle besoin de le confirmer comme pour se convaincre d'une réalité évidente qui allait bien au-delà de cette frontière ? Néanmoins, après sa tragédie amoureuse, nous voyions bien que nous remplacions  Manuel dans son cœur. Nous savions aussi lui rendre ce qu'elle nous donnait.
Comme par enchantement, les absences, même celles qui étaient destinées à aider les parents aux champs, diminuaient à vue d’œil. Comme  les figues étalées par nos mères sur la façade plate des nombreux menhirs et dolmens qui semblaient dormir sous le soleil de plomb. Fraîches et rondes les figues devenaient plates et seiches en deux ou trois jours.
Les résultats scolaires étaient en hausse. Allaient-ils monter et grimper jusqu'en haut de la Torre, le point culminant de la Serra da Estrela ! On n'étudiait pas seulement pour nous, nous travaillions aussi pour faire plaisir à notre maîtresse. Nous étions presque sages, comme les images que le père Trampoline nous donnait après la communion. Dans nos lèvres bourgeonnait une renaissance de printemps.
Maintenant nous n'étions plus ceux à qui l’on crie :
- On ne parle pas à table, taisez-vous les gamins, fichez moi la paix, allez-vous coucher et autres expressions que même les chiens ne voudraient pas entendre.
Le changement était tel que dans ce village reculé et montagneux du Portugal les adultes nous respectaient. Maintenant, nous les enfants, nous étions devenus des personnes respectées. On allait même jusqu'à nous demander notre avis !

***

Nous, les enfants, avions même l'impression d'avoir gagné la guerre que les adultes nous imposaient. Avant, ils nous bombardaient selon une tactique pratiquement militaire, du matin  au soir, avec des: « les enfants il faut... oh les enfants de maintenant... oh les petites pestes...Oh ces vauriens  ».
Mademoiselle Imelda, notre maîtresse nous aimait. Plus encore, nous nous sentions aimés. Ce calme, cette sérénité de temps de paix se ressentait même dans nos foyers. Les coups de pied dans le popotin, les torgnoles dans la figure, les coups de ce bon martinet, les étirements d'oreilles  et autres soi-disant bonnes méthodes d'éducation, même si elles n'avaient  pas disparu totalement, car elles avaient la peau dure, mirent beaucoup d'eau dans leur vin !
-             Dieu soit loué, disait maîtresse heureuse pour ses enfants.
Maintenant Melle Imelda, comme une étoile brillante annonçant des temps nouveaux, afin de soulager  notre attention qui était chargée comme une bête de somme de 9h à 17h et pour mieux la faire repartir,   nous faisait faire de petites pauses et nous répétait souvent, comme un leitmotiv :

Le travail dans la détente
Fait grandir les enfants
Donne bonne santé
Beaucoup d'intelligence
Et encore plus de connaissance !

Elle devenait  même notre magicienne quand il fallait  nous démêler les nœuds des cordes en mathématiques ou, les chemins labyrinthiques de l'histoire. De plus, nous avions beau vivre dans le même monde que les adultes, nous ne vivions pas dans le même espace et le même temps. Cela notre maîtresse le comprenait.



Campagne de Pacification Coloniale
Une fois mon grand-père me parla, avec regret, de sa participation comme jeune soldat à la pacification, répression coloniale, corrigea-t-il, au Mozambique dans les années 1900. Il faisait son service militaire de trois ans au service de sa Majesté le roi Dom Carlos.
Pour lui, cette période, c'était hier, mais pour moi, c'était il y a très longtemps, des milliers d'années peut-être. L’Angola, la Guinée, Le Mozambique, les colonies comme disait maîtresse, je n'imaginais pas le moins du monde où cela pouvait bien se trouver sauf mon Angola. L’Angola je le connaissais comme mes poches, du moins je le croyais, C’était le pays de mon cœur, le pays aussi de la tragédie de mes parents. Néanmoins tout cela, mes dix années passées en Angola, étaient inoubliables pour moi. Je les gardais dans le creux du jardin de mon cœur. Souvent, avant de m’endormir le soir, je les sortais et les faisait défiler dans ma mémoire comme dans un film.
     Mais concernant les autres colonies, je ne comprenais pas du tout qu’elles fassent partie du Portugal. En effet, je regardais la carte rectangulaire du Portugal, accrochée au mur et je n'y voyais aucune colonie. Rien. Ce que je voyais avec une certaine inquiétude c’était l’Espagne dont la silhouette me rappelait un taureau prêt à encorner le petit Portugal.  Mais j’y voyais aussi avec une peur que ne m’a jamais quitté, les images lugubres de Jésus Crucifié, le regard de Satanlazar et les épaulettes menaçantes du Maréchal Carbonara.
Devais-je faire confiance aux adultes ?

***
Les yeux accrocheurs de maîtresse
Au début des cours, notre maîtresse, très  sérieuse, commençait par accrocher son regard sur chacun d’entre nous. Ensuite, nous ayant accrochés comme par un fil invisible, elle attirait notre attention. On aurait dit un pécheur sur le Cap de Sagres en train de pêcher à la ligne. Les poissons que nous étions mordaient avec satisfaction et plaisir l'hameçon de la connaissance. Mais nous, au contraire des poissons d'étals, étions bien vivants, bien conscients pour notre âge de la chance, de ce  luxe que nous avions par rapport au sort de nos pauvres parents.
Cependant, régulièrement,   ses yeux s'en allaient et partaient se fixer au plafond, peut-être en quête d'inspiration. S'ensuivait une très courte pause suivie d'un ensemencement à tout vent dans cette terre fertile que nous étions.
De temps en temps, ses beaux yeux couleur de mer balayaient avec inquiétude le poussiéreux  portrait du « Salarié à Vie » planté au beau milieu du mur frontal. De là-haut il nous semblait contrôler les faits et gestes de chacun de nous dans la classe.
-             Mais notre maîtresse, avait-elle peur de Satanlazar, comme les gens au Village ? Parfois, nous aussi nous avions peur de notre maîtresse, car elle pouvait aussi être un dictateur.
En fait, elle ne nous faisait pas vraiment peur, plutôt le contraire.
 Par contre, pour l'autre, accroché au mur comme au pouvoir, on voyait bien qu'il essayait de se donner des airs d'intelligent en manipulant des livres. Pour nous, il n’était pas question que nous lui fassions confiance. Mais comment, par quelle manigance, quelle manipulation et mensonges, est-il arrivé là  en chef à vie ? Pourquoi restait-il là, année après année, décade après décade, d’abord en père, ensuite en papy, puis pour la vie éternelle en Dieu omnipotent et tout puissant?
***
Que dieu me pardonne, s'il le peut, mais je dois t'avouer cher lecteur et lectrice des secrets sur l'enfant que j'étais. Ce sont des secrets, lecteur, mais ne vas pas monter sur le toit de ta maison et les crier à tout le monde, sinon tu iras aussi passer quelques jours à l'ombre, comme grand-père, à la prison Liberté de Soutugal.
Je voudrais te dire aussi, à toi ma lectrice, que ce que j'entendais dire à grand-père à propos de Salazar se redressait en moi, chaque jour davantage, tel un serpent symbole de vengeance.

