Location Vacances Cannes
et
Années 40/60par Virgile ROBALLO
Cher
ami lecteur je voudrais t’avertir que la présente narration est un conte. C’est
un ouvrage de pure fiction. Mais si ! Mais si ! Bien sûr que toute
ressemblance avec des personnes, des lieux, des événements historiques,
existant ou ayant existé, des événements présents ou passés n’est que pure
coïncidence ! Mais si ! Sembles-tu en douter ? Mais si !
Mais mon ami lecteur tu pourras t’en rendre compte au cours de ta lecture. Mais n’en doute pas ! Regarde. Ça
commence par :
Il
était une fois...
une fiction de la société campagnarde à l'époque des dictatures Ibériques. Les personnages principaux qui animent ce conte de
façon romanesque retracent l'histoire de la vie En Terres d’Espagne, du
Portugal et même de l’Angola. Cela se passe essentiellement dans la moitié du
XXème siècle.
Il y a d'abord le petit Wald, ce n'est qu'un enfant
adoré de ces parents, sa maman Virginia et son papa Claudio.
Son Papy, est le conteur et témoin de son époque,
assure que les mensonges qu'il raconte son vrais. Sa
femme Isabel, la grand-mère de Wald, a donné son âme à Dieu et son cœur à
Satan. Mais heureusement qu’au final Sœur Rachel emporte Papy au ciel. Les
dictateurs Satanlazar et Paco
Bestamontes, névrosés obsessionnels, victimes de refoulements variés, notamment
sexuels, règnent en Princes des Ténèbres, et commettent les plus
grandes diableries en Espagne, au Portugal
pendant 40 ans.
Le bon vieux curé, le père Trampoline, du haut
de son tremplin, nuit et jour, guette et surveille avec frénésie ses ouailles. De peur que les villageois prennent le
mauvais chemin, il jongle, saute,
glisse, tombe, non pas du côté du Dieu,
de la beauté humaine, mais du dieu autoritaire et omniprésent de Lisbonne.
Et voilà que ce petit monde prend vie dans ce que wald
désigne comme le plus beau village de la Raia: Roustina. Car tel
un belvédère, l'on voit des ses hauteurs en général toujours fraîches
et vertes, mais jaunes en juillet-août, tout ce Portugal seul dans ce monde
perdu, mais fier d'être pauvre et une bonne partie de cette Espagne Unie et
Grande dans sa petitesse humaine.
Mais
dis-moi lecteur ! A la fin, peut-on faire confiance à un prétendu auteur
qui divulgue ce que Sa Sainteté de Rome a voulu cacher pendant des
siècles ?
Tant de
questions et autant de confusions ! Et maintenant, grands et petits enfants
lecteurs et lectrices, écoutez, osez tourner les pages de ce conte, au fil de
la tradition orale, si vous êtes assez hardis !
-
Ces auteurs
tous des menteurs !...
Après la prière
- Pour les siècles des siècles ! Amen ! pria grand-père et Wald ajouta
aussitôt:
-
Oh Papy ! Ton Portugal et l'Espagne c’est
une vraie merde !
-
Mais de quel Portugal, de quelle Espagne
parles-tu ? Que veux-tu dire Wald ? Attention où tu vas mettre tes
pieds… Viens t'asseoir tranquillement à côté de moi, ouvre plutôt tes
portugaises et écoute sans perdre une miette. Je vais te raconter un conte qui
ressemble beaucoup à ton histoire et à la mienne. Au début, tu venais juste de
naître, alors tout pour toi sera une découverte. Mais, toi aussi, il faudra que
tu me dises ce qui s'est passé quand tu n'as été en Angola bien loin de moi. Ça
va, tu es bien assis sur ton tabouret, je peux commencer ?
-
«Il était une fois un enfant vivant dans
un royaume fantastique. Dans ce conte il y avait aussi, un policier, un roi, un
jeune évêque, une jeune religieuse, une église avec sa sacristie, un
pistolet, beaucoup de sang et …. »
-
Ô Papy sois sérieux ! Tu crois que je
ne vois pas que tu es encore en train de me vendre « gato por lebre »
ce qui voulait dire vendre de la viande de chat pour du lièvre. Je veux une
histoire vraie ! Tu m’entends, sinon, sinon je retourne en Angola !
-
Vous voyez ! Vous voyez !
Même le gamin se méfie du grand-père. Cet auteur est un beau parleur de plus.
Méfions-nous ! Ces gens d’écriture il faut les lire entre les lignes et en
se posant toujours la question du « d’où, quand, le pourquoi et le comment ! »
-
Mais cher lecteur je te
laisse inventer, créer ton histoire ou améliorer celle-ci, car je sais que
toute imagination aime chevaucher par monts et par vaux et accomplir les plus
grands rêves et destinées. De plus c’est en écrivant que l’on devient écrivain.
A ton clavier lecteur incrédule !
Mais pour l’instant il faut savoir, compagnon de voyage, que le royaume dont je
veux ici chanter les réalités et les mystères se situait dans la
partie supérieure et à gauche d'une vieille carte. Il était à la tête de la
vieille Europe et du monde connu de l'époque. A l'est, une hideuse pieuvre aux
longs tentacules voulait le jeter dans l'océan Atlantique. Au sud, une myriade
d'extramundis aux visages menaçants, fortement armés, lui
emprisonnait les pieds. Le malheureux royaume était de tous les côtés étranglé.
Mais de quel royaume ancien tu veux nous parler ? Ne nous as-tu pas
affirmé plus haut que ta fiction se passe dans la campagne Ibérique à l’époque
de ton Satanlazar et ton Paco Bestamontes ?
-
Mais
Papy ! A qui es-tu encore en train de parler ? Au lieu de me raconter
mon histoire tu es encore parti ailleurs. Je ne t’aime plus. Je suis toujours tout
seul ! Je n’ai même plus ni mon papa, ni ma maman. Rien ! Tout seul
dans cette vie de … !
Wald s’enfuyait
en pleurant à chaudes larmes dans l’obscurité de la rue pavée de pierres mal
dégrossies qui mène à l’église du village de Roustina. Il courrait plus vite
que le vent venant de Castille au mois froid de décembre.
-
Mais où vas-tu
mon petit sauvage, mon petit lapin blanc ! Mais ton papy est là pour
toi ! Le petit tabouret que papy a fait pour toi est là aussi, tout triste en
train de te réclamer. Allez, viens, même ton petit oua-oua le Batista t’attend.
-
Tu sais papy
avec cette histoire de l’Angola. Parfois je me demande à quoi sert de vivre. Pourquoi
vivre puisque mes parents sont morts là-bas. Je crois même que je suis la cause
de leur mort.
-
Mais pas du
tout mon petit angolais. Le vrai coupable de tout ça est peut-être en train
d’avaler des hosties au Monastère des Jeronimos ou même en train de forniquer,
la conscience tranquille à Sao Bento avec une prostituée ! Quel salaud.
Combien de vies périrent dans ses mains de fer depuis trente ans ! Et le
drame c’est que l’on n’entend même pas leurs cris de douleur ni leurs larmes.
Tout est étouffé, ni vu ni connu, que le soleil brille !
-
Mais tu parles
de qui, de quoi ? Tu pleures ?
-
Allez des
idioties de certains hommes qui ont besoin d’imposer par la force ou par la
mort leurs idées qu’ils croient vraies parce que ce sont les leurs. Mais
maintenant on s’en fou de ces gens-là. Un jour tout cela finira par s’arranger.
Allez, viens dans mes bras mon petit
lapin angolais. Tu sais que malgré tout j’aime ton Angola ! Oui prends le
petit coussin de ta maman, tu seras mieux assis pour écouter l' histoire de cette
pauvre Péninsule Ibérique…
-
Mais papy tu
m’as dit que cette histoire ressemblait à ma vie, à notre vie… Je te
connais ! Tu vas encore inventer, imaginer des…
-
Ecoute Wald je
crois que ma vie, la tienne est l’histoire de ce Portugal-là. C’est
pareil !
-
Comme tu
veux ! Mais Papy jusqu’à quand vas-tu nous faire poiroter là ! Même
Batista dresse les oreilles.
-
ça va ! ça
va Wald ! ça vient ! Ce qu’ils peuvent être exigeants les enfants de
maintenant. Même Batista s’y met ! Arrête de bouger ta queue là ! Tu
crois que c’est drôle de ressasser tout ça ! Puis que vont dire les
lecteurs de cette histoire. Les bons lecteurs de ce conte vont applaudir au
bout de chaque chapitre, mais les
mauvais ceux qui pensent que seule leur idée est bonne, ils me font
peur. Ils sont-là, en la Péninsule Ibérique Ibérique et ailleurs ! Ton histoire arrive, mais Rome
ne se fit pas en un jour Wald ! Mais assez de discours, tu as raison
Wald, voici ton conte:
Le monstre
Mon petit Wald, il était une fois un petit
enfant qui n’avait vraiment pas de chance. En effet, ce pauvre enfant n'était
pas encore né, que le monstre le détestait et le maltraitait déjà !!
Mais Batista arrête d’aboyer et de provoquer
Café au Lait. Cela me perturbe et minou va finir par te crever un œil.
C’était
un monstre d’une grande méchanceté et d’une rare cruauté. De plus, il éprouvait
même du plaisir à faire du mal. C’était une personne ou plutôt une bête à l’âme
perdue et au cœur rongé par la colère. Ce monstre était bien plus coléreux et
haineux que le taureau noir et meurtrier de la Capeia Arraiana, d’Aldeia da Ponte qui mit au soleil les tripes du
toréador espagnol l’été dernier. T’en rappelles-tu Wald ?
-
Mais oui Papy. Pourquoi tu me fais
rappeler cela. Tu sais très bien que je
n’aime pas voir couler le sang !
-
Eh bien le monstre avait la même
sauvagerie que ce dit taureau. Le monstre comme cette bête grattait avec
violence le sable de l’arène de la vie avec sa patte et criait en crachant du feu par les yeux :
-
Não me deixes cà o teu bastardo! Não
quero putas nesta casa!
-
« Ne me confie pas ton bâtard, je ne veux
pas de putes dans cette maison ».
- Wald,
mon petit-fils, je dois t’avouer avec douleur que ce monstre horrible habitait
le cœur de pierre de ta grand-mère.
- Mais ça je le savais déjà Papy !
-
Tu le savais ? Ah ? Etonné mais poursuivant :
Mais
tu ne sais pas tout ! Ecoute encore. De sa taille volumineuse, elle
remplissait le cadre de la porte d’entrée de la maison. Sa voix suraiguë
et haineuse venait de secouer comme un tonnerre le village de Roustina
ainsi que tout le nord montagneux et granitique du royaume de
Lusitanie.
Ta mère était douce comme les prairies du
Gerês qui ruissellent d' eaux argentées au printemps. Elle éclata en sanglots. Son
cœur était meurtri par cet orage de mots blessants qui regorgeaient
de haine et de mépris.
C'est vrai que petit Wald, tu avais été
conçu trois mois avant le jour de son mariage. Pourtant, ce
jour-là, elle était vraiment
heureuse dans sa robe blanche. Tellement contente
de sentir la présence dans son ventre
de son enfant qui allait naître. Elle avait un mari qui la comblait. De plus,
son bébé n'avait-il pas un père?
Tout avait si bien commencé. Elle avait
été si comblée. Elle se rappelait du
jour de son mariage. En marchant vers
l'église, son fiancé, qui allait devenir son mari, lui dit avec humour et
beaucoup de tendresse :
(Eusèbio da Silva Ferreira 1942-2014)
-
Mais Papy, moi je veux jouer à l’Académica de Coimbra !
Le
grand-père n’entendit rien plongé qu’il était dans sa narration.
-
Mais à
tous moments, les paroles du monstre retentissaient encore et avec
violence, dans sa pauvre tête.
« Puta sem vergonha sujaste para sempre o sangue
da minha familia e a brancura do vestido de casamento ».
C’était en effet, une injure telle que, même le diable, n'aurait pas osé le dire : «pute sans vergogne, tu as
souillé le sang de la famille et la blancheur de ta robe». Le ventre de ta maman c'était arrondi, et il
était évident qu'elle attendait un
bébé conçu avant le mariage.
Ta mère, la pauvre fût tellement abattue parce qu'elle avait entendu qu'elle n’éprouva même pas de
rancune. Elle fit front une fois de plus,
la gorge sèche et la mort dans l'âme sous le soleil du
matin.
- Entraste nesta familia para a sujar
mas rapido teras de sair para a limpar. Desaparece para sempre dos meus
olhos. Nunca mais te quero ver. Amanhã mesmo te vou a denunciar ao sr padre. Ce qui voulait dire approximativement, car traduire, c’est trahir le texte original,
comme l’affirme l’expression italienne traduttore traditore :
-Tu es rentrée dans cette famille pour la
salir, mais au plus vite tu dois en sortir pour la nettoyer. Disparaît pour
toujours de ma vue ! Je ne veux plus
jamais te voir ! Demain, j'en discuterai moi-même avec Monsieur le Curé.
Il n’y avait pas la moindre tendresse dans
le feu de sa colère. Tout son corps, cœur et âme était haine, mépris et
intolérance. Ses paroles tombaient sur
ta mère comme un coup de tonnerre dont le claquement retentissait dans tout le
village. Presque toutes les femmes de la
commune furent étonnées, mais pas surprises des propos violents de celle
que je n’ose pas nommer ta
grand-mère. Mais que pouvaient-elles
faire contre celle-ci.
Cependant, à
ce moment précis, personne ne pouvait les empêcher de parler, et leurs propos allaient bon train :
- Femme au cœur rongé par le fiel et
bouffi de méchanceté. Si les chiens avaient la parole, ils ne diraient pas de
telles ignominies. Comment ce monstre de
femme, peut-elle parler ainsi de sa
belle-fille le jour même de son mariage !
C'était sans compter sur les quatre ou
cinq familles les plus puissantes du
village et notamment les femmes.
Celles-ci ne pouvaient pas laisser passer cet indigne affront qui allait à l'encontre de à la bonne moralité
de la petite cité.
-
Mais grand Dieu que va-t-on dire de nous ailleurs, à Soutugal et même à
Lisbonne. Les mauvaises nouvelles toujours se répandent plus vite que la
foudre.
Selon elles, leur réputation était
menacée. Il fallait la défendre coûte que coûte. Pas de temps à perdre. Elles
n’allaient quand même pas laisser cette dévergondée salir leur honneur et celui
de Roustina. Leur devoir et obligation était de chasser du village cette mal
propre, cette belle du plaisir. Leur
zèle de vertu les poussa à agir avant qu’il ne soit trop tard:
-
Il faut laver au plus vite la souillure,
la tâche rouge de la blancheur de notre village de Roustina. Puis l’une d’elles
suggéra :
-
Courrons vite chez Monsieur le Curé, qui
doit-être encore à table. Qu’elle soit excommuniée ou brûlée sur la place du
village. Une autre femme ajouta :
-
A sa naissance, jetons le bâtard dans
les eaux froides du Coa avec une pierre autour du cou. Les poissons et autres
bestioles feront le reste…
-
Celle qui n’avait pas encore parlé et dont
la langue était comme un couteau aiguisé, trancha d’un coup sec :
-
Il faut faire un exemple, sinon à
l’avenir, ce ne sont pas des petits anges qui vont naître à Roustina, mais des
petits diables hideux qui vont empester l’air pur et
chrétien de notre village.
En effet Wald, l’exemple fut trouvé rapidement ! Malgré les prières en faveur de ta mère de
tout le peuple de Roustina, Monsieur le curé,
sous l’influence des puissants du village, condamna tes parents, non pas au
bûcher, comme le demandaient leurs femmes, mais à l’exil vers l’Angola aussitôt
après ta naissance.
-
Ô mon Papy ! Mais je vais la tuer
celle-là !
-
Cela ne vaut même pas la peine Wald. Sa
méchanceté s’en chargera ! Les méchants finissent par aller vite au diable et à la mesure du critère de leur
poison ! Pour le moment contente-toi seulement de m’écouter.
La sentence
-
Le sermon de ta dite grand-mère avait mis
le village en ébullition comme l'aurait
fait un volcan endormi qui se réveille d'un long sommeil. Les habitants certes n’osaient pas se révolter
frontalement contre la force brute des puissants du village, mais ils
agissaient indirectement, d’une façon souterraine. Leur déception et colère
n’était qu’endormie prête à bondir lorsque l’occasion se présenterait de façon propice. Alors, à la tombée de la nuit, les femmes qui étaient les plus
compréhensibles de ces problèmes se
dirigèrent accompagnées de quelques hommes vers ma maison. Un silence de cercueil les accueillit, les hommes sifflotèrent pour éveiller mon attention. En effet, le bruit me surpris, et je ne tarda pas à m’approcher de la fenêtre de la
façade de la maison. Ils m'
aperçurent aussitôt derrière les
rideaux. Je leur fis signe que j'allais
sortir sans tarder. Je savais pourquoi
ils venaient et que les femmes m'attendaient de pied ferme et avec impatience
-
Comment David peux-tu laisser ton serpent de femme cracher ainsi
son venin à l’encontre de ton fils et de ta belle fille. N’était-elle la fille
que tu attendais ?
-
Écoutez, je vais faire de mon mieux. Je m'efforçais de parler calmement
essayant ainsi de calmer la colère des femmes.
-
Mais es-tu un homme ou … ? Vas-tu
laisser ta vipère de femme….
-
Ce n’est pas cela ! Je ne peux quand
même pas la tuer sur le champ il y a d’autres façons de faire.
-
Moi je vais lui écraser la tête à ton serpent si tu n’en n'es pas capable.
Vous les hommes, vous nous poussez à faire des bêtises, mais au bout du compte,
c’est nous qui les payons cash !