***

Le Lance-Pierres
Un jour, j'ai mis dans mon cartable mon lance-pierres pour dégommer le corbeau noir, qui semblait manipuler des livres et certainement nos cerveaux. Comme tu le sais lecteur, il était accroché à droite du mur frontal de la salle de classe. Mais maîtresse, découvrant peut-être mes intentions, ouvrit mon cartable, et me demanda avec un air de compréhension déguisé dans un habit de reproche:
-             Quel oiseau veux-tu tuer ? Ce n'est pas encore le temps de la chasse mon garçon!
-             Eh ! Maîtresse ! On va attendre l'ouverture jusqu'à quand ?
-             Bientôt !
C'était « un bientôt » qui voulait dire que la discussion était terminée sans l'être réellement.
En classe, nous n'évoquions jamais son nom et évitions de parler trop fort, de peur que l’oiseau noir de mauvais augure ne nous entende.


La P.I.D.E.
(Police Internationale de Défense de l’État)
Grand-père prétendait que lorsque l'on prononçait son nom, ses acolytes vampires, hantant grandes villes et petits villages, dressaient leurs grandes oreilles et aussitôt s'abattaient sur leurs innocentes victimes, et plantaient leurs crocs en faisant couler le sang et causant mort et désolation.
Dansant en rond autour de la proie, bouffant, ingurgitant pain, fromage et saucisson, ils swinguaient toujours avec une bouteille de vin  dans les mains. Ils animaient leur fête macabre, torturant, martyrisant et riant pour le bien de l’État Nouveau, pour la Paix de la Nation.
- Un, deux, trois :
 Un pas en arrière et deux en avant !
Maintenant, débarrassons et jetons ces corps inanimés,
Ces rouges, ces potiches 
Dans la prison forteresse de Péniche !
 Bon débarras, nettoyons et jetons,
Jetons encore plus loin
Jusqu’au camp de Concentration
De Tarrafal.
Au nom de Dieu,
Au nom du patriotisme,
Au nom de la nation,
Allez, rouges, juifs, socialos, homos, ordures, démocrates,
Tous à Aljube, Péniche etTarrafal !
Débarrassez pourritures,
Pour 10, 15, 25, 50 ans,
Pour l'éternité,
Débarrassez  ce Portugal ! 

***

Et voilà maintenant que  le regard de notre maîtresse se posait très rapidement sur le portrait du vieillard gâteux, le maréchal Oscar Carbonara, Président frauduleux de la Monarchie absolutiste du roi salarié à vie.
Le strict uniforme aux épaulettes fanées se laissait aller, alourdi par le poids exagéré des méchantes médailles. Son regard sournois, autoritaire, caché derrière sa fausse moustache républicaine, le visage jaunâtre, sec comme son bâton de maréchal entre ses mains, nous faisait peur pendant la classe.
La nuit, il nous poursuivait encore, perturbant le sommeil des tendres enfants que nous étions avec des cauchemars de terreur.

Au centre du mur, entre ces deux personnages, un crucifix nous faisait de la peine avec un pauvre Jésus, presque nu, se tordant de douleur. Son sang semblait couler, sans pour cela tacher le plancher en bois de la classe. Lequel des deux autres, celui de droite, celui de gauche, était le fautif ? Lequel des deux avait sur ses mains  le sang de Jésus ? Etait-ce  vraiment le sang de Jésus qui coulait du crucifix ou le sang de l’autre Portugal que l’on emprisonne ?
Nos consciences d’enfants se doutaient bien que des choses, des choses pas très catholiques comme disait papy, se passaient, mais nos consciences enfantines ne les comprenaient pas.
 Pourtant l’enseignement de maîtresse semblait avoir deux objectifs : L’acquisition des connaissances et le pourquoi des choses. Elle répétait souvent
-             Les enfants il faut toujours comprendre le pourquoi et le comment des choses.
Mais quoi qu’il en soit et d'une façon inespérée et inattendue, nous nous laissions entraîner par la magie de son regard.
Son  visage était parsemé d'étonnantes taches de rousseur. Ses cheveux avaient la couleur des fougères en automne. Elle se dressait sur ses talons et nous adressait un regard de lynx qui se voulait inamical et distant.
-             « sou pequenita, mas tesita ! »
Ce qui voulait dire qu'elle était petite, mais qu'elle ne se laissait pas faire. Nous ne comprenions pas pourquoi elle nous disait cela. Pour nous, elle était mince, cela c'était vrai, mais nous ne la croyons pas, quand elle disait qu'elle était petite.
Pour nous elle était grande, et pas uniquement en taille. De plus elle était gentille et nous parlait avec la douceur de la marmelade de potiron que papy faisait en automne à la maison. Le parler de notre maîtresse, tout miel bien beurré sur nos tartines de pain de seigle à 16h, n'avait rien à voir avec le parler acide de certaines vieilles personnes du village. De plus on avait plaisir énorme d’aller à l’école. Le travail en classe n'était que du travail dans les mots. La réalité avec notre maîtresse Imelda était agréable et ressemblait à de la joie, aux rires de nos jeux pendant la récréation.

***
Les samedis-soir
C’est samedi-soir. C’est le jour où mon papy semble le plus désappointé malgré son apparence toujours joyeuse. Je sais qu’il cache ses malheurs pour me donner toujours l’image d’une personne décidée à me donner le plus grand bonheur. Même quand nous évoquons la tragédie affreuse de mes parents il parvient à sourire. Mais je sais qu’il pleure en lui, mais à moi il me sourit.
-             Mon papy si tu savais combien je t’aime. Je te le montre, mais je t’aime encore plus en silence. Cet amour est infini et éternel dans cette vie qui est toujours le contraire de l’éternité. Trop courte fut aussi la vie de mes parents. C’est le Wald orphelin qui le crie à cet injuste destin. Pourquoi mes parents sont morts en voulant donner une  nouvelle vie, aussi bien à moi qu’a ce pays où, j’ai laissé une partie de mon enfance ?
Papy ne pouvait pas entendre le cri de ma douleur angolaise, car je l’étouffais quand je pouvais. Mais mon papy la devinait. Je le voyais dans ses yeux, dans le ton de sa voix, dans sa respiration parfois.
Ce samedi-soir, presque comme d’habitude, il partait encore dans le royaume des songes tout en restant debout. Rêvait-il où était-il en train de plonger dans des précipices sans fond, sans rien à quoi s’accrocher ? Ou, au contraire, cheminait-il sur la route de la création de nouveaux mondes et d'histoires que je ne  parvenais pas à toujours  comprendre ?
 Quant à moi, je vais me retirer du monde ennuyeux des adultes et me laisser gambader, encore et encore, dans les souvenirs lointains de mon enfantine mémoire :


***
La Récréation
Garçons et filles avaient des jeux séparés. Les garçons jouaient à la toupie, les filles à la marelle. Cependant nous nous rassemblions pour  jouer au jeu de l'huile et du vinaigre.
Deux filles et deux garçons. Chacun de chaque côté, prenait un garçon ou une fille par les pieds et les mains. Il était  balancé d'un côté et de l'autre, tantôt à gauche tantôt à droite, comme le balancier d'une pendule à poids, au son d'une litanie enfantine que nous chantions en cœur :
 Tchïm  tchï  bão ,
azeite  ou pão !
P'ra onde queres ir ?
 P'ro azeite ou p'ro vinaigre ? 

Ces onomatopées rythmées disaient :
 « Tarabïn Taraban
Pour ton casse-croûte
 Veux-tu du beurre,
 De l'huile ou du vinaigre ? »

Il est certain que nos camarades de classe, petites crapules, allaient directement  dans l'acidité du vinaigre. Pas de sentiments avec les méchants ! Par contre les gentils, comme notre maîtresse Imelda, nous les mettions volontiers dans la douceur fluide de l'huile d'olive. Et moi je serais même d’avis de lui donner aussi une tomate bien mûre pour qu'elle la frotte sur la tartine de pain comme nous faisions pour notre goûter. C'était délicieux ! C'était un rêve.

***
Peut-être est-ce à cause de cette image, qui lui revenait à l’esprit, de Manuel la bouche pleine de salive blanche, se tordant de douleur comme un serpent ayant reçu un coup de bâton sur la tête, que notre maîtresse semblait tout d'un coup sortir une colère retenue.
Mais pourquoi maîtresse cries-tu ? Caché, timide, derrière tes lèvres, nous voyons bourgeonner  un sourire couleur de laurier rose. Il gratte les cordes de la sensibilité à l'intérieur de chacun de nous dans la classe.
 Par contre, les deux autres ploucs, Satanlazar et Carmonara, de chaque côté du crucifix, accrochés là-haut au mur blanc, comme à leur  pouvoir usurpé, nous faisaient une peur de Dieu Tout Puissant et Omnipotent.
 Mais toi, tendre et jolie maîtresse, nous avons confiance en toi. Tu  nous fais découvrir la vie et les couleurs de l'arc-en-ciel.

Ne cries pas maîtresse. Ne te donne pas tant de mal. Nous allons bien travailler pour toi, nous disions-nous à nous-mêmes, comme dans une prière silencieuse.
A ce moment-là, elle devenait une autre. Elle ne voulait rien entendre, ni rien comprendre. Parfois cela finissait par nous perturber et entamer la confiance dans le modèle de l’adulte.
Les adultes ne comprennent et n'écoutent jamais le cœur des enfants. Et nous, nous ne sentions perdus.
Puis respirant fort et jetant un regard froid aux deux acolytes du mur blanc, comme si rien ne s'était passé, elle faisait une petite pause. Parfois l'on ressentait comme une plainte légère dans sa respiration. Après son regard de lynx, raccrochait encore un  à un nos yeux attentifs.
Et voilà, notre maîtresse repartait avec nous pendant 30 minutes dans le chant des faits épiques du règne de Jean Ier (1357-1433).
-              Ce roi laissa une excellente image dans l'esprit des Portugais ce que lui valut le surnom de : Le Bon Souvenir ! disait-elle avec admiration.
Après le cours d'histoire de 9h30, s'ensuivait « la rédaction ».
-              Entre 15 et 20 lignes. Pensez à une brève introduction. Pas de bonne rédaction sans conclusion. Comme d'habitude, elle répétait en chantonnant avec un brin d'humour sérieux et plaisantin :
Maintenant il est temps,
Que ces vaillants enfants
Ayant écouté avec attention
Ecrivent noir sur blanc
La plus jolie rédaction !

A vos cahiers, à vos plumes
Pas de rires, pas de toux
Et ce n'est pas tout
Maintenant au travail, sans triche
Chacun pour soi et dieu pour tous !