-
Tu es responsable de ton fils, non ?
Dit une femme plus que respectable que l'âge courbait, puis elle ajouta
encore :
-
Cela ne se serait jamais passé de mon
temps. Au lieu d’avancer l’on recule dans ce pays. Maintenant il n’y a plus de
femmes, plus d’hommes capables de se battre. Moi Monsieur j’ai fait la Maria da
Fonte*. Qu’attendez-vous pour faire une autre rébellion !
-
Elle viendra, Elle viendra senhora
Francisca.
-
Je me sentais fatigué et abattu, j'avais
les traits tirés, en me tournant vers le groupe, je leur dis :
-
Je sais que vos cœurs sont meurtris par ce
qui arrive. Je sais que votre indignation est grande. Je sais que vous ne
pouvez pas comprendre de raison ce qui est inacceptable. Je sens dans mes
entrailles une révolte encore plus
grande que la vôtre. Tout cela me touche personnellement. Sachez que je ne fais pas de différence. Il n’y a pas ici un homme contre une femme
Madame Francisca. Ils sont tous les deux
mes enfants, aussi bien l’un que l’autre sans distinction, ainsi que le bébé
qui est dans le ventre de sa mère. Ils sont la chair de ma chair ! Vous
comprenez.
-
Mais alors David, fais quelque
chose pour ton fils Claudio et pour ta belle-fille, cette malheureuse
Virginia. Cours chez le curé, interviens
au plus vite. Alors magne-toi le cul David, allez file, que fais-tu là à attendre !
Mon petit Wald, celle qui parlait comme
une mère était la vieille Francisca. Elle est montée au ciel, comme l’on dit au
village le jour où le Portugal a battu la Corée du Nord 5-3 lors de la coupe du
monde. Un jour de fête au Portugal, mais un jour de tristesse dans toutes les
maisons de Roustina.
Mon petit-fils, mon petit Wald, tu sais en
l’écoutant, la Francisca comme nous l’appelions, je ne pus retenir mes
larmes, elles coulaient sur mes joues, chaudes et abondantes comme celles de
Madeleine à la mort de son Jésus.
-
Mais tu pleures encore Papy. Je ne veux
pas te voir pleurer mon Papy.
-
Mais je ne pleure pas Wald, ce sont mes yeux qui… Entre deux
sanglots je leur dit :
-
Ça ne sert à rien à Francisca.
-
Mais pourquoi ? Demanda une autre
femme interloquée !
-
Ça
fait plus de deux heures que je suis revenu de chez le curé. Sa décision était déjà prise. A l’heure qu’il est je suis un père déjà sans
ses enfants !
-
Mais comment cela David ?
S’étonnèrent toutes les femmes en cœur.
-
Expulsés, exilés vers l’Afrique ! Mon Claudio et ma
Virginia, mes enfants devront partir dès que le bébé naîtra. Cela me fend le
cœur et m’arrache les entrailles. Mes enfants sont morts avant d’être
réellement morts. Vous comprenez mon déchirement. Que vais-je devenir sans
eux ?
-
On a déjà vu d’autres. Ce ne sera pas la dernière. Nous allons nous
unir dans la joie et le malheur et continuer à luter, à aller de l’avant. Puis
Francisca poursuivit. Avec les exilés vers l’Afrique et tous ces jeunes qui fuient chaque nuit l’armée et leur guerre
coloniale pour aller à Salto* pour la France ces villages du Portugal ne seront
habités que de vieux comme moi ! Je me demande qui va planter les patates,
faucher les foins, faire les moissons. Que va devenir notre pauvre pays si
le diable n’importe pas l’autre !
(Des
millions de portugais,surtout des paysans,souvent illettrés, ont fui la
dictature de Salazar vers les démocraties dans les années 60: Usa,
Canada,Europe du Nord dont 1million environ en France)
-
Qui est l’autre Papy ?
-
On verra plus tard Wald ! Ce que je voulais te dire, c’est que
la
semaine de
ta naissance n’était pas encore finie que ton père et ta mère avec toi
dans ses bras et du caca dans tes couches de lin blanc, tous les trois, vous
attendiez sous surveillance policière de la P.I.D.E. à Lisbonne le fameux
paquebot Vera Cruz à destination de Luanda en Angola. Et voilà mon petit
garçon ! C’en est bien assez pour ce soir.
Puis avec un sourire forcé :
-
Maintenant le conte est fini
Mon
petit Wald va faire son pipi
Aussitôt
il faut filer au lit
Je
viendrai lui faire un bisou
Tout
chaud dans ses oreilles et son cou.
Papy
va lire quelques instants une bande dessinée
Ça
l’aidera à changer les idées !
-
J’y vais ! J’y vais Papy
Mais
viens que je te dise un grand merci
Accompagné
d’un gentil petit câlin
Je
vois que mon Papy en a bien besoin !
* * *
« Angola »
Angola, N’Gola pays tropical
Africain, lusophone et Austral
Paradis meurtri de l’Afrique
Ta beauté est sans égal.
Peuple injustement mal traité
Quand seras-tu enfin aimé !
Ô Angola, mon joli pays
Quand seras-tu enfin béni,
Cinq-cents ans déjà ! Ça suffit.
Réveillez-vous les Orishas africains
Et toi belle Oshum, déesse des
rivières !
Sors des pantalons de Shangô,
Couvre toi de jaunes parures,
Va chercher ton miroir,
Détourne ton cours d’eau,
Dépose sur la table des convives
Un joli vase de verre transparent,
Embellis de fleurs tropicales:
Un pied, droit, fier, puis deux et trois
Jaunes-verts-rouges d'Heliniconia
Becs de perroquet,
Pinces de homard,
Impatience de Zanzibar!
Il est plus que temps Oshum
Réveille-toi et vas! Allez, dépêche-toi
Mais triste aveugle, ne vois-tu que
Mon
Angola a besoin d’espoir !
Arrivée à Luanda
Là-haut, dans le ciel bleu de Luanda, le
soleil du mois août déchirait les chiffons de nuages blancs. A droite
s’étendait le tapis vert des pelouses piétinées par quelques maisons coloniales
hautaines et méprisantes. A gauche s’étendait sans fin « le Musseque »,
la favela angolaise. Des cases carrées misérables au toit de zinc se dressaient
dans le rouge de la terre à l’odeur de sang. Dans la baie de Luanda, un vent
capricieux sortait les cocotiers de la plage de leur somnolence et hérissait la
crête des vagues, l’on dirait des moutons blancs. Une vaste esplanade, que le
Gouverneur colonial avait fait construire très rapidement, certains disait à la
va vite, suivait la mer pendant quelques kilomètres. Sa forme en fer à cheval élargi, la faisait ressembler à un boa
prenant le soleil dans une clairière de la forêt tropicale. Grâce à ce genre de
démonstration, personne ne pouvait plus
douter qu'en Angola la modernité et le progrès étaient en marche, par rapport à
d’autres contrées d’Afrique, où la misère et le désordre ne pouvait être
qu'affligeants. Grâce à dieu et à Satanlazar, dans ce pays, cette terre
lusitanienne, depuis cinq siècles, il y avait la paix mais aussi l’ordre,
l’autorité et la sécurité. Ailleurs, ils pouvaient continuer à crier des
mensonges, mais l’Angola, dieu soit loué, dans le respect, suivait le bon
chemin. D’ailleurs, il ne pouvait avoir qu’un bon chemin, le leur.
Exactement au centre de l’esplanade
construite en granit provenant de la
carrière des Lajes de Roustina, se
dressait dans une posture héroïque et froide la statue de Diogo Cão. Dans la
main gauche le découvreur tenait fièrement une épée en bronze déjà verdâtre à
cause de l’humidité tropicale. De sa main droite, il soutenait une sphère
armillaire, qui semblait trop lourde et couronnée par la croix de l'Ordre du
Christ. Son regard semblait figé pour l'éternité dans le lointain. A ses pieds,
un petit jardinet fleuri de becs de perroquet
tentait d’apporter un peu de gaieté. Un grillage en fer forgé, peint
récemment en noir, brillait dans un
éclat soleil complétant ainsi un ensemble à l’apparence très austère.
Dans la partie inférieure du monument l’on pouvait lire, écrites en lettres
dorées : En l’année de grâce de 1482 Diogo Cão découvrit le fleuve Zaïre
et le Royaume du Congo.
Cela faisait donc plus de cinq siècles que
la culture et la civilisation Lusitanienne en Afrique imposait sa glorieuse
présence !
Mais ce qui attirait l’attention du passant,
c’était un mât blanc, tout en hauteur, planté énergiquement au sol. Il semblait
blesser tout autant la terre qu’il pénétrait que le ciel qu’il perçait comme
une lance. Pourtant tout en haut
flottait fièrement dans le ciel azuré, déchiré çà et là par des nuages
blancs, un drapeau portugais énorme. Sa taille démesurée était telle qu'il paraissait
humilier l’ensemble du monument finissant par l’alourdir et même l’enlaidir.
Ainsi, légitimé par la volonté de Dieu, par le
courage d'hommes illustres au passé glorieux, le Portugal commande et ordonne
en Angola.
Comment imaginer, l’inimaginable. Il ne
manquerait plus que d’autres envisagent de gouverner ce qui est nôtre. Où
a-t-on vu un pays africain prospère dirigé par des africains ? Couper la
canne, cueillir les grains de café, ramasser le coton, couper le sisal, ça oui
les noirs peuvent le faire, mais dirigés par des blancs. Chacun à sa place et
dieu à la sienne. Seul Dieu sait ce qui est juste et Dieu sait ce qu’il fait.
-
Comment lecteur, tu sembles interloqué,
même révolté par de tels propos. Tu te dis : quel dieu d’amour et créateur
de tous les hommes pourrait-il différencier et sous-estimer ainsi une partie de
ses enfants ? Tous les hommes blancs ou noirs ne sont-ils pas des enfants
de Dieu, tous égaux ?
- Et bien, figurez-vous, bande de cocos, que
vos questions ne nous intéressent pas… Nous les Portugais avons été chargés par
le Très-Haut, le Tout Puissant de l’univers, du ciel et de la terre d’une
magnanime mission, celle de faire découvrir le monde au monde avec nos
caravelles. Mais ce n'était pas un but unique, sa volonté suprême était que
nous y propagions Sa foi, le gouvernions en Son nom et selon Ses propres lois.
Alors,
pas question que des mouvements indépendantistes, des rouges, ou autre racaille
du même acabit vienne troubler l’ordre établi. L’ordre de notre chef
prestigieux, notre cher Doutor Antônio Oliveira Salazar. Hors de question de
composer avec ces bandits de terroristes, de pitoyables assassins, à la solde de ces matérialistes communistes. Si nous les laissons faire, ces
mécréants vont jeter ce pays et le monde tout entier dans des eaux croupies. Dans des terres du diable que polluent des grands
diables cornus et poilus à la queue fourchue. Nous les vrais Portugais sommes
les derniers boucliers de défense de la civilisation chrétienne et occidentale.
Chez nous nous ne voulons pas de ces rats d’égouts de Moscou, ces satanés
bolcheviks.
Moscou
par ci, Moscou par là. Ça suffit ! Nous ne voulons pas entendre parler de
Moscou. Mais vous savez bien que leur saloperie de révolution, ne vaut pas un
clou de la sainte croix de notre seigneur Jésus Christ. Un être humain, une
vie, un pays sans Dieu finira dans le
feu. Le feu éternel, m’entendez-vous athées au service du diable et faiseurs du
mal en cette terre portugaise d’Angola.
-
Angola é nossa ! Angola é nossa ! L’Angola est à nous, vociférait un
petit groupe de colons fanatiques venant assister à l’arrivée d’un nouveau
bataillon de soldats au port de Luanda provenant de Lisbonne.
***
CHEMIN FAISANT VERS NOVA LISBOA
Nova Lisboa devint Huambo
Le Pingouin Tropical
-
Mais qui est donc cet étrange pingouin tropical en train de jaboter ?
Claudio plus qu’interloqué, sortit la tête par la fenêtre de la jeep.
Virginia interrogea du regard son mari et
son ami de jeunesse Armando, le chauffeur, sans comprendre. Son regard plongea à l'extérieur de la voiture,
et découvrit un petit bonhomme presque écrasé au sol. Il avait un costume noir
usé et trop grand pour ce rachitique tronc d’arbre sec qu’il était. Il portait
une chemise blanche, râpée et souillée par une odeur forte et malodorante
de transpiration. L’ensemble lui donnait
l’allure maladroite d’un nouveau manchot atterri par erreur sous les
tropiques ! D’une façon pataude, il essayait de soulever sa petitesse sur
la pointe de ses bottes, tout en faisant le salut fasciste à la statue sereine
de Diogo Cão qui resta de granit et très indifférente à ses couinements et
jabotements de pingouin:
-
L’Angola est à nous ! L’Angola est à
nous ! Hurlait-il, comme pour s’en convaincre.
-
Ce n’est rien, dit Armando le chauffeur.
C’est un vieil ultra, un certain Pashteka, ancien directeur de la (Mocidade Portuguesa*) Jeunesse
Portugaise de Guardangal. Il est arrivé
en Angola, il y a une année environ,
pour civiliser cette Afrique arriérée et la peupler de sang blanc! Ce sont ses dires. Des restes de propagande
Satanlazariste. Des stupidités, mon cher Claudio! Que peut-il peupler cet arbre
sec et épineux sans fruit. C’est un vieux garçon comme notre chef de Lisbonne.
Peut-être même un homosexuel. Peu importe ce qu’il est. Il y a de la place pour
tout le monde. Par contre il ne peut pas y avoir de place pour de telles idées.
Si ça ne change pas ce pays va droit au désastre. Pourtant avec la victoire des
démocraties en quarante-cinq nous pensions que c’était leur fin. Mais ici en
Angola aussi bien qu’en Métropole, ces idées ont la vie dure et prospèrent
encore. La deuxième guerre Mondiale de
1939 à 1945 n’a pas fini son travail, ni en Espagne, ni au Portugal mon cher
Claudio. Pour le moment il vaut mieux la
fermer sinon on va finir dans les camps de la mort de Caxias, d’Aljube, de Péniche
ou même de Tarrafal au Cap Vert ! Visiblement agacé par toutes les
immondices sur l’Angola qui sortaient de la bouche du vieux pingouin tropical,
Armando grinça des dents et respira fort
comme si l’air lui manquait :
-
Le
soleil tropical lui a séché la jugeote à ce crétin. Quant à la
civilisation de progrès dont il parle,
elle peut attendre 500 ans de plus. Puis se tournant vers Claudio et Virginia,
Armando leur dit à voix basse.
-
L’on raconte dans l’élite pure et dure des
blancs de Luanda que la vérité serait
toute autre. Ce fou, aux idées sales d’un autre temps, aurait été écarté par le
pouvoir de Lisbonne de son poste de directeur de la Jeunesse Portugaise, suite
à des bourdes répétitives. C’est que
l’União Nacional, création de notre chef, souhaitait donner une image,
seulement une image Claudio, plus conforme aux nouveaux temps. Alors, ils se
sont
débarrassés de ce pingouin, en l’exilant vers l’Afrique. Bien sûr, cela
lui a été proposé comme une promotion.
Claudio
avait effectivement reconnu au premier regard l’ancien Docteur Pashteka,
c’est-à-dire l’exalté Chef et Directeur Général de la Jeunesse
Portugaise dont le devoir était de distiller la propagande salazariste auprès
des jeunes de plus de dix ans dans les
établissements scolaires du district de Guardangal. En l’écoutant une douzaine
d’années plus tôt, quand il était jeune collégien haranguer les élèves de 6ème
le jour de la rentrée scolaire, ses jambes se mirent à trembler comme les
brins d’herbe dans la prairie de son village les jours de vent de Nordeste. Le soir
même, le jeune Claudio écrivit une lettre affolée à son père David pour
lui référer, qu’il préférait être berger de chèvres et de moutons à Roustina,
qu’étudiant au Lycée National de Guardangal !
Le traumatisme fut tel qu’à la fin des
vacances de Noël, le jour où il devait retourner au Lycée de Guardangal,
le petit Claudio eu une colique qui dura trois jours. Cela mis fin
définitivement à sa scolarité grossissant ainsi le club « des études pourquoi faire ? » selon le chef au-dessus
de tout, ne supportant aucune contestation ni commentaire, un chef qui a
toujours raison.
En effet, son retour aux études n’eut
jamais lieu et il devint berger.
Mais
un berger digne de figurer dans le tableau de Silva Porto Guardando Rebanho. Claudio était un berger romantique. Pendant la
journée jouait de la flûte à ses moutons et le soir gribouillait des
bucoliques.
Au
cours de longs mois, presque une année,
ses sommeils furent parsemés de cauchemars et les nuits agitées. C’est que les
discours du docteur Pashteka venaient perturber son sommeil. L’enfant de douze
ans était effrayé par le visage rouge d’ivrogne de Pateshka. Parfois Claudio se
réveillait la nuit en plein cauchemar. Sa chemise en lin blanc était drainée
par un fleuve de sueur. Dans ses cauchemars accompagnés de cris du trouble de
panique, il voyait gesticuler une horrible bête aux bras courts et
menaçants. La bête vociférait du haut de
son estrade de la salle de classe. Elle proclamait que le Portugal était en
guerre en Afrique.
-
Notre patrie a besoin de vous. Notre pays
a besoin de tous ses patriotes pour le défendre des terroristes, des nègres,
des ennemis du Portugal et de Dieu.
Cette guerre épouvantait déjà Claudio.