Rédaction : « La bataille D'Aljubarrota »
L'angoisse de la plage blanche nous pénétrait, comme le brouillard du printemps dans la vallée du Tage. Mais, peu à peu, grâce aux rayons lumineux du soleil, Dame Blanche, par  un tour de magie, se transformait en  muse Calliope et les mots coulaient de ma plume comme l'eau limpide du Tage qui descend de la sierra d'Albarracïn en Espagne :
Introduction :
En ce 14 août de l'an 1385, le soleil brillait à pic dans le ciel azur. 
Les Champs cultivés et les prairies verdoyantes de la plaine d'Aljubarrota semblaient insouciants à ce que pourrait arriver.
 Les champs ne voulaient pas être piétinés et les pâquerettes, les pissenlits, les boutons d'or et autres fleurs voulaient donner la vie, en versant sur la terre leur semence.
 Que l'on ne leur parle pas de mort ou de sang. Les oiseaux apeurés avaient fui et se cachaient çà et là sur des arbres en bordure de lisière, se demandant du regard ce qu'allait se passer.

Développement :
Mais tout d'un coup, un vacarme envahissant perça le calme de la plaine. L'on entendait des cris, des ovations : viva el rey don Juan, Viva Castilla ! Vàmonos a ellos !  Qué Viva Santiago ! Portugal ya està conquistado !  Criaient comme ivres de victoire les 36 000  castillans armés jusqu'aux dents.
Dans le camp portugais, le Connétable Dom Nuno Alvares Pereira, après avoir prié avec dévotion, s'adressait à ses combattants, attirant l'attention sur le fait que bien qu’en moindre nombre, il fallait défendre l'indépendance de la nation, l’identité lusitanienne, l’espace territorial  de ce noble Portugal. Chaque guerrier portugais doit se battre comme un lion que le Castillan veut abattre. Portugais ça va être un combat de vie ou de mort !  
Avec ruse,  Le Connétable plaça en forme de U une centaine de jeunes amoureux prêts à  donner leur cœur au Portugal, leur âme à Dieu et à leur Dame. Encore à genoux, ils invoquaient le ciel, priaient Sainte Marie et criaient :
-             Viva São Jorge ! Viva Dom João I°,
verdadeiro rei de Portugal !

Ce que voulait dire : Vive Saint George ! Vive  Jean Ier, le vrai roi du Portugal.

-             Bande armée de brigands
Plus que combattants,
Assoiffés de sang,
Les vils castillans attaquèrent aveuglement,
Rentrant vaillamment et facilement dans le U.
Ils crièrent déjà victoire,
Une victoire sans égal.
Ils se crurent déjà les maîtres du Portugal.

Mais Les  Guerriers Amoureux, pensant ce jour être leur dernier, brandirent les épées en l'air, confièrent leur âme à Dieu et fermèrent le U.
Aidés, par les autres, 50OO lusitaniens, qui leur tombèrent victorieusement dessus ! Les Castillans, sans cœur et sans âme, tremblant de peur, s'enfuirent la queue entre les jambes en Castille.
Les Lusitaniens étaient tellement heureux de leur victoire, presque trop facile, qu'ils croyaient qu'elle  tenait plus du miracle que de leur bravoure ! L'on parlait déjà de construire une belle église ou cathédrale en style manuélin en l'honneur de Sainte Marie, pour la remercier de cette victoire qui garantissait l'indépendance du Royaume du Portugal.

Conclusion :
Nous pouvons dire en guise de conclusion et avec beaucoup d'émotion que...

-             C'est l'heure, le temps de la rédaction est fini, je vais ramasser les copies, dit maîtresse ajoutant les gestes à la parole.
En même temps, je pestais contre moi-même : une fois de plus je m'accusais d'avoir été trop lent et incapable de rédiger cette maudite conclusion.
Au même moment, le totem coordinateur de la vie au village, droit dans ses bottes son corps  robuste de granit, le clocher  de l'église de Notre Dame du Rosaire, carillonna avec  majesté les 10 coups. Il était 10h du matin.
-             On peut sortir Maîtresse, criaient les plus rapides.
Et moi, oubliant déjà la pauvre conclusion de ma rédaction, je sortais aussi dans la cour de récréation.

***
Wald croyait que son papy, comme le Connétable Dom Nuno Alvares Pereira pouvait aussi changer le cours de l'Histoire.
Mais les histoires de papy s’écrivaient seulement avec un petit « h ».  Par contre ses histoires pouvaient voir le jour aussi brusquement que le vent du désert change de cap. Et comme d’habitude son histoire commençait par :

-             " Il était une fois..." un garçon nommé Jésus de Nazareth au caractère bien trempé, fils d'un vaillant charpentier que certains veulent passer pour pauvre, mais en réalité assez bien argenté, qui se mit en tête de changer le monde...
-             Comme toi papy, dis Wald en le coupant dans son élan.
-             Mais que dis-tu là, je ne veux pas changer le monde, je ne veux qu'améliorer ce pauvre Portugal satanlazariste, assena-t-il d'un visage fripé comme s'il parlait à d'autres personnes que moi.
-             Tu es trop jeune pour comprendre. Mais tous ces hommes qui se prétendaient uniques,  providentiels, supérieurs,  qui ont voulu tout changer, de fond en comble,  au nom d'un Dieu, d'une idée dite nouvelle, d'un Homme dit nouveau, ces monstres ont emprisonné, torturé, massacré, tué des millions de personnes au nom de ce que les arrangeait. Ils ont fini par laisser le monde en pire situation qu'ils ne l'ont trouvé.
-             Comme Satanlazar qui …
-             Mais, chut ! Tais-toi mon pauvre malheureux ! Intima-t-il  Wald avec autorité et gravité, comme s’il avait mis en danger la sécurité publique. Te rends-tu compte du danger, te rends-tu compte de ce que tu dis ? Chut ! Ce n'est pas  une histoire pour des petits enfants comme toi.
-             Mais je ne suis pas petit, protestait Wald sans avoir la confiance qu’il attendait de son papy.
***
Grand-père pouvait me dire de me taire. Il pouvait me dire que je n'étais qu'un enfant. Néanmoins, l'enfant que j'étais voyait des attitudes, des comportements qui me faisaient croire que quelque chose d'important n'allait pas bien au village. Bien sûr, je ne comprenais pas. Les adultes sont compliqués, même très bizarres, parfois.  C’est pourquoi, tout seul, j'essayais d'ouvrir les yeux et encore plus les oreilles.

***
Wald l’Espion
Grand-père se passe la main dans ses cheveux ! Est-ce un tic ou est-il devenu fou ?
Un soir, je fus très surpris de voir mon papy dans l'obscurité du coin de l'église communiquer par des gestes  avec son ami Olivério. Il se passait la main dans les cheveux, comme un peigne, à chaque fois qu'il voulait désigner une personne. Je me suis demandé : mais qui pouvait bien être cette personne dont on n'ose même pas prononcer le nom ?
Elle devait être vraiment  méchante pour faire si peur, même aux adultes ! J'ai commencé à ne pas me sentir en sécurité, moi aussi. Je suis devenu méfiant et plus attentif à tout ce qui se passait. Je regardais, j'écoutais, je surveillais tout et tous. Je suis devenu un espion. Mais malgré mes efforts d'acuité, au bout d'une semaine, toujours rien. J'étais certainement mauvais  en espionnage comme je l'étais aussi en mathématiques.
-             Tu dois encore faire des progrès, me disait maîtresse Imelda en fin de trimestre.
-             Oui maîtresse, je vais faire des progrès, lui disais-je d'un ton de voix brillant comme la lame du couteau de grand-père au soleil.
Mais dans une voix douce, presque inaudible, je me disais :
-             Je vais faire encore des progrès pour te plaire ma petite maîtresse.
Ensuite, focalisant ma pensée sur les gestes de  grand-père,  passant la main sur ses cheveux,  je me dis, d’un ton de voix décidé et audacieux,  prêt à partir au combat pour le défendre :
-             Je vais être un bon espion pour te sauver mon petit papy !

***
Les invités
Je commençais à observer que quelques paysans du village étaient convoqués régulièrement chez le père Trampoline. D'autres étaient invités, je riais du verbe  inviter, à se présenter devant l'administration de Soutugal,  le chef-lieu de canton.
 L'invitation était un écriteau qui puait l'odeur de José Coz, le croque-mort bossu du village, après qu’il eut tripoté les cadavres. Il était rédigé avec autorité, sur un mauvais papier délavé et transparent, en grosses lettres noires que le régisseur du village affichait au vu et su de tous, juste à côté de l'entrée principale de l'église. Personne ne devait l'ignorer.
Les invités   restaient absents du village pendant trois ou quatre jours, parfois plus.
Avaient-ils été emprisonnés à Soutugal ? Avaient-ils été battus ? Parfois l'on entendait parler de brimades. Des brimades, je n'avais jamais entendu ce mot et n’en comprenais pas du tout le sens. Je demanderai à maîtresse Imelda ou à sœur Rachel, bien que celle-ci prétende  parfois que je me mêle de choses qui ne regardent pas l’enfant que je suis encore.
-             Wald, mon petit profite d’être un enfant ! Ça passe si vite mon joli lapin, me disait-elle avec un sourire de tendresse.
-             Ne t’en fais pas tatie Rachel  lui  répondais-je avec un doux regard. Puis retournant à ma pensée.
-             Ils ont dû être punis, comme nous à l'école, par maîtresse Imelda, me demandais-je.
Ce que je remarquais avec une certaine inquiétude, c’est que de retour au village, les dits invités, n'avaient plus leur superbe d'avant. A vrai dire, ils n'étaient plus les mêmes. Le soir, en revenant du travail des champs, ils n'avaient plus envie de faire des blagues, de rire, comme d'habitude. Ils marchaient la tête basse, ne parlant à personne et plus fanés que des champs de maïs sous le soleil de plomb de l'été.

J'ai appris, plus tard, que les autres villageois étaient au courant,  mais ne voulaient pas en parler de peur d’être les prochains sur la liste.
Mais moi j'étais pris d'une inquiétude qui m'étouffait. Je me posais des questions de toutes sortes où je voyais la vie aux couleurs de la nuit.
Les cauchemars avaient pris l’angoissante habitude de se faire inviter dans mon sommeil, malgré moi. Mais comment faire pour empêcher ces intrus de la nuit. Le pire de tous fut celui de la P.I.D.E. qui était venue arrêter grand-père.
Dans les lieux d’ombre, les coins de rue, les endroits peu fréquentés du Village mes oreilles indiscrètes entendaient des conversations tenues  par les adultes à voix basse, surtout la nuit,  qui ne me rassuraient point. Tout cela m'intriguait et m'inquiétait encore plus. Je ne me sentais plus en sécurité. Moi qui mangeais pour deux, tout d'un coup je ne mangeais que comme un moineau de gouttière.

***
Il a peur que nous n'ayons pas peur
Mon poids de moineau mit la puce à l'oreille de mon grand-père. Un soir il vint s'asseoir à côté de moi sur le seuil de la porte d'entrée et me dit d'un air trop sérieux et inhabituel :
-             Je sais que tu n'es pas un enfant. Enfin, tu es un enfant qui n'est plus un enfant.
Il me regardait différemment et son regard semblait vouloir m’en dire plus que ses paroles. Passant sa main sur mes cheveux, comme il le faisait d'habitude, il me dit à voix basse:
-             Il ne faut pas évoquer ce nom-là ! Et il joignit à la parole le geste de passer sa main sur ses cheveux, pour évoquer le dictateur de Lisbonne. Après un court silence, il ajouta:
Le simple fait de parler de cette merde attire toutes les mouches du pays, me dit-il en me regardant fixement dans les yeux.
-             On n'est pas des moutons apeurés devant le loup, ajouta-il en esquissant à nouveau un sourire malin tout en bombant les épaules.
Après quelques instants il me dit:
-             Mais lui aussi il a peur que nous n'ayons pas peur mon petit Wald.
Je venais de trouver la réponse à mes questions. Cependant le plus important de tout était que, je venais de découvrir qu'il fallait se méfier des mots qui pouvaient devenir des maux. Ce jour-là, j'ai compris aussi pourquoi grand-père  me conseilla:
-             Il faut tourner sa langue sept fois dans la bouche avant de parler. Puis me posant sa main sur les épaules comme le faisait jadis mon papa, il ajouta :
-             On dit aussi qu’il vaut mieux se mordre la langue avant de parler qu’après avoir parlé.