L’enfant qu’il était ne savait pas bien pourquoi, mais quelque chose dans son
cœur lui disait que ce n’était pas sa guerre. Il préférait jouer avec ses
moutons à la laine si douce sur les collines verdoyantes de Roustina. C’était
bien plus naturel taquiner les chèvres mais qui parfois se cabraient contre lui
en lui montrant des cornes menaçantes.
A ce moment-là et sans comprendre pourquoi, le
petit Claudio aimait jouer à se faire peur et cela lui donnait la chair de
poule. Mais muni de son bâton de cognassier, en forme de crosse d’évêque, il
cognait par terre. La chèvre prenait peur aussi et devant la menace finissait
par rentrer dans les rangs du troupeau. Claudio se sentait fier d’être berger.
Cela c’était quand il était enfant de douze
allant sur les treize ans à Roustina.
Maintenant
arrivant en Angola, une douzaine d’années plus tard, marié et père de famille,
il regrettait ce choix-là. Trop
tard ! Mais son fils Wald ne serait pas berger ! Voilà ce que Claudio
se promettait en silence.
Le souvenir de Pateshka est resté pour Claudio
adolescent un vrai traumatisme.
-
Le Pateshka, ici, à Luanda! Mais c’est
impossible se dit Claudio. Il regarda la réaction de sa femme et de son vieil
ami Armando. Avaient-ils entendu ses paroles silencieuses qu’il s’était dit à
lui-même ?
-
C’est impossible ! Moi qui ai fui ce
monstre quand j’étais enfant, je le retrouve en Angola alors que je suis
adulte ? Serait-ce tout ceci de mauvais augure ?
Claudio semblait perturbé. Tout d’un coup
il se laissa gagner par de la superstition.
-
Non, ce ne pouvait pas être le Pateshka d’autrefois. Non. Je refuse d’y
croire, se dit en lui-même Claudio. Ce petit tas de merde qu’il avait là,
devant les yeux, était bien plus petit que celui qu'il avait vu avec ses yeux
d’enfant. Dix-sept ans s’étaient passés depuis cet événement traumatisant.
Comme il détestait ce croûton de vieux
fasciste, il le haïssait même. S’il n'avait pas été accompagné par son ami Armando, sa femme, Virginie et son
bébé, il l’aurait envoyé d’une fois pour toutes en enfer, et l’aurait fait
damner par tous les diables. Puis sentant la colère remonter en lui tout en faisant en sorte de
la garder en silence pour lui.
-
Putain de merde ! Je déteste ce virus, ce parasite de la société,
ce bourreau qui avait traumatisée, pendant de larges années, des générations
d’enfants et d’adolescents. Pourra-t-on pardonner un jour à ce type de
crapules ? Se demandait Claudio dubitatif.
-
Pendant des années et des années, depuis
1933, ces salauds ont lavé le cerveau à des milliers de jeunes pour ensuite les
polluer avec des idées fascistes et les contaminer en y ajoutant des microbes
du Satanlazarisme. Puis plus calme et
regardant le ciel.
-
Combien d’années faudra-t-il, pour que
dans une société future, soit
complétement endigué le virus du
fascisme italien, du Satanlazarisme, du Bestamontisme, du nazisme mais aussi du
Satanstalinisme ?
Puis après un moment d’interrogation Claudio
se demanda :
-
Combien d’années faudra-t-il pour créer des
êtres humains respectueux des autres sous la lumière humaine de la
démocratie ?
Maintenant les traits du visage plus
détendus et le raisonnement plus sage :
Peut-être faudra-t-il pardonner. Pardonner
pour ne pas continuer à alimenter la
haine. Oui, pardonner à ces crapules sans cœur, c’est les faire douter de leurs
certitudes, leur montrer qu’il y a d’autres chemins. Mieux leur montrer que
l’homme n’est pas un, mais multiple, dans la richesse de la diversité. Oui,
leur montrer à ces monstres inhumains qu’il y a de la place pour tous, dans ce
pays, dans cette Europe et dans ce Monde.
– Non, Messieurs Salazar, Franco, Hitler,
Pétain, Staline d’hier et d’aujourd’hui encore. Non ! Le chef n’a pas
toujours raison ! Criait en silence Claudio.
Dans son monologue intérieur Claudio
parvenait de plus en plus à préciser sa pensée.
- De plus,
la vengeance ne ferait que placer les victimes d’aujourd’hui au même
niveau que les tortionnaires d’hier. Cependant, le jour où la démocratie
sortira du brouillard, car la brume finira bien par se lever, la justice devra
être faite pour tous ces jeunes, et tous ces êtres humains qui ont été traumatisés,
dans leur tête, dans leur cœur, et parfois dans leur corps. Ces salauds devront
répondre de leurs actes.
-Mais Claudio tu parles tout seul ?
Lui demanda sa femme.
- Non Virginia ! Mais qu’est-ce que
tu dis-là, mentit Claudio quelque peu
agacé.
- Pardon, mon chéri. Je croyais. Dit
Virginia avec un sourire ironique.
- Ce n’est rien Claudio, lui dit
Armando, qui soudain eu des craintes que
le passé troublé de de son ami ne
revienne à la surface. Ne fais pas comme la huppe, qui passe sa vie à gratter
la merde des bouses de vache. Claudio, maintenant tu es en Angola un beau pays
avec plein d’avenir. Mon Claudio, maintenant il faut regarder la vie devant
Toi. Mon ami, oublie le passé !,
–
Vite ! Vite ! Redémarre la
voiture Armando, dit Claudio, sinon
Je vais casser la figure à ce pingouin.
*
Mocidade Portuguesa. La Jeunesse Portugaise.Mouvement fasciste que tous
les enfants devaient intégrer à partir de l'âge de 11 ans
Réfugié dans sa
caverne
Claudio se recroquevilla contre la porte
de la jeep. S’il pouvait au
moins échapper au regard de ses compagnons
de voyage. Son envie immédiate serait de se cacher au fond d’une caverne.
S'étaient-ils rendu compte de quelque chose. Peut-être pas, mieux valait faire
semblant de rien, ne pas en rajouter.
-
J’ai un coup de barre. Je crois que je vais m’assoupir quelques minutes,
dit Claudio en se réfugiant dans sa fuite.
-
Mais oui, mon chéri, pique un petit somme ! Lui dit sa femme qui le
regardait avec tendresse. Elle l'aimait tant son Claudio. Elle adorait quand il
la prenait dans ses bras, quand il lui déposait des baisers tendres sur les
lèvres, quand il lui murmurait à l'oreille des mots d'amour.
- Oui, mon chéri repose-toi tranquillement, je veille sur toi !
Armando se mit à rire pour détendre
l’atmosphère.
-
C'est peut-être l’effet de la chaleur. A moins
que ce ne soit le décalage horaire. Ah, non, j’ai compris, je crois que tu as
été piqué par la mouche tsé-tsé à ton arrivée à Luanda !
Mais
Claudio n’entendait plus. Il dormait déjà à poings fermés, comme le paresseux
accroché à une branche.
Virginia veillait sur son bébé allongé à
côté d’elle sur la banquette arrière de la jeep. Mais elle jeta un dernier regard de soulagement à travers la lunette
arrière de voiture. Celle-ci était déjà salie par la poussière rouge de la
route. Mais elle voyait quand même disparaître, de plus en plus loin, la silhouette du Pingouin. Son
crâne couleur de cire luisait. Ce n’était plus qu’un point au milieu d’une
tache noire. Elle se demandait, un peu angoissée, quelles autres étranges
surprises ils allaient trouver dans cet Angola qu’ils ne connaissaient que par
le cours de géographie de Cm1. Tant d’années étaient passées depuis cette
époque, mais des mots, des phrases des cours de géographie raisonnaient encore
dans ses oreilles:
-
La capitale de l’Angola est Luanda. Sa superficie est de
1 200 000 km2. Cette province ultramarine est quatorze fois plus
grande que le Portugal.
-
Mais comment est-il possible qu’une de nos provinces soit plus grande
que notre Portugal s’était demandé
Virginia Peres la 1ère élève de la classe de CM2. Elle fixa la
maitresse Mlle Imelda du regard en entendant cela, mais il était hors de
question de mettre en cause son savoir et encore moins de l’interrompre.
Mlle Imelda poursuit son exposé en
affirmant d’une voix sure et convaincante:
-
C’est la plus riche de nos provinces
d’outre-mer. Elle produit du pétrole, des diamants du café, de la canne à
sucre, du…
-
Agha ! agha ! La plus
riche ! Ah ! La richesse tant convoitée, se dit-elle à elle-même. La
petite Virginie comprenait de plus en plus la vérité au fur et à mesure que la
maitresse dispensait son enseignement.
-
Mais dans quelle partie du monde a-t-on déjà
vu d’une façon naturelle une province quatorze fois plus grande qu’un pays ou
une nation ? Non ! Non ! Cela ne se pouvait pas. Cela était
logiquement impossible. Puis elle se dit encore.
Dans
le vieux livre de géographie qui avait déjà appartenu à son père Alexandre
Peres était écrit noir sur blanc le mot colonie et non pas province.
-
Ça
doit être cela cette chose barbare que l’on appelle le colonialisme. Elle avait
entendu ce mot sans le comprendre chez le maître d’école des garçons lors d’une
discussion animée avec maîtresse. Cette discussion avait aussi levé le doute
sur les sois disant yeux doux du maître à l’égard de sa maîtresse et cela selon
les ragots du le village.
-
Oui !
Oui ! Je comprends maintenant. Se dit en elle-même Virginia que
malgré son jeune âge commença à se rendre compte qu’il fallait lire aussi entre
les lignes.
-
La vérité, c’est que le Portugal occupe ce
pays lointain pour ses richesses.
En
ce samedi du mois d’août de 1953, Virginia n’était plus la première élève de la
classe de Cm2 de l’école primaire de Roustina. Comme le temps avait passé vite.
L’on dirait que c’était hier. Au jour d’aujourd’hui elle était une femme, une
femme mariée. Elle était en Angola, avec son Claudio, avec Armando son ami de
toujours, et son enfant de quelques mois dans son giron. Elle n’était pas
triste, elle n’était pas gaie non plus. Cependant Virginia se demandait avec
une interrogation sans réponse de quoi serait fait demain. Mais cette
question tout le monde se la posait dans la voiture et même celle-ci. Un seul
ne se la posait pas, l’enfant, qui dormait à
poings fermés !
***
De quoi sera fait demain ?
Environ vingt-cinq ans s’étaient écoulés.
Les cours de géographie, d’histoire, de religion et moral étaient d’un passé
lointain. Ce samedi Virginia était en train de rouler dans une vieille jeep
avec deux hommes, son Claudio et Armando. Tous les deux avaient été des
camarades, dans la même école, mais pas dans la même classe, car garçons et
filles étaient séparés. Le fruit de ses entrailles, Wald porte le prénom d’un
poète brésilien. Son tendre âge faisait dire à tous qu’il comptait à peine
comme passager.
Armando depuis trois ou quatre ans est
devenu propriétaire, d’une plantation moyenne de canne à sucre, mais
aussi de tabac et de coton, sans oublier des petites terres produisant du café.
Sa plantation se trouve dans les environs
de Nova Lisboa. Cette ville est la capitale régionale se situant en hauteur et
au centre d’un plateau portant le nom de Huambo. Ses terres agricoles sont
rouges et particulièrement fertiles. Le climat est tempéré et rappelle quelque
peu celui du nord du Portugal.
Tout le monde a trouvé sa place dans la
jeep. Peu de kilomètres après Luanda est devenue rougeâtre à cause de la
poussière. Armando conduit sans trop de
secousses. Il insinue que sa jeep est docile et en même
temps caractérielle comme un âne. Il prétend même qu'elle n’a nullement besoin d’être conduite tellement elle connaît
par cœur le moindre nid de poule de la route entre Luanda et Nova Lisboa.
Claudio a complètement oublié le Pingouin Tropical. A présent il rit et fait
semblant de chantonner comme un pinson. Sa
chemise blanche fait ressortir le
rouge d’écrevisse de son visage.
On pourrait presque lire dans son visage
qu’il veut séduire une seconde fois sa femme.
- Je retrouve mon beau Claudio, le
séducteur, celui qui voulait plaire à la maîtresse d’école autant qu’aux filles
de la classe, dit Armando content et heureux de retrouver dans la gaité son
ami d’enfance.
Cependant Claudio papa ne réagit point à la plaisanterie de
son ami. Calé au fond du siège du copilote, et comme s’il avait mangé du lion,
il était heureux et prêt à faire face aux cahotements d’antilope de la
jeep. Maintenant il se sentait avec du
courage pour parer à tous les mauvais
coups de leur vie en Angola. La vie parfois joue des tours. Mais que
faire sinon aller de l’avant et essayer de gagner à chaque fois. Néanmoins il
n’avait jamais imaginé auparavant mettre ses pieds en Afrique.
Virginia disposait de tout l’espace de la
place arrière de la voiture. Elle était toute occupée par ce que représentait déjà pour elles sa progéniture.
Confiante, elle l’était. De toute façon sa vie en Angola ne pouvait pas être
pire que celle qu’elle a connue dans son village.
La jeep ne s’occupait de personne tout en
veillant sur tout le monde.
-
Je vais leur montrer à tous et en
particulier au petit bonhomme, dont elle enviait la jeunesse et l’avenir.
-
Mais que croient-ils les autres. Je ne
suis pas encore un tas de ferraille comme le prétend mon nouveau patron.
La jeep roulait sereine, presque heureuse,
comme lors des promenades du dimanche en famille. Elle était presque contente
de se revoir en train de rouler sur un
morceau de route asphaltée en bordure du lac Kilunda dans la petite ville
pittoresque de Funda. Tout en faisant attention à ne pas sortir du tapis de
bitume noir, elle posait un œil de phare attentif sur la route et un autre
curieux sur le joli lac
–
Que c’est beau un lac, se dit elle !
Si on pouvait se mettre un peu les pieds dans l’eau et se rafraîchir de la
chaleur avant d’entamer les premières hauteurs du plateau de Huambo.
Mais personne ne semblait s’intéresser aux
peines de la monture à quatre roues.
Du côté des passagers les sauts de la
voiture sur les nids de poule avaient eu raison de Claudio. Il avait dormi
comme un paresseux d’Amérique centrale non pas sur un arbre, mais dans la jeep.
Mais c’est aussi un saut de la jeep, aussi long que celui d’un impala, sur un nid de poule qui l’avait réveillé.
Maintenant il avait les plus grandes peines du monde pour sortir de sa
léthargie.
-
Où sommes-nous déjà Armando, demande
Claudio ayant perdu la notion de l’heure ainsi que de la distance parcourue et
même du lieu où il se trouvait.
-
Mais nous sommes en Angola, mon N’Gola !
lui répondit Armando avec un semblant d’ironie dans les lèvres.
Claudio décidément n’était pas tout-à-fait
réveillé. Il semblait encore avoir la tête ailleurs, dans un passé pas si
lointain habité par des troubles de panique et d’inquiétude. Son asthme se fit
sentir. Comme un poisson, il tentait de sortir la tête de l’eau pour chercher
de l’air. Sa respiration était difficile et étouffée.
En même temps qu’il s’étirait discrètement
les bras, il projetait fixement son regard sur le lointain de la route. L’on
dirait que Claudio essayait d’y trouver le nouveau chemin de sa vie. Pas
uniquement de la sienne, mais aussi celle de sa petite famille. C’est que
maintenant il ne parlait, ne pensait plus à la première personne. Il ne disait
plus « je » mais « nous » ! En prononçant
ce dernier mot il y trouvait de la responsabilité, mais aussi un grand bonheur.
-
Qu’est-ce que ce pays va nous réserver?
Claudio s'interrogeait en silence.
Le
départ du village avait été si
précipité. Le curé et les autres l’avaient mis dans la rue comme
un voleur. Ils l’avaient exilé comme un traître, comme un salaud, pas uniquement lui et sa femme, mais aussi le
bébé. Tous les trois virés comme des malpropres. Même Le bébé si petit, d’une semaine à
peine !
-
Pauvre créature ! Comment Monsieur le
curé une personne qui se voulait guide d’une religion d’amour et de
pardon ? Comment ces personnes argentées du village qui s’affichaient
comme modèles du respect ? Comment Dieu avait-il pu accepter cela ?
Comment avaient-ils pu tous, faire cela !
Ma femme, mon fils, moi-même, qu'avons-nous fait de mal ? Était-ce
condamnable de s'être aimé passionnément, d’avoir donné la vie, d'avoir conçu un enfant, juste trois mois avant le mariage ? Quelle morale digne
de ce nom, quel régime de sagesse peut-il condamner l’amour et la vie ?
En
effet pourquoi ?
Est-elle
juste cette loi
Qui
transforme l’amour en péché
Peu
de valeur à la vie d’un bébé
La
vie d’un Fais-t-on de l’amour Que
faire ? Pauvre ô ma pauvre nation !
Dans ce village, dans ce pays,
ils décident, ils dirigent, ils
imposent.
Se
taire, se taire, car eux seuls ont raison.
Faire un poème
Le Flamboyant
Après le virage à gauche la route
s’écartait maintenant du lac Kilunda et
s’enfonçait vers le sud plus à l'intérieur des terres. La jeep
prit de la vitesse, tout en essayant de s’écarter des nids de poules, qui
étaient de plus en plus nombreux. Tout d’un coup Claudio aperçut un
magnifique arbre tout couvert de fleurs rouges.
- C’est
quoi ce bel arbre ? Dit Claudio avec curiosité et admiration. Mais
aussitôt sa femme renchérit :
- Il n’est pas seulement beau, il est
magnifique. Jamais je n’ai vu un aussi joli arbre, cria-t-elle avec admiration
et stupéfaction
- C’est un flamboyant. Vous n’avez pas
fini de voir de belles choses dans ce pays ! dit Armando content que ses
amis soient sensibles à la beauté de son
Angola. Lui aussi, aussitôt arrivé de métropole, il était tombé amoureux de ce
pays, de ses paysages mais aussi de ses gens.