***

Les mots
N’étant qu'un enfant, sachant à peine lire et encore moins écrire Wald aimait pourtant les mots. Ils étaient déjà à ce moment-là  la nourriture de son corps,  la chaleur de son cœur, la musique de son âme. Wald aimait les mots par leur orthographe qui leur donnait une forme physique, un aspect et une image. Les mots ressemblaient à des personnes. Chaque mot avait sa personnalité, son originalité. Wald aimait les regarder, les déshabiller, les comparer, les séparer, les associer, les décortiquer et, dans leur plus au moins belle beauté, selon le temps, mais aussi selon l’espace, leur faire sortir les vers du nez.
Wald aimait la manière de les dire et les différents accents pour les prononcer.
Sa maîtresse Imelda se transformait volontiers en crème au chocolat pour inculquer à Wald et ses petits camarades le goût de la langue portugaise, aussi bien écrite que parlée. Elle affirmait, avec une conviction quasiment religieuse, que le portugais était une partition de musique de fado, mais aussi de samba, de morna, de kudurro selon l'endroit du monde où il était parlé.
-             Sachez que notre langue est une des langues les plus parlées dans le monde et sur tous les continents, affirmait-elle avec un rien de fierté qui dansait joyeuse dans le blanc de ses yeux verts.
 Elle prétendait, en fanfaronnant, que sa richesse phonétique de plus de 3 000 phonèmes la classait au 1er rang des langues européennes.

Cette flamme lusophone réveillait, dans une moitié de Wald, une sorte de nostalgie de la tendresse et de la douceur tropicale de la langue portugaise. Néanmoins dans l'autre moitié de Wald vibrait  aussi le rythme musical et l'attitude noble de ces hidalgos paysans parlant un espagnol castiso  de l'autre côté de la frontière toute proche.

Mais au fond, Wald était surtout un croyant convaincu de la religiosité des mots dans toute langue. Il aimait écouter avec attention leur effet et vibration sur les cordes de son coeur.
Mais Wald était aussi attentif  aux  émotions que les mots déclenchaient chez les adultes. Il constatait avec délectation et satisfaction que certains mots étaient doux comme les caresses de son grand-père David, mais d'autres mots semblaient contenir autant de venin que le cœur de Satanlazar qui empoisonnait de maux la vie quotidienne à Roustina.

***
Le diable ou le bon dieu
Etant donné le jeune âge de Wald, il ne connaissait rien des maux de Satanlazar. Il ne savait pas grand-chose du manque de liberté d’expression, de parole, d’opinion, ni du non-respect des droits fondamentaux du citoyen au Portugal depuis la prise du pouvoir de Satanlazar en 1932.
  Bien sûr en observant ce qui avait été la vie de ses parents et la sienne en Angola, en voyant la vie de merde à Roustina , le mot  de cinq lettres était de son papy, et dans tous les villages environnants, en se rendant compte que les villageois de tout le Portugal et, surtout du nord, fuyaient par milliers, il ne pouvait que se douter que quelque chose n’allait pas avec ce Monsieur de Lisbonne dont on n’osait pas parler ouvertement, que l’on ne connaissait pas, mais qui d’une façon invisible était présent partout.
 Mais Wald savait qu’il le détestait. Il le détestait parce que presque tout le monde au village, sauf les riches et Monsieur le curé le détestaient. Il le détestait parce que son grand-père le détestait, mais aussi parce que c'était à cause de lui que son papy s'était fâché tout rouge contre lui. On aurait dit alors le fleuve Douro en crue au début du printemps.
Avec une colère inhabituelle, son papy l’avait comme frappé avec ces mots : Mais, chut ! Ferme-là toi ! Il n’avait jamais imaginé que son papy puisse lui parler de la sorte. Il s’en fut allé pleurer en silence dans sa chambre pendant des heures. La portée de ces mots devrait être nuancée. Peut-être devrait-il penser que la dureté de ces mots était due à un moment d’irritabilité provoquée par de la fatigue ou les aléas de la vie. Mais ces mots venaient de son papy, de l’être qu’il chérissait le plus. Il se sentit trahi, méprisé ou quelque chose de pire qu’il ne parvenait pas à définir.
Mais ces mots marquèrent au fer rouge sa sensibilité, son amour-propre, son amour de petit-fils pour son papy adoré.
-             Comment as-tu pu me faire cela ? Wald ne comprenait pas.
Pendant plus d'une semaine ces mots martelèrent son corps, son cœur et son âme. Il ne pouvait pas dormir et quand cela lui arrivait, c'était pour faire des cauchemars. A l'école il ne parvenait pas à tenir en place et surtout, il ne parvenait pas à se concentrer.

  Mais cher lecteur, veux-tu savoir le pourquoi et le comment du malaise de Wald. Fais comme moi, assieds-toi confortablement dans un fauteuil, prends éventuellement un stylo et un cahier pour noter ce qui attire ton attention et surtout, écoute-le :

***
Un lundi matin vers 11h, maîtresse Imelda m'avait aussi ridiculisé prétendant que j'étais dans la lune. J'étais surtout à jeun car, depuis quelques jours, je faisais le chemin de croix de la contrariété. Mais le fait d'être aussi dans la lune n'était à première vue pas un problème pour moi, c’était plutôt le contraire.
A en croire l’Emissora Nacional, que j'écoutais sur une vieille radio avec  grand-père le dimanche après-midi, les soviétiques et les américains  se battaient,  en astuce et technologie, pour accomplir les premiers  le grand projet d'arriver sur la Lune.
Moi, j'y étais déjà selon ma maîtresse, mais je ne le savais pas ! Ce qui me déplaisais, pire encore, ce qui me faisait honte, c'est qu'elle avait tambouriné dans toutes les classes, des grands et des petits, qu'en m’approchant de la Lune,  et par conséquent du soleil, ma cervelle s'était desséchée et que maintenant, je me comportais i-dio-te-ment. Rien à en tirer, dans la Lune, avait-elle dit dans un souffle de désespoir et de reproche.