Il était aussi très heureux que son ami
d’enfance vienne le rejoindre. Le pays avait besoin de gens comme lui.
De plus, ce régime ne pouvait pas durer toute une éternité. Un jour, il finirait
bien par tomber, comme un fruit pourri. La liberté, le progrès, s’installaient
presque partout en Europe occidentale.
Le Portugal et aussi l’Espagne n'allaient
quand même pas rester dans cette longue nuit à l’écart de tout cela. Il fallait aussi que dans ce coin d'Afrique
arrive un air de liberté, un clair de lune, où européens, africains, et
métisses, main dans la main, construisent un Angola arc-en-ciel.
Sinon, le risque serait que ce pays tombe
dans la guerre civile ou dans l’autre enfer de couleur rouge celui-là.
Qu’auraient-ils de mieux, ces soviétiques, ces communistes chinois à nous
offrir sinon les goulags et les camps de concentration. Ce serait
fuir un diable pour tomber avec d’autres pas meilleurs !
Armando se mit à rêver, il n’évitait plus
les nids de poules, mais au contraire semblait
rouler dessus à toute allure en y prenant un plaisir évident.
Claudio se tourna vers le chauffeur et regarda
avec étonnement cette manière de conduire. Armando lui répondit avec un sourire
bienveillant qui voulait dire que c’était la conduite la mieux adaptée à la
circonstance. Puis il ajouta avec humour.
–
Mais ce sont les routes du progrès, du
développement angolais dont se vente tant notre gouvernement à Lisbonne.
Regarde ces chaussées Claudio. Elles sont à l’image de notre Angola et
peut-être même du régime. Des nids de poule !
En
disant ces mots, l’agacement se développait sur les traits de son visage marqué
par le soleil. Une certaine fatigue semblait l’envahir aussi. Sans le vouloir
Armando se laissa aller émettre un
profond bâillement. Comme pour s’excuser et maîtriser ses mauvaises pensées, il
se força à faire un large sourire. Son
visage pris l'allure d'une plaine ensemencée de la plus sereine des
tranquillités.
Ce sourire avait fait changer son regard à
la rapidité d’une averse tropicale qui après avoir déversé des tombereaux d’eau
et une certaine obscurité, réinstalle le soleil aussi vite qu’elle l'avait
chassé.
Maintenant, sur son visage l’on pouvait
entrevoir même, la lumière blanche d’un champ de coton au moment de la récolte.
Dans sa tête, il y avait aussi du mauvais temps dû principalement aux
circonstances, mais dans l'ensemble, il fallait croire que c’était un plaisir
de vivre sous les tropiques. Puis se tournant vers Claudio :
***
Pas de billet de retour
Ne t’inquiète pas, mon Claudio, tu vas
aimer cet Angola. Oui, vous allez aimer ce pays. Mais seulement, si vous savez
le regarder tel qu’il est, si vous savez voir avec votre cœur ces gens, ces
paysages. Sinon ce sera une peine perdue.
Claudio peut-être endormi par le
cahotement de la jeep ne comprenait pas la portée et la signification de tels
mots mystérieux. Etait-ils de bonne au mauvaise augure, de manda-t-il.
Mais Virginia répondit au chauffeur du tac
au tac sans imaginer le moins du monde ce qui malheureusement aller arriver
quelques années après:
-
Mais mon cher Armando, quelle idée !
Nous n’avons pas prévu de billet de retour. Puis attirant son regard sur son
fils en train de téter, comme pour lui dire que son bébé était l’Angola et
aussi son avenir. Ensuite elle baissa ses yeux attentionnés sur son bébé le mis
avec douceur sur le ventre pour qu’il fasse son rot, en même temps qu'elle
cachait son sein.
Les yeux d’Armando étaient toujours
braqués sur la route. Ses pieds jouaient sur les pédales. Par moments l’on
entendait des craquements provenant de la boîte à vitesses. Ses mains
caressaient légèrement le levier de vitesses de la jeep. Sur la route, il se
comportait comme un chasseur surveillant sa proie dans la catinga. Tout en expliquant pourquoi il conduisait de la sorte, sur
les routes angolaises:
-
Ainsi les roues de la jeep sautent sur les trous de la chaussée, comme nos
« palancas » noires bondissent en courant devant les crocs des
lionnes qui les chassent. Si on ne conduit pas de cete façon, les essieux de la
jeep risquent de se casser. Après c’est la galère. Il faut patienter sous le
soleil la pièce qui se fera attendre, un, deux, trois jours, voir une semaine.
En
effet le modernisme décalé et les non progrès routiers de Satanlazar en
Afrique, avaient fini par endormir bébé. Virginia s’était assoupi. Sa tête
faisait le mouvement du yoyo. Quant à Claudio, il regardait attentivement à
travers le pare-brise couvert de la poussière rougeâtre de la route. Il
tentait d’oublier les saloperies du
curé. Mais Claudio essayait aussi d’effacer de sa mémoire la honte qu’il avait
ressenti en quittant le village devant tout le monde.
La jeep semblait ne s’occuper de personne.
Elle se donnait entièrement à sa tâche. Elle roulait, roulait et de temps en
temps elle sautait. Kilomètre après kilomètre, elle continuait à ronronner
tranquillement sur du plat. Par contre en côte, à la moindre accélération, elle
rugissait comme un lion en cage. Sur les trous de la route de Satanlazar, elle
sautait sur les nids de poule avec l’élégance d’un impala en pleine course.
Le
paysage angolais, jamais monotone, lui arrivait à toute vitesse en pleine
figure. A son tour la jeep, malgré son âge, semblait le pénétrer avec plaisir
et semblait goûter l'aventure.
L’Angola est à nous, semblait-elle dire
avec amour et délectation au fur et à mesure qu’elle digérait les kilomètres.
Des terres rouges défilaient de plus en plus vite. Après des petites collines,
ondoyantes dans une mer de verdure, s’étendaient à perte de vue des terres
grasses. Celles-ci étaient riches, zébrées en couleurs allant du vert foncé au
vert clair. Il y avait continuellement un vent qui apportait du bien être sous
la chaleur tropicale. Mais c’était un vent, doux et vigoureux, comme jeune de vingt ans. L’on dirait qu’il prenait du plaisir à faire danser une mer
infinie couleur de l’espérance.
-
C’est du maïs, demanda Claudio étonné. Ce qu’il peut être grand !
Incroyable ! Je n’en avais jamais vu de si haut !
- Mais non, mon petit Claudio! Dit Armando
avec un sourire bienveillant. C’est de la Canne à sucre ! Nous en avons
des kilomètres et des Kilomètres carrés de surface ! La canne se plaît ici
Claudio. C’est une variété venant de Madère qui s’adapte bien à cette terre et
à ce climat. Puis Armando ajouta :
-
Comme vous pouvez le voir cette terre angolaise n’a rien à voir avec la
terre dure de Roustina. De plus au village la majorité des terres étaient
parsemées de pierres.
-
Oh ! Là ! Là ! Là ! Tellement de pierres que par
endroits l’on aurait dit une mer de cailloux. Que c’était difficile d’y faire pénétrer aussi bien le socle de
l’araire que de la charrue. Les récoltes étaient si mauvaises que l’on
parvenait à peine à payer les engrais. De plus quand l’eau venait à manquer
c’était une misère ! Oui une misère. Puis Claudio se mit à rire en disant:
-
C'est impossible que Jésus soit passé par là !
-
Crois-le si tu veux Armando, mais à mon avis, c’est pour cela qu’à
Roustina certaines personnes ont la tête plus dure que les pierres !
Virginia parlait avec sarcasme. Elle avait besoin de dénoncer la vision étroite
de ces gens qui les avaient chassés de leur village.
***
Depuis l’épisode du Pingouin tropical, une
joie ponctuelle alternait avec un certain malaise, venant du passé. Celui-ci
s'était introduit dans l’horizon fermé de l'habitacle de la jeep. Armando en
bon connaisseur des maux de ce passé se comporta en bon psychologue.
Il remédia à ce problème en ouvrant totalement la capote de
la jeep. Cela permit de voir une fenêtre de ciel bleu qui s’ouvrait sur un troupeau infini de moutons dessinés par des
nuages blancs. Il y avait aussi, là-haut, quelques taches noir-marron sur
d'autres cumulus que l’on apercevait au
fin fond de l’horizon. Ceux-là devaient être des chèvres.
-
Avec ces nuages noirs, on ne sait jamais ce
qu’ils augurent. Dit Armando se montrant
un peu superstitieux.
Dans le petit monde de trois personnes et demie,
Wald, le bébé, était la demi-personne, qui occupait la jeep, on sentait que
leur taux de bonheur semblait croître avec les kilomètres. La voiture devenait
petit à petit le pays du bonheur retrouvé.
Maintenant Claudio et Virginia,
piaillaient, sautillaient sur les branches de l’arbre de l’illusion angolaise.
On dirait des oiseaux au printemps. Une nouvelle saison inconnue allait
commencer. Ils allaient enfin pouvoir se libérer et même, se donner le plaisir
de plaisanter pour la première fois dans leur vie de jeunes mariés.
- Mais regardez-moi cette terre angolaise,
elle sent la maternité. Elle a dans ses entrailles la forte odeur qui se dégage
lors de la naissance des nouveaux nés. C’est profond et ça te pénètre là-dedans
Armando, dit Claudio en se tapotant la poitrine tout en fermant de l'autre main
la vitre de la voiture.
-
N’exagère pas Claudio ! Tout nouveau tout beau ! Il y a en
Angola aussi des choses moins gaies, moins paradisiaques, tu verras ! Dit
Armando avec sérénité pour tempérer l’enthousiasme de Claudio.
Claudio remarqua à ce moment-là dans la
voix d'Armando, dans sa façon de prononcer son prénom que leur amitié du passé
au village était renouée. Claudio sentit un pincement au cœur. Qui l'aurait dit
après tant d'années de séparation et de routes différentes. Cependant Claudio
ne dit rien, mais il se sentait heureux. L’on voyait aussi, sans se tromper,
que le jeune papa de Wald était captivé par tout ce qu’il voyait. Il adhérait
de tout son corps, cœur et âme à une sorte de magie. A moins que ce ne soit, à
celle d'une religion d’un dieu créateur de la beauté de la terre
africaine.
Ce qui ne surprenait pas tout à fait
Virginia c’est que les femmes en Afrique aussi, semblaient travailler plus que
ces paresseux, les hommes. En effet, régulièrement tout au long de la route, la
jeep dépassait ou croisait des femmes, chargées comme des mulets. Elles
transportaient du bois sec ou d'autres matériaux inconnus des yeux européens.
Les
hommes marchaient devant, droits comme des pieux, ils portaient fièrement,
comme des fusils sur l’épaule, des sortes de hues. Ils avaient probablement égratigné un petit lopin de
terre en bordure de la forêt pour planter quelques sillons de manioc.
Comme si on ne les croyait pas ils
semblaient vouloir nous convaincre :
-
Que l’on n’aille pas croire le bavardage
des femmes. Non, le vrai travail est une
affaire d’hommes. Nous les africains nous sommes des hommes fiers ! Que
croyez-vous !
***
Dans
un autre registre, Claudio très silencieux laissait sa pensée naviguer dans le
passé. Si ces gens venaient vraiment de planter du Manioc, c’est que l’on était
déjà à la fin de la saison des pluies. Claudio, l’ancien élève, se rappelait
des enseignements concernant l’agriculture africaine de son dernier maître
d’école, Monsieur Théophilo, surnommé par les hommes de Roustina, l’africain.
Par
contre ses élèves, lui avaient donné le sobriquet de gruyère. C’est qu’il avait
une peau jaunâtre parsemée de trous comme le dit fromage. L’on disait en secret
au village que c’était la vengeance d’une jeunesse de débauche et que son
épiderme avait été ravagé par la syphilis.
Ce qui était vrai, c’est qu’il avait exercé
pendant une dizaine d’années en Guinée-Bissau où, il avait réussi à faire une
jolie petite fille métissée nommée Fernanda. Elle fut la cause au village de grandes
inondations composées d’eaux troubles, de ragots, de curiosités, de choses
incompréhensibles.
On
n’avait jamais vu une négritude pareille dans la commune, et de plus elle était
incroyablement belle. Mais comment était-il possible de croire qu’un homme
d'une telle laideur puisse engendrer une telle beauté. De plus, on savait bien
que selon une tradition bienpensante du village de Roustina, en Afrique, il n’y
avait que des singes dans les arbres qui se faisaient des grimaces.
Les
riches du village se méfiaient du dit professeur comme d’un étranger.
Même
le curé du village croyait, dur comme bois d’ébène, qu’il fallait ne pas
prendre à la légère les idées extravagantes de ce voyageur de la brousse.
L’Africain
avait beau être maître d’école, ses idées, dites d’avant-garde, troublaient les
meilleures de ses brebis au village.
Monsieur
le curé n’osa pas le dire lors du sermon dominical, mais laissa entendre en
privé à ses amis et protecteurs que ce monsieur n’était pas seulement laid
comme un pou, mais que comme une hideuse araignée, il avait tissé une toile pas
claire avec le parti pro-indépendantiste le P.A.I.G.C.
- Tous des terroristes rouges ! Et l’autre,
le professeur, un traite ! Mieux valait, pour tout le monde, l’avoir à
l’œil. Et moi, là-dessus, je sais faire, dit le curé d’un air supérieur et de
celui qui connait sa besogne.
***
Que
Vogue la galère !
Le cahotement de la jeep sur les routes
angolaises eu raison du manque de sommeil de Claudio. Il se permit même
quelques petits ronflements que tout le monde, même bébé, accepta avec
compréhension. Claudio depuis qu’il avait été expulsé l’Afrique, avait perdu
l’appétit. Il dormait mal. Dans la douleur, il avait laissé là-bas
son père David, mais aussi, ses amis, son chien Batista et même cet air
frais et pur de la montagne. L’air sentait si bon à Roustina, surtout le matin au lever du soleil.
Sa mère ne lui manquait pas du tout.
Jamais il n’avait trouvé en elle la douceur maternelle d'une main à
la peau douce lui caressant le cou ou même le visage. Il se rappelait vraiment
que
de sa voix masculine lui criant
dans les oreilles le dimanche matin :
-
Il est déjà 9 heures fainéant. Lève-toi
bon à rien ! Je suis debout depuis
5h du matin. Tu crois que je vais tout faire dans cette maison. Ton père est
tout le temps parti. Seul le diable sait où il va et toi …
-
Mais c’est dimanche maman… Il parlait dans
son sommeil
-
Mais
Claudio, tu es en train de cauchemarder ou quoi ? lui dit Armando en lui posant une main sur
l’épaule gauche.
-
Il ne dort pas bien depuis quelque temps,
intervient son épouse en lui tapotant avec tendresse sur le dos, comme pour lui
dire qu’elle était là pour le meilleur et pour le pire.
Alors, Armando se permit, un petit
discours amical débordant d’amitié fraternelle.
- Tu sembles pensif Claudio.
Quelles sont tes inquiétudes ? Calme-toi. Quoi qu’il en soit ici en Angola
il y a quand même moins de problèmes qu’en métropole. Je ne parle même pas de
liberté, des descentes de la P.I.D.E. à 6 du matin, des brimades, des
remontrances, des menaces.
Non
Claudio, il ne faut pas te faire du mauvais sang. Ça ira. Au début tu auras
quelques surprises. On te dira que les noirs ceci, que les noirs cela. Tous des
terroristes, mais tu verras qu’ils sont comme toi, comme moi. Il faut laisser
parler. Il faut écouter. Puis, tu pourras y mettre ton petit grain de sel.
Mais, attention il ne faut pas avoir la main lourde avec le sel. Sinon !
Sinon quoi ? Demandèrent Virginia et
Claudio en même temps.
- Sinon ce sera l’enfer, pire qu’en
métropole.
- Ne t’inquiète pas Armando, dans la vie
et en toute circonstance, mon Claudio sait faire de la bonne cuisine et en
particulier du bon « Caldo verde », de la soupe au choux galicien.
C’est un délice de voir les étoiles d’or de l’huile d’olive qui brillent autour
des rondelles de saucisson rouge. Le tout ondoie dans un petit lac de terre
cuite qui te chauffe joliment ton petit jardin
secret, ainsi que tes mains en hiver.
Pour le sel, il sait faire mieux qu’un
paludier des marais salants de la ria d’Aveiro !
Ne
te fais pas de soucis Armando, il sait être bon cuisinier autant qu’un
excellent diplomate. Tu peux lui faire confiance.
Ce n’est pas parce qu’il est là, mais je
suis sûre de lui, j'en mets mes mains au feu ! Oui, tu peux
faire confiance à mon mari. Il a l’habitude avec ces gens-là. Son père David a
été un bon maître dans la matière et surtout pour ses enfants, même que pour lui-même.
- Mais c’est qui « ces gens-là », demande le
lecteur qui commence à en avoir assez de tous ces non-dits de tous ces
zigzagues dans ce qui devait être une ligne droite. Nous réclamons une écriture
simple comme bonjour et des idées claires et droites comme des i. Pourquoi se
fatiguer à réfléchir inutilement.
- Inutilement, demande l’auteur. Mais mon cher lecteur,
tout le monde sait que la simple soupe à
l’eau s’avale vite mais ne rassasie pas son homme. De plus, lecteur, il faut
être économe en paroles et en idées dans les contrées dirigées par des chefs
qui ont toujours raison.
Claudio qui ne pouvait pas être dans ce récit et
dehors n'entendit pas cet échange de paroles entre l'auteur et son lecteur.