***
Ces mots de sarcasme de ma maîtresse me blessèrent et me firent mal, bien plus que les coups de règle assénés dans les mains pour chaque règle de grammaire ou théorème de maths erroné. Les maths ont toujours été ma torture à l'école.
Par contre, grand-père avait fait la connaissance de la torture lors de sa première visite au camp de concentration de Tarrafal. Lui, il n'avait pas seulement pris des coups de palmatoria, mais aussi des chatouilles électriques dans ses bijoux de famille.
J’aimais les livres, sauf le manuel de maths que la simple vue me donnait des coliques. J’aimais les mots,  j'aimais jouer avec les mots en classe, à la maison, dans la rue. L’épreuve  d’expression écrite était pour moi une sorte de jeu dans la cours de récréation. Je crois que les, les mots étaient o meu governo de salvação nacional, c'est-à-dire mon gouvernement de salut national. C’est une expression que j’entendis à la radio, que j’ai voulu faire mienne sans comprendre la signification, mais c’était ainsi que je parvenais à rentrer dans le monde des adultes.
Cependant, les mots de la maîtresse me fendaient le cœur et ils coupaient à vif mes chairs tendres comme des lames acérées. Elle avait condamné mon ego à ramper par terre, un peu comme les pauvres serpents, classés dans la catégorie des mauvaises créatures par la création Divine.
-             D’ailleurs, qu'ont-ils fait les serpents pour mériter ce choix du Créateur, me demandais-je révolté,  copiant ainsi le comportement de non-conformiste de grand-père.

***
La Découverte du  Bien et du Mal
Je ne savais pas pourquoi mais, petit à petit, je découvrais qu'à la surface des eaux, pas claires du village, flottaient d'un côté des silhouettes  molles conformistes et de l'autre côté, des durs à cuire non-conformistes.
 J’observais aussi qu’après les récoltes de la fin  d'été l'on séparait les bons fruits des mauvais :
Le bon raisin était séparé du mauvais. On faisait de même avec les figues, les pommes de terre et les pommes de l'air, ajoutais-je en moi-même pour  me moquer.

Mais pour me moquer de qui lecteur d'après toi ?

Plutôt donner libre cours à mes accusations à l’égard des adultes. Elles étaient déjà prêtes à s'embarquer  sur des routes maritimes jamais naviguées. Je suis donc venu me planter devant mon grand-père avec un air de guerrier insolent. Mais grand-père d’un sourire américain de hollywoodien me demanda
-             Que veut-il mon petit Wald ? Je n’allais quand même me laisser abattre par son sourire supérieur et lui dis-je :
-             Papy, dis-je accusateur, mais pourquoi les bons fruits s'en vont à la ville, à Lisbonne, et pourquoi au village ne restent que les mauvais ? Pourtant ce sont les mauvais fruits, en restant au village, qui tuent la faim de ces pauvres villageois. Ces mauvais fruits, en fin de compte, ils ne sont pas si mauvais puisqu’ils maintiennent les gens debout, en les nourrissant tant bien que mal, en leur permettant non pas de vraiment vivre, mais de survivre.
Papy ne dit rien et semblait prendre le temps de la réflexion. J’ai pris les devants changeant de stratégie :
-             Papy, demandais-je encore, mais avec un regard d’agneau maltraité par le loup. Suis-je un bon ou un mauvais fruit ?
Grand-père me regarde avec un grand sourire et me dit :
Viens dans mes bras mon petit garnement sauvage et arrête de toujours vouloir courir et te gratter les fesses en même temps.

 L’expression de papy me fit rire aux éclats. Le soleil brillait à nouveau dans mon ciel azur.
Mais il y avait parfois une sacrée confusion dans cette jeune tête qui ne cherchait qu’à comprendre  la vie.
-             Mon Wald, mon petit lapin blanc et noir, il faut prendre de la distance par rapport aux choses et ne pas se fier aux premières apparences.  Me dit grand-père se donnant des airs de vieux sage grec, puis plus proche de moi :
-             Souvent, ce qui était bon auparavant est mauvais aujourd’hui et vice-versa. Qui sont les bons ? Qui sont les mauvais ?

Mon cher lecteur, que faire, que dire aux sujets de sa majesté en chef suprême de Lisbonne qui vivent dans ce Portugal au-dessus duquel brillent les étoiles de la vérité indiscutable et de l’apparence ?

-              Nem tudo o que brilha é ouro Wald, ce que voulait dire que, ni tout ce qui brille est de l’or affirma grand-père avec sourire et condescendante pour mon âge, mais aussi avec affection.
-              Je t’aime mon papy David ! Dis-je naturellement peut-être en guise de remerciement.

***

Le Berger de Roustina
Du haut de sa chaire, chaque dimanche, père Trampoline dirigeait avec son bâton de berger la vie au village. Il fallait bien mener ce joli troupeau selon les volontés des dieux. Celui de là-haut, mais en passant par celui de Lisbonne selon la voie hiérarchique et les commandements exigés. Il n’était que le bâton qui sert de tuteur ou bien de châtiment pour mener à bien le troupeau vers l’enclos du salut et de la récompense finale. La mission qui lui avait été confiée devait s’accomplir selon la volonté supérieure des principes prescrits de séparation du bien du mal.  
-             A Roustina, comme dans ce pays, il y a deux classes de brebis : les bonnes brebis et les mauvaises. Je ne permettrai jamais, de mon vivant, que ces galeuses noires entraînent les belles brebis blanches dans de mauvais chemins. 