Donc, comme si de rien n’était, il se dirigea vers son ami Armando en éclatant
de rire :
–
Sois indulgent avec ma Virginia. Ce que
les femmes peuvent être bavardes et parler pour ne rien dire !
***
La
jeep serait-elle en révolte ?
–
Le plateau de Nova Lisboa pourrait bien
s’appeler la région la plus transparente. Le ciel était d’un azur à enivrer de
passion les yeux les plus vides de sentiments. Çà et là, des nuages blancs
rêvant d’aventures amoureuses, se déplaçaient mollement en somnolent. De sa hauteur majestueuse, le roi
soleil tropical déployait ses ardeurs. Il s’agrippait avec
force à cette grande assiette creuse à
l’envers faite de
terre rougeâtre, qui s’étendait maintenant à perte de vue. Tout ça, c’est le
plateau de Nova Lisboa.
Sur les hauteurs irrégulières du plateau, le
moteur vieillissant de la jeep respira avec satisfaction un air plus frais et
limpide. Maintenant, l’on avait l’impression que la jeep reconnaissait
son chemin les yeux fermés.
Elle se disait à elle-même que c'était agréable de revenir au pays, de
se retrouver chez soi, de revoir sa maison de Nova Lisboa. Même en étant plus
jeune, elle n’avait jamais été folle de la côte touristique au sud de Luanda.
Celle-ci
allait jusqu’à Moçamedes où soufflent des
vents chauds et secs qui contrastent complètement avec la froideur des
eaux du courant de Benguela.
Ses
quatre roues sur un macadam de misère ou, les pieds dans l’eau glacée, c’était
tout simplement l’enfer. Avec cette chaleur du diable, dans cette zone dite
touristique par les blancs, son sang jaune-or visqueux tourbillonnait à
l’intérieur de sa culasse. Il risquait même de tourner au noir et devenir un
liquide rêche et acide. Elle avait beau chercher l’air avec son système de
refroidissant qui tournait désespérément à fond, ses poumons s’essoufflaient.
Le joint de culasse menaçait de casser. Elle n’en pouvait plus.
Cette
température, était peut-être agréable pour ces colons, au visage de craie,
venant du froid des montagnes du nord du Portugal. Oui se dit la pauvre, cette
chaleur-là ne pouvait être agréable qu’à ces Tugas. C’est que depuis cinq
siècles en Angola, ils ne foutaient rien. Rien pour mon Angola. Par contre, ces
parasites, faisaient travailler les angolais comme des esclaves et ils en
faisaient même venir des îles de Saint Tomé et Principe.
-
Mais pourquoi vivent-ils dans des palais
et alors que les africains
habitaient dans des baraquements ?
Elle se posait des questions. Beaucoup de
questions, mais en réalité, elle ne savait rien.
Elle
ignorait même ce que c’était le froid. Elle avait entendu dire qu'elle
avait été fabriquée, parait-il, dans la banlieue parisienne, par des mains calleuses aux accents
étrangers. Il parait qu’en hiver Paris était glacial. Mais elle ne s’en
rappelait pas du tout. Est-ce que la mémoire commençait à lui faire défaut avec
l’âge ?
Ce dont elle se rappelait c’est qu’elle
était arrivée après un mois de bateau au port de Lobito.
Perdue, elle le fût par tant de
changement, mais ensuite elle s’habitua à tout. Elle n’avait pas eu le choix.
Après, pendant sa longue vie, elle, la bagnole, n’avait fait que
des kilomètres, sous la chaleur humide, toujours chargée comme une bourrique
sur des routes où même le diable n’aurait pas voulu rouler.
Une
vie de merde, une vie d’esclave, sans jamais pouvoir décider, faire des
projets, des choix. Une vie faite de dire oui Monsieur, oui Madame et amen à
toutes leurs volontés et caprices. Jamais elle n’avait pu se réaliser selon sa
volonté. Toujours obéir.
Néanmoins, il n’y avait en elle, ni haine, ni
rancœur. Ce n’est pas bon d’avoir de mauvaises pensées, bien que
parfois, elle eut une envie folle de foncer contre un platane et de tout
casser. Mais le dieu africain soit loué, cela n’arriva jamais. Elle gardait
toujours de l’espoir, pour demain. Demain les choses changeront. Changeront,
peut-être ! Elle ne savait pas.
Maintenant, elle était vieille, elle
aurait mérité une retraite
tranquille, pas une retraite de misère ne permettant pas à une personne de
vieillir dignement, non, mais, elle ne se plaignait jamais. Il y
avait encore en elle un élan d’énergie, venant de son cœur de fer, une envie de
rendre encore service à son patron. Un
patron ou un colon, ou quelque chose de semblable. Elle n’était pas allée à
l’école comme les blancs et certains mots étaient des chinoiseries pour elle.
De plus, elle n’entendait plus très bien.
Non son patron, Armando, ne pouvait pas
être un colon. Elle savait quand même que le colon était méchant mauvais avec
les africains. Non Monsieur Armando était une bonne personne et tellement il
différente des autres crapules.
Mais ce n'était pas le cas de sa
garce de femme qui se faisait appeler
Dona Dulce. Que le Dieu d’Afrique veuille la pardonner, mais cette crétine,
elle la détestait.
***
Paroles de jeep
« La Dulce » comme elle
l'appelait en aparté ! Cette garce de baleine blanche, elle ne pouvait pas la
supporter. La craie blanche avait beau lui piétiner, lui écraser le champignon,
elle, une jeep fière de sa personne, ne démarrerait jamais. La garce me perçait
le corps avec sa maudite clé de contact. Moi Schling ! Schlang et
rien ! Plutôt se noyer que de transporter ce tas de mauvaise graisse où
qu’il fût. Les engueulades, les noms d’oiseau ne la feraient pas changer
d’avis. Garce, baleine du diable, tu ne mettras pas, ni tes jupes, ni tes
culottes de colon sur mes sièges ! Jamais !
- Armando ! Armando ! Ta voiture
de merde ne démarre pas ! Mais quel vieux tacot a acheté encore ce
con ! C’est un amoncellement de rouille ! Un vrai torchon zébré de
rayures et un amalgame de tôles froissées. Bonne pour la ferraille, ta
bagnole ! Quand on achète avec de l’argent de singe l’on n’a que des
bananes pourries !
- Mais Dulce, calme-toi ! Il ne faut
pas tirer sur le starter comme tu tirais sur les pis des vaches dans ton
bled ! Il faut être moins
brute avec le matériel. Qui veut aller
loin ménage sa monture. Attends Dulce ! Mais laisse-moi faire !
Écoute-moi s’il te plaît ! A la voir comme ça elle a l’air vieille, mais
le moteur tourne comme une horloge de Savoie.
La jeep était très heureuse de se faire
caresser, toucher par un homme si sensible, si doux, un si bon mari que cette rustre
de bonne femme ne méritait pas. Avant le mariage, avec cet homme si charmant,
la garce n’était qu’une souillon de village. Maintenant qu’elle est quelqu’un,
grâce à son mari, elle traite tout le monde plus bas que cette terre rouge
angolaise.
Ce
n’est même pas de sa faute si cette craie blanche est une pétasse ! En
effet élevée, crée, éduquée, un tant soit peu, dans l’école primaire de
Satanlazar, elle ne pouvait devenir qu’une dictatrice puante, avec son mari,
ses enfants et tout être vivant autour d’elle soit-il un animal !
Maintenant avec cet homme si doux dans mon
corps de voiture toujours serviable, je vais démarrer du premier coup et
tourner au ralenti comme pour une marche nuptiale. Juste pour la faire suer
cette baleine blanchâtre ! C’est
que je déteste ce type de femmes. Auparavant méprisées, elles deviennent plus
tard méprisantes à leur tour. Des personnes arrivistes, assoiffées de pouvoir
et quand elles en ont un peu, elles sont capables de tuer père et mère pour en
avoir plus.
Même, si dans la bouche de certains
ingrats, elle n’était qu’une simple jeep, une bagnole, elle n’était pas comme ça, pas comme
l’autre garce ! Elle ne serait jamais comme ces gens «
m’as-tu-vu ! » Elle avait un cœur gros comme ça.
Elle ne se maquillait pas, elle ne se
parfumait pas, non elle ne se mentait pas à elle-même.
Après des services dans la brousse, elle
revenait pleine de poussière rouge. Des blancs, à la mauvaise haleine, la
traitaient « de sale noire » à quoi elle avait envie de rétorquer
que, sous les tropiques, on aime l’eau, tandis que dans la froide Europe, on
s’en éloigne.
L'Afrique, mais pas seulement, avait été
joliment civilisée par les fièvres et autres maladies provenant de milliers
d’années de saleté, de promiscuité dans les villes, les villages et...
Elle n'a pas voulu terminer la phrase.
Parce qu’elle ne voulait jeter la pierre
à personne.
Peu importe tout cela. Elle ne voulait pas
remuer ce passé. Mieux aller de l’avant. Bien sûr qu’en Afrique, comme
ailleurs, il y avait des bagnoles pauvres et surtout sales, mais dans son
opinion de bagnole, la pire des saletés, c’était celle des idées et des faits.
Voulait-on l’obliger à énumérer le nombre de guerres et autres saletés dont l’Europe, dite propre, avait été
championne au cours du dernier millénaire ?
Il serait bien moins fatigant de ne pas
réfléchir, ne s’occuper de rien. Il fallait s’en ficher que la société, les
gens, aillent bien ou mal.
Mais elle, en tant que jeep, avait
parcouru cet Angola dans tous les sens. Elle avait vu beaucoup de choses
qu’elle n’aurait jamais dû voir. Elle, le vieux tacot, comme ils disaient,
avait vu beaucoup d’ordures et autant d’injustices et des misères.
Néanmoins, elle avait toujours cru qu’en
travaillant dur, on finirait par y arriver. Mais les années passant de plus en
plus vite, elle comprit que quelques personnes ne foutaient presque rien et
avaient tout, tandis que d’autres travaillaient comme des mules et n’avaient
rien.
-
Comment Bon Dieu des blancs, peux-tu
permettre cela ? Que fais-tu toujours là-haut sur ta croix ? Tu
ferais mieux de descendre et venir parmi les hommes. Pourquoi es-tu partit au
ciel quand il a tant à faire dans cette terre. Il serait bon que personne ne
vive de la sueur et du sang des autres. Des parasites, des parasites ...
Pourtant elle avait besoin de se protéger.
Chacun ses problèmes. A chacun ses crevaisons, à chacun son cholestérol dans
les durites, à chacun son Alzheimer dans les systèmes électroniques, assez
d’emmerdes comme ça. Les siennes n’étaient-elles pas assez pour son âge ? Maintenant il fallait
céder la place aux jeunes. A eux de relever leur défi, comme elle avait relevé
le sien en son temps, en son époque. Chaque génération doit relever ses défis
et dieu pour tous, n’est-ce pas ! Ainsi se parlait la jeep chemin faisant.
****
Le bonheur du retour
Cependant en s’approchant de la maison, la
jeep éprouvait une sorte de bonheur, le bonheur du retour, le bonheur de
retrouver les siens. Elle sentait déjà dans les narines du système de
refroidissement l’odeur du pays, son pays de Nova Lisboa, un pays qu’elle avait
appris à aimer. La fin du voyage était
proche, même s’il y avait encore du paysage à voir et à découvrir, et des
milliers de nids de poule dont il fallait se méfier. Il
restait tout au plus une centaine de kilomètres à parcourir. Déjà plus
de 500 kms dans les pattes, ou plutôt dans les pneus et tout c’était bien passé
jusque-là, grâce à Oshum, son dieu Africain, bien aimé. On dirait même qu’une
légère brise fraîche autant qu’agréable caressait maintenant sa peau rouillée
et les visages rouges des quatre passagers et demi. Bébé dormait à poings
fermés. Tout le monde était en train d’arriver presque à destination content.
C’était cela le plus important, se disait-elle, la jeep.
***
Pourquoi diable
être toujours dans la braise !
Pourtant, il était plus que
temps que son patron Armando réduise la vitesse. On arriverait bien avant le
coucher du soleil. Que diable, toujours dans la braise.
Elle faisait le bilan de ce qu’était sa
vie. Jamais une minute à elle. Jamais le temps de s’asseoir. Jamais le temps de
parler avec son mari ses petits-enfants ou ses enfants toujours pressés et
stressés.
Elle n’était pas vraiment une voiture, une
dame respectée de tous. Elle n’était qu’une pauvre jeep mal aimée. Elle n'avait
jamais été estimée à sa juste valeur, même si elle avait passé sa vie à avaler des kilomètres comme une esclave.
Elle n'avait jamais connue une de ces routes angolaises, lisses comme des
feuilles de papier blanc, comme le prétendait faussement la propagande de
Lisbonne.
Elle avait un souvenir de feuilles de
papier qui devait dater des années 58 ou 60. Sa mémoire jadis d’éléphant avec
les années devenait une mémoire de moineau. Mais que faire. Elle se rappelait
en effet qu’en traversant ces maudits Musseques de misère, des feuilles tombaient du ciel comme des
averses. Elles étaient ébouriffées de lettres rouges et grasses,
de différentes tailles. On les trouvait même sur le bord de la route.
« Halte au colonialisme
portugais ! Cinq-cents ans
déjà ! Dehors le fascisme de Satanlazar ! Dehors les
Tugas ! Debout peuple d’Angola.
Luttons unis pour l’indépendance de notre patrie. Liberté ! Unité !
Indépendance ! Rejoignez tous le MPLA »
C’était son patron, Armando, qui lui
lisait les papiers. Elle, pauvre bagnole, ne savait pas lire, comme les
90% des autres voitures angolaises.
L’école, ça ne nous concernait pas. C’était seulement une préoccupation des
visages de craie. Notre boulot à nous, les bagnoles, était de rouler,
travailler comme des esclaves, pour les Tugas. Après une de ces journées de
travail endiablé, nous retournions au Musseque dormir dans les taudis de nos
baraquements. Nous laissions tomber nos os moulus sur une literie faite de
« capim », une sorte de foin dru séché au soleil, avec des ventres
ronds remplis de ces sataniques kilomètres. Tandis que les Tugas, sans un
simple merci, s’en allaient imbibés d’un orgueil démesuré dans leurs maisons
dorées. Quelles maisons ma jolie Oshum !
Mais que voulez-vous ! C’est la
volonté de dieu, leur dieu. Nous, les pauvres, on ne sait pas lire. Non, jamais
le temps de feuilleter le moindre livre ! Qui savait ce que c'était ?
Non, jamais, jamais le temps de regarder les beaux paysages de notre pays,
notre Angola. Eh ! Attention à ce nid de poule. Attention à cet autre
trou.
Mais bientôt Nova Lisboa. L’air était de
plus en plus limpide, presque frais. Une certaine fraîcheur qui pénétrait par
les narines. On ouvrait les portes et voilà, elle pénétrait à l’intérieur de ton corps comme un
torrent blanc de lait de coco. Quelle sensation de bien-être, après cette chaleur Luandaise qui t’écrasait
au sol en brûlant ton corps, ton coeur et ton âme. Il lui semblait même
que çà cahotait moins en apercevant au loin les maisons blanches de la
ville.
Nova
Lisboa était une charmante cité de province qu’elle portait dans son
cœur. Mais vue de Luanda, elle n’était que le cul de Jude. Des ingrats ! Ô mes mollets ! Ô mes cardans ! Ô mes amortisseurs. Se plaignait-elle.
Par moments elle avait les rotules à terre ! Je n’en peux plus ! Mais
ma belle déesse Oshum, quand va-t-on arriver, viens à mon aide, viens à mon
secours. Je me sens si seule que j’ai besoin de croire en toi ! Si au
moins mes parents étaient encore là. Malheureusement ils sont partis si tôt et
dans des circonstances qu’il vaut mieux oublier. Comme j’aimerais avoir quelque
chose à m’accrocher, devenir un enfant et même croire à ce père Noël des
blancs !
***
Et on ne finit pas d'arriver
Mais que cette route est longue ma belle
déesse Oshum ! Et on ne finit pas d'arriver ! Cependant dans le petit
habitacle, maintenant le toit ouvert, on commençait à respirer cet air pur
de Nova Lisboa. Ça sentait si bon !
Hein !
Les corps des passagers étaient secoués
comme des pruniers de la vallée du Taje. Et moi toujours au centre de la route
avalant des kilomètres. De leur côté, par un effet d'optique, les piétons de
plus en plus nombreux au fur et à mesure que l’on s’approchait de la
civilisation de Nova Lisboa, venaient en courant aussi vite que le vent jusqu’à
nous. Puis ces mêmes piétons s’en allaient, en arrière, à la vitesse de
l’ouragan. Leurs corps se figeaient au loin devenant des silhouettes fixes,
comme des bornes kilométriques sur le bord de la route.
En
s’approchant de la destination, l’on traversait de plus en plus de grandes
bourgades avec leurs Musseques misérables. Leur pauvreté empestait l’air et
blessait le regard.
Il
y avait des nuages de poussière qui se soulevaient de la terre rouge du
sol, puis montaient au ciel en tournant comme un tire-bouchon à l’envers. Ci et
là, l’on pouvait voir des sillons d’eau polluante ou fossoyaient de petits
cochons noirs disputant la boue à des sales petites poules naines.
Elle essayait de fermer le cœur à tout
cela. Comme une jeep
prévoyante, toujours sur le qui-vive, elle
se méfiait de ces volatiles handicapés, comme tout africain avisé des visages
de craie. On n’avait jamais assez d’attention avec ces oiseaux qui ne savaient
plus voler.
C’est que dans un virage ou même lorsque la
route était dégagée et droite, ces stupides poules venaient se faire écraser
par mes roues, comme si elles avaient perdu la cervelle avant qu’on leur coupe
le cou !
Par contre les ventres creux de tous ces gamins en dévorant leurs
cuisses priaient saint Christophe de leur donner des accidents chaque jour.
Cependant le saint des chauffeurs se moquait la plupart du temps des prières
des enfants que voici.
Les garçons très dévots devant dans la
chapelle :
-
Saint Christophe, protecteur des
chauffeurs blancs,
Donne-nous chaque jour un
accident !
Les
filles derrière en riant :
-
Saint Christophe, tu auras une nouvelle
auréole,
Si chaque semaine tu nous donnes une
petite poule-bagnole !
Les poules-bagnoles ! C’est ainsi que
les gamins du Musseque nommaient ces poules sans jugeote dans la tête. C’est
que probablement dans leur petite tête elles rêvaient d’écraser les voitures
qui leur disputaient leur vie de liberté dans la rue, les places du village et même la route.
Dans le Musseque, l’on pouvait voir aussi en
cercle, comme des poussins autour de leur maman, des cases carrées, presque
identiques, écrasées par des tôles de zinc. Celles-ci brillaient en
réfléchissant le soleil comme des panneaux solaires. Cependant celles-ci ne
produisaient pas d’électricité, mais une chaleur étouffante à l’intérieur. Donc
la nuit, les hommes noirs restaient dans le noir !
Tandis que les maisons des seigneurs blancs
dans la blanche lumière électrique.
Chacun à sa place et dieu pour tous !
Ainsi soit-il ! Amen !
Quant à la jeep elle était toujours sur la
route. Elle se sentait de plus en plus chargée comme une bête de somme.
-
Mon dieu Oshum, que je suis pressée de me
débarrasser de mon fardeau.
Elle continuait de bondir sur les nids de
poules. Elle se sentait fatiguée comme les gazelles et impalas qui, étant en
fin de course, allaient tomber dans les
crocs et les griffes de leurs meurtriers avides de leur donner le coup fatal.
-
Mais finalement ma belle déesse Oshum,
quand va-t-on arriver ?
Les dits sauts de gazelle et impala de la
jeep donnèrent vie au petit estomac de bébé. Il commença à se remuer, tout en cherchant délicatement
avec ses petites mains d’ange, la poitrine, puis le sein de sa maman. Mais ne le trouvant pas, il commence à protester en pleurant à chaudes larmes.
-
Tiens mon fils me rappelle qu’il y a ici un « guérillero » qui
lutte contre la faim. Alors, Virginia ! Tu as oublié que
ton petit héritier te réclame son dû, dit Claudio heureux d’arriver et avec
humour pour attirer l’attention de son hôte Armando.
-
En effet ton fils a faim, dit la jeune épouse questionnant du regard son
mari.
C’est qu’elle
ne savait pas si elle pouvait se permettre de donner le sein à bébé
devant Armando. Après tout, elle l'avait perdu de vue depuis longtemps. De plus
au village de Roustina les lois de la morale étaient strictes, mais ici en
Afrique elle ne savait pas encore. Elle avait entendu dire qu’ici les gens
vivaient presque nus. Eh bien ! Elle verrait, découvrirait et démêlerait
le vrai du faux.
D'un sourire, qui voulait dire
« oui » Claudio la rassura. Celui-ci rajouta,
-
Armando sait ce que c’est la maternité puisqu’il est papa. Puis
Se tournant vers Armando.
-
Tu as combien d’enfants déjà ?
-
Pas encore d’enfants Claudio. Je me
demande si Dulce peut en avoir.
-
Ou toi, dit Virginia en riant. Mais ne
t’inquiète pas je sais que mon petit Wald aura bientôt un copain pour jouer.
Puis sérieuse. Et informe ta Dulce que je serai la marraine !
-
Que c’est adorable d’avoir une épouse
comme toi Virginia.
***
Le drôle de rêve
de Claudio
Les cocotiers, les flamboyants, les champs
de canne à sucre continuaient à courir à toute vitesse vers l’arrière de la
Jeep, pourtant celle-ci semblait rester immobile. Cela faisait plus de sept heures que les quatre
passagers et demi de la voiture s’enfonçaient vers l’intérieur du pays. Au fur
et à mesure que le « cacimbo », c’est-à-dire le brouillard tropical se dispersait, le soleil semblait
chauffer davantage. Malgré la qualité de
l'air ambiant, papa n'arrivait pas à se départir d’une drôle sensation
d’angoisse. On aurait dit qu'il subissait de petits étouffements. Probablement,
ce n’était que de petits symptômes liés à son asthme d’enfance. Puis, de guerre
lasse, il s'assoupit légèrement, et se
mit très rapidement à rêver. Pendant le
rêve, il revit clairement son arrivée au port de Luanda.
Il
venait tout juste de poser ses pieds sur le sol angolais, après plus de
quinze jours de voyage. Ce furent de longues journées, plus qu’inconfortables
dans les cales suffocantes du paquebot Vera Cruz. Ce navire disposait de trois
ponts. On y trouvait, des salles de
spectacles, des restaurants, des salons
de beautés et de commodités, enfin de tous les biens qui permettaient aux
voyageurs riches et respectables propriétaires de grandes plantations en Angola
et au Mozambique de s'y trouver à l'aise. Pour construire leur richesse, ils
n’avaient pas lésiné sur les moyens
donnant à loisir de bons coups de fouet sur le dos brillant de sueur de ces nègres
paresseux et mal élevés. C’était la seule façon de réussir dans la vie, d’aller
de l’avant de faire prospérer et moderniser la plus belle province d’outre-
mer, notre Angola, la plus riche de nos
terres africaines, disait-ils.
Claudio se disait à lui-même. Nous étions
sortis par l’arrière du bateau, tandis que les autres passagers des ponts
supérieurs, sortaient par devant. C'est qu'ils étaient les rois de la canne à
sucre, du café, et des diamants. Ils aimaient se montrer en étalant leurs
bijoux, leurs costumes impeccables. Les hommes tiraient sur leur cigare, tandis
que les femmes, qui ressemblaient à des bijouteries ambulantes, dandinaient du
popotin semblant dire, regardez comme
j’ai un mari riche.
Notre bon gouvernement savait être plein de
gratitude avec ce genre de personnes. Il nous fallait être fiers de ces bons portugais qui avaient bravé
autant adversités pour hisser bien haut la gloire de notre beau Portugal, en
métropole et surtout au-delà des mers ! On pouvait écouter leurs récits
épiques à la radio à toute heure. Mais aussi, on pouvait avoir la chance
de les voir au journal de 20h dans la seule chaîne du pays qui était d'un noir et blanc flou.
Cette réussite n’était pas seulement
l’apanage de certains Portugais, des personnes hors du commun, mais une
aventure possible qui pouvait être à la portée de tous les Portugais, même les
plus simples. Il suffisait de croire à la destinée de notre pays, croire en
notre guide national. D’immenses et riches terres africaines étaient, au-delà
des mers, à portée de ces mains blanches
et téméraires !
Aux abords des grilles du port, il y avait tout un petit peuple, yeux
rêveurs, pieds nus, visages sales, cheveux crépus, culottes sales et déchirées
laissant apparaître un grand dépouillement vestimentaire. Cette foule bigarrée
couvrait à peine des corps secs écrasées
par le soleil et encore plus, par le regard condescendant de ces modèles
de fierté nationale. Toute cette petite misère noire avait là devant elle la
richesse dont elle rêvait. Est-il
nécessaire de prouver davantage à tout ce petit peuple que, si l’on voulait,
dans cette Afrique Portugaise, leur rêve pouvait devenir réalité. Avec notre
guide Satanlazar, l’on pouvait être riche.
Si on ne l’était pas, c’est que l’on ne le
méritait pas. Ce n’était nullement la faute de notre gouvernement et encore
moins de notre Satanlazar, le plus brillant homme politique que le Portugal ait
jamais connu.
Il
est impératif de respecter et obéir à
ceux qui ont la difficile et ardue tâche de nous gouverner. Nous confier avec
humilité à Dieu, car seul, Il sait ce qui est bon ou pas pour nous.
Claudio se surprit en train de parler.
Avait-il vraiment rêvé ?
***
La bonne
affaire, pour presque rien
Armando, comme tu le sais déjà lecteur,
était un ami de jeunesse de Claudio. Il avait quitté Roustina et la métropole
portugaise juste après son service militaire. Aujourd’hui il était patron d’un
quart des noirs du tout nouveau quartier, dit localement le
« Musseque », de Nova Lisboa. Ceux-ci travaillaient dans ses
plantations de tabac, de l’aube au coucher du soleil, pour presque rien.
Pourtant Armando n’était pas vraiment ce que
l’on peut appeler un colon comme les autres. Il n’en avait pas ni la cupidité,
ni la mentalité, ni la richesse. Il n’avait pas non plus une grande maison
coloniale avec un jardin d’agrément à
faire rêver les pauvres. Non. Il avait une maison construite au milieu de sa
plantation de bananiers. Elle était certes confortable, mais de taille moyenne
et entourée de « capim » c'est-à-dire de l'herbe à éléphant.
Bien sûr, sa femme Dulce lui réclamait un
jardin d’agrément, mais il pensait que c’était un gaspillage de la terre quand,
tant d’africains n’en avaient pas. Selon lui c’était aussi une sorte de mépris
à l’égard de ceux qui crevaient de faim.
-
J’ai du mal à étaler de la richesse, devant autant de pauvreté. Cela me met mal
à l’aise, expliquait-il à sa femme.
Dulce, qui n’était douce que dans le prénom,
ne l’entendait pas du tout de la même oreille. Elle le faisait constamment
savoir à son mari. Elle menaçait. Elle protestait et pourtant, il ne voulait pas
en tenir compte. Mais un jour, il le regretterait. Il pleurerait comme un
crocodile, car, bien qu'il pense être un homme idéal, il ne pourra pas la
garder, ni sauvegarder ses biens.
- Non Monsieur, je ne le supporterai pas
indéfiniment. Que va-t-on dire au village, que je suis une pauvre en
Afrique ! Non Monsieur Armando ! Ce n’est pas pour cela que je suis
venue dans ce pays de nègres.
Elle exigeait, auprès de ses employés
africains, que toute phrase lui étant adressée commence par Madame Dulce.
Madame Dulce n’acceptait pas le moindre écart de respect fait à sa personne.
Madame Dulce se croyait au-dessus de toute cette négritude. Madame Dulce,
Madame Dulce aimait se montrer rigide et autoritaire, sans le moindre sourire à
l’égard de ceux qui la servaient.
Ses
pauvres pieds étaient torturés toute la journée par la chaleur tropicale, mais
aussi, par l’enfermement dans ses chaussures noires solidement ferrées. Elle ne
les quittait que lorsqu’elle se trouvait seule. Tout au long de la maudite
journée, se disaient les pieds, l’on entendait les fers des chaussures battre
le plancher et raisonner dans toute la maison comme l’armée nazie battant le
pavé lors des parades militaires. A son passage toute la négritude devait trembler et baisser son
regard. C’était une femme affamée de pouvoir et d’avoir. Elle n’était pas molle
comme son mari, elle était une dure qui voulait posséder, accaparer, avaler
plus que son ventre replet ne lui permettait.
-
Chez mes parents, c’était la soupe à l’eau
claire le matin, le pain sec à midi et le soir mon petit ventre se contentait
d’air frais sous les belles étoiles. Mais les étoiles sont laides et moches si
le ventre est vide. Criait-elle. Maintenant
je veux manger, remplir ma panse. Je déteste la pauvreté, la racaille,
tous ces bons à rien. Je m’en fou de la misère des autres. Ce qui m’intéresse,
c’est vivre dans l'abondance, la richesse et l'opulence, même si pour y
parvenir il faut écraser quelques nègres. Eh bien qu’ils crèvent tous !
Cette terre est nôtre depuis des siècles, car hier comme aujourd’hui nous avons
su la prendre. Elle s’emportait et tapait du pied faisant trembler les murs en
bois de la maison dans une colère qui allait croissante:
-
J’en ai assez d’être douce. Mais pourquoi
mes parents, ces idiots du village, ont pu me donner un prénom pareille, Dulce.
La douce, mais je ne suis ni douce ni gentille, je suis le diable, s’il le
faut. Le diable pour enfourcher, écraser, triturer ces sauvages. Mes parents,
des ratés, des bons à rien. Ils n’ont même pas été foutus de me trouver un
prénom convenable digne de ma personnalité.
***
La baleine
blanche
Dina, la domestique de la maison, était
une métisse svelte comme la reine de Saba. Elle était bavarde devant les
regards de Monsieur Armando, le patron, mais
elle restait silencieuse comme une carpe devant les reproches de Madame
Dulce. Dina, la servante prétendait en aparté que sa maitresse était une hyène
capable de réclamer sa part et même de voler un morceau de carcasse d’impala
aux gros lions blancs.
-
Ce que les visages de craie peuvent manger
et cette baleine blanche encore plus. Elle se gave comme un chancre. La Madame
Dulce était grasse comme une baleine et ronde comme un tonneau à l’huile de
palme. On se demande comment fait son mari pour lui poser le pantalon dessus,
se moquait, en riant en cachette, toute la servitude de la maison.
-
Je mange, parce que j’ai à manger,
moi ! Mais qu’est-ce que cela peut faire à cette tribu négrillonne, aux
ventres creux. Mon dieu, ils vivent comme des animaux. Je ne peux même pas les
voir en peinture. Puis Poursuivant avec emphase et passion.
-
Ce
que j'admire et m'attire c'est cet Angola blanc. Il mange et possède sans
limites. Puisque tous les blancs chassent, dévorent dans cette jungle, cette
réserve africaine, quatorze fois plus étendue que la superficie de notre
Portugal.
-
Pourquoi ne devrais-je pas faire de même ? Ne suis-je pas leur
patronne ! Moi, Madame Dulce, Maîtresse de toute cette négritude, par la volonté de Dieu, je veux ma part, toute ma
part ! C’est mon devoir et mon droit ! Que cela se sache, criait-elle
rouge comme braise crépitante de bois de châtaignier.
Tout ce que nous possédons nous appartient
grâce à notre courage et à notre travail, bande de paresseux. Nos maisons, nos
plantations, nous appartiennent et gardez-vous d’y toucher !
Par la volonté de dieu, nous avons apporté
la civilisation et la foi en Notre
Seigneur Jésus Christ. C’est pourquoi selon la loi et la justice divine cette terre africaine sera à nous,
pendant des années, des siècles et des siècles, de gré ou de force.
Ces
maudits nègres peuvent aboyer, tant
qu’ils veulent, mais dans leur Musseque. En fin de compte, ces sales noirauds ne sont qu’une bande de
bandits de terroristes indépendantistes. Des lâches ! A la moindre
déconvenue, ils s'enfuient dans le cœur de la forêt, la queue entre les jambes
de peur de recevoir un coup de pied au cul.
-
Mais Dulce, comment peux-tu parler ainsi
de ces gens qui ne t’ont rien fait et qui ne réclament que ce qui leur
appartient. N’ont-ils pas été dépossédés
de leurs terres ? Ne sont-ils pas de ce pays autant que toi, voir
même plus ? Ne sont-ils pas, tout simplement des personnes, comme toi et
moi ?
-
Des sales nègres, voilà ce qu’ils
sont !
-
Je ne sais pas qui est sale. En tout cas
ils se lavent plus que beaucoup d’autres personnes ! J’ai entendu dire par
ta maman que ton défunt père s’était lavé trois fois dans sa vie, à sa
naissance, pour son mariage et lors de sa mort.
-
Ne me parle pas de mes parents! des ratés,
des incapables. Mais tu as vu les tiens ?
-
Peu importe. Tu n'as que le teint de la couleur de la peau dans ta bouche. Une bouche qu’à force de dire
des saletés, elle finit par sentir mauvais ! La couleur de la peau !
Tous les jours ! As-tu, au cours de ces dix ans passés dans ce pays,
essayé de te mettre à leur place, pour les comprendre, pour les découvrir, les
connaître et voir ce qui hante leurs coeurs? Tu devrais ! Il serait temps
de les regarder, ne crois-tu pas ! Ne vois-tu pas que tes arguments ne
tiennent pas, qu’ils reposent sur des mensonges que tu veux passer par des
vérités ? Dulce, ce n’est pas parce que l’on répète des mensonges pendant
des siècles que ces mensonges deviennent des vérités !
-
Non, non et non. On ne mélange pas les
torchons avec les serviettes. Si tu les aimes tant, tu n’as qu’à aller à
habiter avec eux dans le Musseque. Tu y seras bien reçu !
Madame sortit de la maison en claquant la
porte et partit faire un tour à cheval dans la plantation.
Une heure après, elle rentra plus calme à
la maison, mais Madame Dulce campait toujours sur ses positions. Puis la chef
de la maison fit observer à son mari, que l’on ne faisait pas d’omelette, sans
casser des œufs.
-
Ta femme, Armando, n’a pas fait ce long
voyage, depuis son village des Beiras, dans le nord du Portugal, pour être une pauvre diablesse. Pauvre, elle
l’avait été et trop longtemps. Tout cela c’était du passé.
-
Mon joli, mets-toi ça dans ton caillou,
plus dur que le granite ta Roustina !
Maintenant la roue de la vie avait tourné. Le
passé n’existait plus, seul le présent l’intéressait. La tension électrique de
Madame était toujours prête à provoquer
un court-circuit. Dulce finit par dire à son mari qu’il n’était pas un homme.
Tu n’es même pas un maître, capable de se faire obéir.
Alors, si elle devait porter le pantalon à la
maison et se servir du fouet, voire de ses armes de chasse à la « palanca
negra », une sorte géante d’antilope noire, pour activer ces fainéants de
nègres, qui ne pensent qu’à faire la sieste sous les cocotiers, à faire l'amour
toute la nuit dans leurs tanières, au lieu de travailler, elle le ferait. Je
les fouetterai, moi Monsieur.