***
Bien sûr lecteur, il est clair, comme l'eau de roche qui gicle de la source du Jourdain dans le mont Hermon, que pour le père Trampoline la couleur blanche symbolisait le bien, le bon côté des choses, tandis que la couleur noire symbolisait tout le contraire : la tristesse, le mal et les ingrédients qui ne convenaient pas à ses invités, ni à sa tambouille culturelle .

***
Les couleurs
Lorsque grand-père après la messe dominicale, mettant de l’eau dans le vin de messe, essaya de secouer l'arbre des convictions du père Trampoline, celui-ci resserra avec agacement son col blanc, reboutonna avec frénésie les premiers boutons de sa soutane noire et, tout en fermant bruyamment la porte couleur de sang de la sacristie,  chantonnait  d'une voix douçâtre de curé qui ne faisait pas de mal à un juif:
-             Mais  mon fils, David, Dieu le veut ainsi.
-             Pourquoi Monsieur le curé vos galeuses noires entraînent les belles brebis blanches. Pourquoi  ne serait-il pas le contraire ? Pourquoi ?
-             Cela ne se peut David, vous le savez bien !
-             Non ! Mais pourquoi, homme de Dieu, dites-vous qu’il fait noir, quand en réalité il fait obscur ? Pourquoi dire travailler au noir, quand la chose exacte c’est travailler sans être déclaré ?
Pourquoi Monsieur le curé toujours vouloir culpabiliser l’homme noir, lui qui, fut victime des coupables.
Pourquoi l’homme blanc, a-t-il obligé l'homme noir à travailler pour lui, pendant des siècles, sans solde et sous la menace du fouet et de la torture ? Où  se trouve la blancheur du cœur de l’homme blanc ? Pourquoi continuer à traiter de paresseux celui dont la vie n’a été que travail forcé ?
Pour l’homme blanc travailler n’est-il pas être gratifié avec de l’argent, tandis que pour l'homme noir cela signifie, travailler en blanc au prix de sa vie !
Serait-il parce que l'homme blanc a voulu ignorer et abaisser  la culture et l'histoire de  l'homme noir que celle-ci ne serait pas glorieuse ?
Mais Monsieur le curé l'histoire n'aurait-elle pas ses sources  en Afrique et l'homme, sous toutes ses formes et couleurs, ne serait-il pas un descendant d’un homme noir ?
-             David, à vous écouter l’on dirait que vous êtes un subversif de ces matérialistes moscovites qui n’ont pas de place dans ce Portugal défenseur de la chrétienté et des valeurs de l’occident. Pourquoi, Monsieur David, vouloir démolir l’œuvre parfaite de Dieu. Osez-vous, mon frère,  ne pas croire à la vérité divine. Humilité, humilité mon fils devant le Seigneur.  La prière, la prière !

***
Wald ne faisait pas toujours attention au monde des mots des adultes. Il préférait vivre dans le sien qui lui rappelait le ventre et la douce poitrine de sa mère.
Cependant, il y avait des expressions, des mots, qu’il écoutait dans la rue ou dans les conversations masculines, agrémentées de petits mots d'oiseau ou de mots de menus à la sauce très poivrée. Il entendait parfois des mots de protestation, de révolte, où la plupart du temps le bouc émissaire était le sexe ou la religion.
Ces mots étaient une sorte de passeport pour traverser et après aller au-delà de la frontière de l'enfance, néanmoins Wald pensait qu’ils fanaient la fraîcheur de ses vertes années.

***
Les amours de Wald !
Wald n’est pas resté toujours un enfant. Chaque jour, comme toi lecteur il vieillissait d’un jour, puis d’un mois, d’une année, des années. Il est devenu adolescent, il connut la jeunesse, ensuite l’âge mur et la vieillesse. Penses-y lecteur, c’est ainsi pour nous tous !
Mais la période dont on veut parler est celle où Wald était encore un enfant qui voulait  pourtant être plus vieux que son âge. Mais il était bien le petit fils de son papy. Comme lui, il prenait goût à l’art de raconter.  Eh ! Bien cher lecteur tend bien les oreilles et écoutons  ce qui va dans le cœur de Wald. Certainement que papy, qui aime parler autant qu’écouter, ne doit pas être loin. Cependant l’on peut se demander pourquoi et à qui parle cet enfant précisément ? Mais chut !

-             Ma mère, je l'aimais comme ma mère, mais aussi comme cette Vierge Marie allaitant l'enfant Jésus d’un tableau de Murillo, dont une copie jaunâtre était accrochée au mur de la salle à manger de notre maison de Nova Lisboa.
Ma petite cousine, la chipie, je l’aimais comme un cadeau de Noël.
Mais maîtresse Imelda je l'aimais avec des mots étranges de douceur qui commençaient à fleurir dans le jardin de mon cœur. J'aimais particulièrement la regarder. Elle était ma princesse enchantée du château d'Almourol, une romantique création de Dieu, située sur une île rocheuse en plein milieu du Tage près de Santarém.
Après la classe, maîtresse  aimait se mettre du rouge à lèvres en cachette. J’adorais sa beauté de princesse, mais je détestais écouter la mélodie des mots de sa chansonnette en honneur de son Manuel. Pourquoi avait-elle besoin de me faire souffrir de jalousie. Etait-elle donc aveugle à mon cœur ?

J'aime, j'aime
J’aime mon petit homme
Après toi
Ô mon joli chéri
Je n’aime plus personne !
J’aime, j’aime
Main dans la main
Je me sens tellement bien !

Le dimanche après-midi
Je vais repasser mon linge
Et ma plus belle robe aussi
Pour me promener le soir
Dans les bras de mon chéri.

Un de ces jours, je vais me marier
Mon Manuel sera mon mari
J'aime, j'aime
J’aime mon petit homme
Après toi
Ô mon joli chéri
Je n’aime plus personne !

!