Ces africains ce sont des indigènes, des
païens, des sauvages qui ne mangent presque
rien. Si on ne mange pas, comment peut-on travailler. Des radins !
Ils
ne dépensent pas le moindre sou, pour acheter ce n’est-ce qu’un peu de tissu et
couvrir décemment leurs vergognes. Tout leur argent s’en va en
« cachaça », une sorte de rhum local.
Alors Armando, comment veux-tu qu’ils aient
l’idée de travailler, ne serait-ce qu’un peu, pour gagner leur vie. Ils ne
pensent qu’à forniquer toute la nuit et à engrosser leurs grosses bonnes femmes
aux seins nus. Mais elle, Madame Dulce, leur apprendrait à coups de fouet ce
que c’est le travail et les bonnes manières ! Bandes de sauvages !
Bande de bons à rien !
Le lecteur bien que silencieux tout au long de cette
péripétie courante dans les milieux des colons portugais blancs des colonies
portugaises en Afrique dans les années 50 ne peut plus rester sans rien dire.
Révolté par de tels propos il interroge :
-
Madame, le monde blanc travaille pour son gain et son
bien-être. Mais l'homme africain a travaillé forcé et avec violence, pendant
des siècles gratuitement, pour
qui ?
*
* *
Dilma la mère
célibataire
Trois mouches, la mère, la fille et sainte
Yémanja picorent une galette de bouse de vache encore fraîche. Deux petits
cochons noirs s’échappent des cases. Le
ciel est un immense tissu bleu sans déchirure aucune. Sa majesté le soleil
tropical affirme son fort caractère sur la terre poussiéreuse et rouge du
Musseque*. Un silence de deuil tombe telle une chape de plomb sur les toitures
des cubatas *. Toute vie se repose en cherchant des forces à l’ombre.
Dilma perd son temps, assise sur une
chaise dans le seuil d'entrée de la case pour bénéficier du moindre courant
d'air. Elle ne parvient pas à trouver, ni le calme, ni la fraîcheur, mais
ressent une douleur de feu qui lui brûle
le pied. Une des mouches se pose sur ce maudit pied et semble lui picoter ou
lécher la blessure. Dilma ne s'en rend
pas compte vraiment. Mais il lui semble cependant que le travail de l'insecte
semble calmer quelque peu la douleur qui pénètre sournoisement comme un serpent
jusqu’en haut de sa jambe.
L’autre soir, au moment, où elle s'est faite
cette saloperie de blessure, la nuit était encore plus sombre que sa vie.
Cette damnée boite de conserves vide, coupante comme une
lame, lui avait pénétré dans la chair, lui faisant encore plus mal que les visites
en cachette des soldats « tugas ». Ces crapules venaient toujours
dans le silence et l’obscurité de la nuit.
En
quittant la maison, sa vieille mère lui avait intimé l'ordre d’être à l’heure
au rendez-vous.
-
Menina, você sabe, branco não gosta
esperar ! Mademoiselle, vous savez,
le blanc n’aime pas attendre !
Elle s’est dépêchée courant dans
l’obscurité et maintenant voilà le résultat. Cette maudite blessure.
-
Tugas du diable, que Satan vous emporte en
Enfer. Cria–t-elle de douleur et de rage
en pleurant à tristes larmes.
C’est que la boutique de ti * João était loin. Sur les épaules,
elle portait un sac d’haricots devant et celui de riz derrière. La pauvre Dilma
marchait courbée, chargée comme une bourrique.
Pas
d’homme à la maison sauf son fils Moisés qui n’était qu’un enfant de 4 ans.
Moisés était là assis sur le sol de terre battue de la « cubata ». Il
n’avait même pas envie de jouer. Il se
morfondait avec un regard
triste de chien battu. Le petit Moisés
était plus mûr que son âge. Il
consolait sa mère avec tendresse :
-
Maman, quand je serai grand, je serai ton
homme. C’est moi qui porterai les sacs
d’ haricots et de riz. Ma petite maman je t’achèterai de la peinture, comme
celle des dames blanches, pour mettre sur ton visage. Comme tu seras belle,
maman !
-
Mais oui ma petite fleur de bananier. Tu
es adorable mon petit bonhomme. Viens que je te prenne dans mes bras, mais
attention à mon pied.
-
Oui maman ! Je ne veux pas que tu
sois triste.
Ce n’étaient que des paroles. Des paroles
d’un enfant, mais de son enfant. Ce petit bout de tendresse, il était si mignon, avec sa petite culotte blanche en
coton fendue et le cul à l’air. Il était
la seule joie de sa vie, mais une joie sans rires. Si Dilma n’avait pas eu à sa
charge sa vieille mère malade, et son fils, elle aurait étripé ces
« Tugas » quand ils la pénétraient dans son corps. Cette femme
sentait en elle une haine refoulée.
Dilma aurait été capable d’égorger ces cochons
blancs qui salissaient son corps noir. Que faire, sinon subir sans rien dire le
martellement de la soldatesque violant son honneur.
Un
jour elle ne se laisserait plus faire, ni se taire. Un jour viendrait où, elle
ne resterait plus amorphe, écrasée malgré elle, en dessous de l’autre, des
autres. Un jour, une nuit au moment où, ils volent à son corps le plaisir, elle
leur enfoncerait son coupe-coupe dans leur corps comme un matador portant son
estocade.
Ce
jour-là elle tuerait le soldat par devoir et le Tuga par plaisir. Ce
jour-là elle se sentirait enfin femme.
Une femme marchant le jour dans la rue la tête haute arborant dans son visage
un air de liberté.
* Musseque- un quartier dans un village
angolais. * Cubata – case en tôle. Um Tuga- un portugais.
* *
*
( la P.I.D.E.)
La lumière jaune de la voiture zigzaguait entre les cases comme serpent en
quête d’une proie. Tout d’un coup elle s’immobilisa. Un silence funèbre s'était abattu avec lourdeur sur le
Musseque. Tout d’un coup l’infime bruit resta sans voix. Écrasé comme fourmi au
sol.
L’angoisse se leva, comme le brouillard se
faufile dans la tristesse de la nuit. La douleur semblait déjà tourbillonner dans la cheminée du firmament.
Puis, elle s’agrandit couvrant tout l’espace. C’est un épais manteau noir, qui comme un orage furieux fulminait avant de s’abattre sur quelqu’un.
Qui sera la malheureuse victime ce
soir ? Est-ce que ces anges des
ténèbres apportaient avec eux
l’intention de donner la mort ? Allaient-ils se contenter de blesser, de
taper et faire mal ? Allaient-ils
faucher, une vie, deux, voire plus. Plaise à Dieu qu’ils se satisfassent de meurtrir des corps en laissant sur
eux, leurs empreintes bleues tirant sur le noir ?
Pas
d’importance. La vie, celle des autres peu leur importait. Seule la leur
compte. Seule la leur avait de la
valeur. Les autres ? Mais qui étaient-ils les autres ? Rien de
rien. Nous ne voulons pas savoir. Pourquoi donc se poser des questions ?
Les autres, ce sont les mauvais et nous
les bons. En cet Angola comme dans notre Portugal et ailleurs, il y a des bons et des mauvais. Il faut
trier. Nous sommes dans notre bon droit. Pourquoi donc s’interroger ? Ces
ordures ce sont des salauds, des terroristes, des rouges. C’est simple, c’est
clair, c’est tout. Plus on en tue, moins il y en a, et mieux ça vaut.
Toujours rien. Que c’est long, ce temps
qui passe. D’où viennent-ils ? Pourquoi sont-ils là chez nous. Ils sont de
plus en plus nombreux. Quelle plaie. Mais ils sont de plus en plus menaçants.
Pourquoi ? S’en iront-ils un jour ? Comment s’en débarrasser ?
Quand ?
Nuit sans fin. Nuit sombre. Triste,
macabre tableau noir. Nuit comparse, tu es avec eux, veux-tu effacer les traces
de leur méchanceté, tu veux cacher nos douleurs, nos ruisseaux de sang. Nuit tu
es complice.
Enfin. Il semble arriver de loin un léger
bruit. Il monte en intensité. S’approche distinctement. C’est une
infraction. Des éclats. L’on entend,
comme des coups dans l’acier, des voix menaçantes suivies maintenant d’échos de
vaisselle brisée. Des cris, des coups, des coups assénés sur des corps, des
coups de pied sur des casseroles. Des cris, des pleurs d’enfants grandissant
d’effroi.
Des
enfants oubliés de Dieu. Des enfants rêvant du Paradis, quelques instants avant
le drame. Ils sanglotent maintenant à chaudes larmes. L’enfer leur tombe
injustement dessus. C’est l’épouvante.
Tout drame ou tragédie a trois temps.
Après le temps du sacrifice, le temps le plus long, arrive la fin de la
victime. Et après ? Plus rien ? Non ! A la fin de tout se trouve
le denier temps : leur devoir. En son nom, les anges noirs se donnent tous
les droits.
-
Chef, service accompli. Maintenant il faut déguerpir avant que la populace
n’arrive. Au plus vite, allons-nous-en !
Des sanglots s’étouffent peu à peu dans la
nuit. Le moindre bruit s’en va dans le labyrinthe de la nuit. Que s’est-il
passé ? La nuit sombre voudrait tout effacer, mais voici que se lève la
lune et arrive la lumière.
Dans la cubata un fleuve de sang irrigue
le sol en terre battue. Cinq corps défigurés et sans vie, dont deux enfants
sans âge, gisent le visage rouge de sang dans la poussière. Un chat noir miaule
effrayé, caché sous un bahut de bois d’ébène.
* *
*
Au secours !
Aïe ! De l’aide ! Au secours !
Nous sommes les agneaux sacrifiés
Par la main sanguinaire de la P.I.D.E.*
Aïe ! De l’aide ! Au secours !
Notre sang noir coule au son du tambour
Nous sommes l’autel d’holocauste du temple
La fresque macabre de la vie
Nuit complice à genoux prie
Aïe ! De l’aide ! Au secours !
Dieu créateur de la beauté de la nature
Dieu souffleur de terre, encens de bruyère
Dieu du néant et de la poussière
Dieu magicien habile de la vie
Punis, punis, les anges ténèbres de la
PIDE
Douleur, blessure, angoisse infinie
Juge le prince des démons de Lisbonne
Vas, prends ton triangle, frappe, gifle,
cogne
Ô Yahvé ! Je te l’ordonne, je te l’ordonne
Viens enfin avec nous Yeshoua !
Prends la croix par la queue
Ose une de tes habiletés de magie
Fais de la croix un lourd marteau
Fais leurs - le mal - qu’ils nous ont fait
Tape, frappe, gifle, cogne
Enfin, défends-nous de ces Saligots !
Hosanna ! Hosanna !
Hosanna !
PIDE/OVRA/ GESTAPO/DGS/STASI
Chevaliers de la mort dans nuit,
Ils ont massacré notre père bien aimé
Notre chanoine Manuel Mendes Nèves !
La douleur enfante la mort
Donne vie à la rébellion
Le peuple tout entier est en furie
Déjà au soleil l’acier des coupe-coupe
brille
L’horreur du passé se venge dans les
plantations
L’esclave et séculaire soumission
S’enivre dans la colère
Se laisse dévorer par la haine
C’est le 4 février et 15 mars 1961 !
Ô écorché
Être Humain
Dans ton aveugle vaillance
Ne crois-tu pas avoir tord
De donner vie à la mort
De donner vengeance
à la souffrance ?
*(police secrète pendant la dictature de
Salazar 1933-1974)
* *
*
La nuit du 15
mars 1961
La nuit du 15 mars semble se perdre dans
les sursauts d’un long fleuve dont le débit tumultueux cherche son chemin.
L’ensemble des étoiles s’est retiré depuis presque quatre heures dans leur
palais situé dans la partie la plus boréale du firmament. Elles tiennent une
séance extraordinaire.
L’assemblée gouvernementale parle, discute, crie, disserte sur quelle
attitude adopter. Mais l’aurore, tapant nerveusement du pied, commence à
montrer son impatience. Quant à sa Majesté la Reine de toutes les étoiles, elle
exige que l’on se dirige, une fois pour toutes, vers une décision finale.
N’est-il pas plus que temps que la sagesse de chacune dégage enfin une décision
en faveur de ces gens infortunés. Pourtant un petit groupe d’étoiles se croyant
descendantes de dieux supérieurs ne veulent surtout pas s’abaisser à l’écoute
et au sort de ces humains à leurs yeux d’astres si ordinaires. Qu’ils crèvent ou pas, leurs vies ne les
intéressent pas. Par contre, certaines d'entre elles, au cœur plus chaleureux à l’égard d’autrui,
demandent à l’assemblée qu’elle réponde positivement à la question qui se
pose :
Doivent-elles, les étoiles, protéger dans la pénombre les pas timides et
les mouvements tumultueux de cette foule, là tout en bas, à portée du fusil des
forces colonisatrices ou, doivent-elles briller d’une lumière vive et limpide
afin de les guider dans leur chemin vers
la conquête de la liberté ?
En même temps, dans son lit royal, Sa
Seigneurie, le Soleil, se tourne et se retourne dans ses draps soyeux,
transpirant de sueur comme si l’on était déjà sous la chaleur tropicale de
midi.
Nonobstant, personne ne semble vouloir ou
pouvoir faire quoi que ce soit. Pourtant, si aucune décision n’est prise, le
destin de ce pauvre peuple, une fois de plus sombrera dans le drame et
s’achèvera dans la tragédie.
Pour combien d’années encore leur sang va
tacher de rouge les champs blancs de coton ? Combien de corps noirs vont
nourrir avec leurs os et leurs chairs la terre des plantations de café, canne à
sucre, tabac des colons en ce pays africain ? Pourquoi ce peuple continuerait-il
indéfiniment à mourir sur l’autel des sacrifices du Temple blanc ?
Mais au moment où la destinée semblait mener,
une fois de plus, à la mort fatale cette
foule désespérée, un petit vent austral apporte en même temps que sa fraîcheur
la mélodie et la danse d’une morne.
Enfin, l’immobilisme centenaire semble donner
signe de vie. Même l’éternelle lenteur semble se dynamiser.
L’on dirait que dans les herbes jaunâtres et
sèches, l’endormi piton populaire, qui
année après année, mange à peine à sa faim une nourriture de
charognards, semble cette nuit avoir une faim de liberté.
Quelque chose là-haut, dans le ciel aussi,
est en train de se mouvementer. Est-ce que quelque chose encore de mauvais ou
finalement de bon va se passer?
Certains plus optimistes prétendent que
quelque chose doit arriver. Mais au fond, quand on n’a rien à perdre, tout le
monde veut s’accrocher au moindre espoir.
C’est à ce moment-là que, tout d’un coup,
la Lune toute en rondeur le regard décidé, l’allure triomphale sort en claquant
la porte de derrière un nuage et clame à qui voulait l’entendre :
-
Il faut protéger ces vas nus pieds trop
longtemps abandonnés.
* * *
La Lune Bienfaisante
Grâce à un tour de magie, la Lune toute
majestueuse, joignant le geste à la parole, irradie une lumière tamisée formant
un immense halo lumineux. Celui-ci protégeait cette foule noire, là tout en
bas, et lui permettait de voir dans l’obscurité de la nuit sans être vue. Mais
étaient-ils invisibles ? La plupart le croyaient !
Quelques hommes plus vieux, s’imaginant
être des sages, crurent voir derrière
l’éclat de la lune la figure tant regrettée, du bon et mythique chanoine Manuel
Mendes Nevès.
Un
coupe-coupe à la main, le religieux semblait chevaucher un cheval noir se
cabrant dans le ciel bleu. Sa soutane noire flottait largement au vent et une
tache rouge de sang, comme une étoile, maculait autant qu’illuminait, sa
chemise blanche au col romain.
Des
femmes, fort nombreuses dans la foule, se figurant être des mages, prétendaient que le bon prêtre portait
dans la main droite, non pas un coupe-coupe, mais un étendard rouge et noir.
Mais un grand nombre de manifestants était
persuadé que cette nuit serait une date historique qui pressait son pas.
C'était le moment. Il n’y avait plus de temps à perdre dans de stériles
discussions.
Il y avait un désordre apparent et un
immense brouhaha, contrôlé presque
étouffé. La Lune regardait en bas, ces petites silhouettes sombres venant des
Musseques voisins, mais aussi d’ailleurs lointains. Au fur et à mesure que la
nuit avançait, elles accouraient de partout avec la rapidité des eaux lors d’un
orage d’été.
Cette déferlante humaine venait se concentrer dans une large cuvette, à
la terre rouge. Celle-ci était délimitée par de vertes collines où les cannes
secouées avec vigueur par le vent rendaient secret le tumulte grandissant de la
foule. Les silhouettes qui au début du mouvement semblaient des gouttes de
rosée, se transformaient maintenant en un fleuve qui, peu à peu, s’élargissait
devenant un lac dont les eaux montaient en s’introduisant dans les bras de
chemise de la vallée.
Ces eaux avaient la même couleur noire que ces gens. Elles avaient
drainé depuis la cime sombre des montagnes toute une pléiade de vies dures ,
mais toujours mises dans l’ombre. Ces eaux étaient comme ces femmes et ces
hommes. Ces derniers n’avaient pour ainsi dire, jamais connu le moindre rayon,
ni de lumière, ni d’espoir.
Leur vie, comme celle de leurs ancêtres
esclaves, avait été une vie tellement noire que, la couleur de leur épiderme
devenait symbole de leur condition.
Mais pourquoi la vie de l’homme noir,
devrait-elle être toujours aussi noire ?
La Lune remarquait avec un léger
étonnement que cette foule noire était saupoudrée ça et là de sel blanc. Quelle
ne fut pas sa grande stupéfaction quand elle aperçu ce petit garçon qu’elle
protégeait en silence avec un amour presque maternel depuis qu’il avait été
expulsé comme un enfant bâtard de ce village reculé des montagnes du nord du
Portugal.
Maintenant le petit Wald était là, comme
un grand, au milieu de la foule même si son âge n'atteignait pas encore les dix
ans.
En cette nuit, si la pauvre Lune ne
s’était pas agrippé par deux fois aux rochers des collines célestes, elle se
serait étalée sur cette foule. Cela ne
se pouvait. Alors dans le cosmos, la Lune, l’astre aussi puissant que le masculin soleil, fit vœux de veiller
sur la vie de ce peuple, sinon, elle se
sentirait responsable de leur mort ! Tuer par amour quand celui-ci doit
donner la vie ! Non, cela ne se pouvait ou alors la colère entraînerait
avec elle la fin de la terre et de l’univers.
C’est que la Lune a le pouvoir de la
féminité de la femme, mais aussi la passion maternelle de la mère.
En
effet, en apercevant le petit Wald, elle ne put s’empêcher de verser une chaude
larme.
* * *
Était-il, le fils de la lune ?
Par le rêve ou la réalité, personne ne le
savait, Wald créait, inventait choisissait une direction. Par convention ou
superstition il se vantait en riant d’être le fils de la lune. Ses camarades de
classe et de la rue en profitaient pour
le narguer, les grandes personnes ne pouvaient pas le croire, mais tout le
monde se posait des questions sur l’originalité et l’extravagance de ce garçon
qui parlait parfois avec l’aplomb et la
conviction d'un adulte :
-
Bénir ou maudire, il faut choisir
avait-il l’habitude de dire.
Dans la cour de l’école « Sà da
Bandeira » Wald jouait à la toupie, à saute-mouton, mais il refusait de
jouer au jeu des conquêtes des châteaux féodaux. Par artifices, ruses et
manigances, tous les enfants blancs étaient triés sur le volet.
Ils
étaient issus des différentes plantations et des familles de fonctionnaires de
la ville. Tous voulaient appartenir au
Groupe Patriotique de l’école. En général, seulement les fils à papa pouvaient
faire partie naturellement de ce groupe. Mais, lorsqu’ une personne était
devenue influente dans la société, il était courant que celle-ci intervienne
auprès du directeur de l’école afin que celui-ci soit bienveillant avec sa progéniture.
Le
maître directeur ne restait jamais sourd à cette sorte de demande, si son
intérêt était discrètement bien rémunéré en argent, avantages sociaux ou titre
de notabilité et notoriété. Alors avec la bénédiction du maître directeur le Groupe Patriotique de
l'école s’enrichissait d’un nouveau combattant.
Wald comme enfant blanc eu le droit, sans
difficulté à fréquenter cette école majoritairement blanche.
Sa personnalité hors du comment et sa
renommée d'enfant rebelle qui l'accompagnait se propagea dans l'école dès les
premiers jours de l'année scolaire. Tout le monde voulait être l'ami de Wald,
dont le prénom d'origine étrangère, ajoutait encore du mystère et de la
curiosité.
Tous les matins en arrivant à l’école il
recevait des invitations lui priant de rejoindre le Groupe des Patriotes. Elles
étaient toujours accompagnées d’un bonbon, d’un carambar ou autre gourmandise.
Mais la réponse de Wald était toujours négative. Il était également courtisé
par le groupe antagoniste composé des
enfants de blancs ratés. C’était le Groupe des Ennemis.
Ils
étaient les traîtres, les antipatriotes, toujours les perdants dans les jeux
des conquêtes de châteaux!
Wald
n’accepta aucun des deux groupes. D’une part, il n’aimait pas perdre, et
d’autre part, il ne souhaitait pas non plus gaspiller son temps dans un jeu,
qu’il considérait inutile et débile, de blancs gâtés vivant en dehors de la
réalité.
Au
fond de lui-même, Wald se trouvait coincé et révolté, entre deux Angolas qui
vivaient côte à côte, sans se côtoyer, tout en se méprisant avec plus ou moins
de haine selon les circonstances et les moments. Une question le taraudait et
l’empêchait parfois de dormir: Pourquoi les enfants blancs allaient dans des jolies écoles, tandis que les
enfants noirs, eux, allaient traîner dans la saleté des Musseques habillés d’
haillons, comme leurs parents, que même le diable n’aurait pas voulu
porter ?
Comment aurait-il pu jouer à ce jeu de
conquêtes de châteaux féodaux appartenant à un autre monde inconnu en Angola,
et imaginé par les blancs, quand son
cœur le poussait de l’autre côté, celui de la réalité quotidienne des enfants
noirs.
-
Papa ! Pourquoi tous les noirs sont
pauvres ?
-
Que dis-tu là ! Ils ne sont pas tous
pauvres.
-
Tu en connais des riches ? Peut-être
à Luanda, car ici à Nova Lisboa je n’en connais aucun ! Puis Wald
enchérit.
-
Mais pourquoi Tante Dulce dit que les
noirs sont fainéants ?
-
Ils sont comme tout le monde, il n’y a pas
de différence.
-
Il n’y a pas de différence ?
-
Non ! Aucune !
-
Mais pourquoi les blancs vivent dans des belles
maisons et les noirs dans des baraques en tôle.
-
Tu sais. La vie… Mais Wald … Ce ne sont
pas des sujets de discussion de ton âge. Oublie, ce n’est rien ! Allez
Wald, va jouer avec tes copains
-
Tu crois papa, que j’ai envie de jouer. Je
ne suis plus un enfant!
-
Mais si, Mais si ! Viens ici dans mes bras mon petit Che
Guevara !
-
Papa ! Regarde-moi. Est-ce que tu
aimes encore ton petit Wald ? Je crois que, moi ton fils, je suis devenu noir et angolais.
-
Mais oui, mon « Waldinho
pequenininho » Tout le monde à la maison est angolais. Mets-toi ça
dans ton petit caillou, le petit chouchou chéri de son papa et de sa
maman !
* * *
Les amis de la lune
Tout d’un coup la lune se cacha derrière
un nuage laissant la nuit dans une obscurité inhabituelle à cette heure-là. Les
anciens y virent un signe favorable. La Lune était avec
eux. Ils se croyaient des combattants invincibles. Les balles de l’ennemi ne
pourraient pas les tuer. Le peuple est invincible. La victoire de l’Angola est
proche !
Au
loin dans le village les coqs se mirent à chanter de concert.
- Écoutez comment chantent les coqs au
village, fit remarquer Dunga un des vieux sages
du groupe.
- Ils annoncent l’aube d’un nouveau jour,
dit Claudio avec une lueur d'espoir qui brillait dans ses yeux bleus.
–
Écoutez les « Grains de Sel »
Faites bien attention ! C'est avec ce surnom que les noirs africains taquinaient
les blancs. A leur tour les blancs traitaient avec un humour amical leurs amis
noirs de « Grains de Poivre
–
En ce 15 mars 1961 jour de désobéissance
noire, c'est aujourd'hui que commence
notre rébellion. Attention ! Attention ! Cria une partie du groupe.
Mais aussitôt la foule repris en cœur :
-Attention ! Attention les
Colons !
L’Angola est à nous ! L’Angola n’est pas
à vous ! L’Angola est à nous ! L’Angola est à nous !
* * *
La manifestation de…
La foule se mit en mouvement. Comme un
piton se faufilant entre feuilles et
tronc secs, elle se glissait en lisière de la savane pénétrant de temps en
temps dans le touffu de la forêt. Il faisait encore obscur, alors pas vraiment besoin de se
cacher. Quelques-uns plus étourdis que
d'autres glissaient dans la gadouille provoquée par un très fort
orage vieux de deux jours.
Certains hommes, un peu éméchés par la
« cachaça », agitaient des
gourdins, des outils agricoles, des coupe-coupe, dont ils voulaient faire des
armes blanches. Ils, voulaient
se porter candidats pour le combat, être
en première ligne et casser du blanc.
Monsieur Pierre, un grand noir à l’accent
français, informa ses hommes que les consignes du mouvement ne seraient connues
qu'une fois que le groupe serait arrivé dans le petit stade de football situé
non loin du Musseque Lixeira.
Claudio, Armando et autres « Grains de Sel » peu nombreux dans
cette foule commençaient à se méfier de certains cris de vengeance et ne
comprenaient pas que les consignes du mouvement ne soient pas claires depuis le
départ.
Claudio prit la parole, il tint à
leur rappeler que la plupart des manifestants, blancs, noirs, métisses présents
étaient venus protester leur indignation
contre la violence meurtrière, mais n'avaient
nullement l'intention que cette
violence soit remplacée par une
autre violence.
-
La violence n’engendra que plus de
violence et la violence nous entraînera à la guerre. La guerre mes amis ne sera que destruction, recul,
attardement social, économique, mort, haine entre nous, et cela pendant des
années et des années. Mais après le cataclysme de la guerre, il faudra revenir
au moment présent, à celui d’aujourd’hui qui doit être celui de la réconciliation,
mais aussi d’un changement vers un Angola plus juste et meilleur pour tous.
Pour tous m’entendez-vous ? Ne sommes-nous pas présents ici que par
solidarité. Ne sommes-nous pas le peuple angolais sans différence de couleur
ni d'origine? Puis montant sa voix.
-
Nous, blancs, métisses, noirs, nous tous sommes
l’Angola, L’Angola de demain ? A loin l’on entendit des sifflets.
Etait-ils de
Solidarité
ou de protestation ?
-
Grain de Sel Blanc, tu parles très bien.
Qui ne voudrait croire à tes paroles ? Cet Angola-là nous l’attendions
depuis cinq siècles ! Mais quelle est la réalité aujourd’hui ? Elle
est toute autre. Mon cher Grain de Sel, nous africains noirs sommes désespérés.
Nous n’avons plus d’espoir avec les blancs ! dit Monsieur Pierre avec un sourire narquois, puis il
ajouta :
-
Je ne me fais plus d’illusion sur vos
belles paroles, ni sur les intentions de votre
chef de Lisbonne. Il est temps de commencer à faire vos valises de retour.
Monsieur Pierre avait parlé
d'un ton sec, et avec
une attitude d’indifférence que voulait
dire que son choix était fait et que rien ne le ferai changer d’avis.
-
Mais non mon cher Grain de Poivre, lui répond Claudio avec
humour et en le tapotant sur l’épaule. Nous ne sommes pas aux ordres du
Caudillo de Lisbonne. Notre présence
à la manifestation n’était-elle pas
une preuve s’il en fallait une. Il lui rappela qu’en métropole, il y avait un mouvement qui
souhaitait que Satanlazar s’en aille au diable. Que le dictateur lisbonnais ne pouvait pas rester indéfiniment
au pouvoir. Que la société
portugaise était en train de
bouger. Que les élections
présidentielles de 1958 furent une mascarade. Que tout le monde savait que l’opposition guidée par
Humberto Delgado avait gagné
haut la main ces élections. Qu'aujourd’hui
le gouvernement de Satanlazar était
isolé en Europe, mais aussi dans le Monde.
-
Mon cher Pierre et camarade, tu devrais
savoir que seule l’Afrique du Sud de l’apartheid ou presque, soutient le
dictateur. Le pays entier manque de liberté. En métropole la grande majorité
des portugais souffre économiquement de la situation. Une bonne partie des
jeunes et moins jeunes, sans avenir, quittent par centaines chaque jour ce
Portugal de Satanlazar qu'ils considèrent comme une prison. Des villages
entiers se vident. Cette population sans espoir abandonne le pays en quête de
liberté, de pain, d'avenir vers la France, l’Allemagne et autres démocraties. Comme
tu sais Pierre, Hitler, Mussolini, Pétain ont été chassés. Les dictateurs
Ibériques partiront aussi. C’est une question de temps mon ami
Grain de Sel ! Après un silence, Claudio rajouta :
-
La situation au Portugal va changer et
après le meilleur est possible en Europe et ici en Angola. Le visage calme de
Claudio s'illumina d'un sourire de paix. Puis, se tournant vers Monsieur Pierre pour mieux capter son regard
fuyant:
-
Mon cher Pierre, il faut savoir regarder
le passé, le temps présent, mais aussi l’avenir. Que nous soyons originaires de
Métropole ou de l'Angola, que nous soyons noirs, blancs ou métis, nous avons
une histoire commune, depuis plus de cinq siècles. Comme dans toute famille, il y a eu des moments négatifs, mais
aussi quelques-uns positifs. Ce n’est
quand même rien mon cher Pierre ! Pourquoi veux-tu mettre tous les
blancs dans le même sac ? Pourquoi cet amalgame ? Est-ce que tous les
noirs nous suivent dans notre lutte? Tous les blancs ne sont pas dans cette
manifestation, mais nous, nous sommes là, avec vous et vous avec nous !
Non ?
***
Claudio ne savait pas si c’était à cause de l’obscurité de la nuit, de
l’agitation de plus en plus nerveuse de la foule, mais la tension devenait palpable. Il s’était rendu compte que tout le monde
ou presque était happé, comme
précipité en avant, comme un
flot inquiétant et inconnu.
Monsieur Pierre s’éloigna sans dire un mot.
Claudio, se tût, trop tard peut-être,
se demanda-t-il à voix basse. La réalité, c’est que personne ne l’écoutait
plus. C’était comme s’il venait de recevoir un coup sur la tête donné par la
queue du piton. Mais où était donc sa femme Virginia ? Où était passé son
Wald ? Étourdi, il se mit à courir pour rattraper la tête du piton,
ce monstre qu'était devenu la foule de
manifestants.
- Tout ceci est très
inquiétant ! Se dit Claudio comme s’il était tombé dans un
guet-apens.
* * *
Le petit Wald
Wald allait déjà dans ses 10 ans. Comme
tu le sais déjà lecteur il était un enfant espiègle, malin et taquin.
Parfois il avait des airs présomptueux et même une certaine désinvolture
colorée d’humour. Il n’était nullement un enfant comme les autres.
Plus mûr que ne laissait paraître son âge, il parlait et agissait comme
un adulte. Son comportement jetait souvent un certain trouble chez les gens
qu'il fréquentait et mine de rien préoccupait ses parents.
Mais qui n’aurait pas aimé être le parent de
cet enfant tellement attachant ? De
sa manière d’être se dégageait un cœur pur d’enfant, et de ses lèvres charnues,
un sourire de ciel bleu.
Dans cette manifestation du 15 mars il se
sentait à l’aise comme poisson dans l’eau.
L’on aurait dit Gavroche dépassant
l’enfance et voulant aller au-delà de l’humain. Il avait dans son cœur, la joie
et la passion du vieux militant. Cet enfant semblait ne se sentir jamais si
bien que dans la rue ! Il était joyeux parce qu’il se sentait libre.
Quand son père le traitait de petit sauvage,
il riait, mais quand sa mère le traitait de petit sale gosse, il se fâchait
quelque peu.
C’était sa façon à lui de rendre par la
tendresse et aussi par la désinvolture, l’attention de tous les instants qu’il
recevait de ses parents. Quel que soit son comportement, il voulait en
être la fierté de ses parents.
C’est que Wald savait qu’il avait toujours été
le fruit et le trait d’union de l’amour de ses parents, mais il soupçonnait
aussi être la cause de leur destin africain.
Peut-être pour toutes ces raisons, Wald était
particulièrement content d’être dans le cœur de la manifestation. A le voir
ainsi, l'on dirait qu'il attendait cet événement depuis longtemps.
***
Cette
manifestation serait de bon augure pour l'Angola tout entier. Pour ses parents
aussi. Ils ne regretteraient pas leur venue en Afrique. Les trois avaient été éloignés par la force de son papy David. Wald ne s'en souvenait pas, il ne le connaissait que par le courrier qui arrivait de métropole.
Une
lettre en chaque début de mois. Cela durait depuis presque dix ans.
Est-ce qu’un jour, lui Wald, pourrait faire un vrai bisou à son papy. Il ne
voulait pas du bisou à la fin de la lettre qui le laissait plein de saudades
et même un léger point de côté.
Son papy, Viendrait-il un jour de cacimbo, le brouillard angolais, le
chercher à la sortie de l’école Sà da Bandeira ?
De plus ce Portugal d'Europe, pays de
mauvais souvenir pour ses parents, dont on évitait de parler à la maison était
tellement loin. Ce Portugal, situé plus haut que l’Angola sur la mappe monde de
son école, ce n’était qu’un petit rectangle vert que la vaste Espagne en jaune
semblait vouloir avaler! Comment ce Portugal si petit avait-t-il pu échapper à la domination espagnole? Vraiment,
on ne sait pas par quelle magie la belle
et forte Espagne n’était pas
arrivée à baigner ses pieds à l’ouest de la péninsule Ibérique sur les plages
dorées de l'océan Atlantique, se demandait Wald étonné.
A
regarder cette mappe monde, la logique ce serait de voir un seul pays en cet
espace ibérique. Alors, pourquoi cela n’avait pas été ainsi, se demandait Wald
intrigué. Puis il rajouta. Ça
doit être l’exception qui confirme la règle, comme disait son maître de C.P.
En trois mois d'école, Wald avait
appris à lire, tellement il avait envie de déchiffrer le courrier de son grand-père et savoir par lui-même
qui était ce papy et ce qu’il
écrivait vraiment.
Il
aurait vraiment aimé pouvoir
dire papy, écouter la résonnance de ce mot dans son cœur, sentir sa main se
poser sur sa tête, puis sentir la chaleur de cette même main lui caresser le
visage.
Quel ne serait pas le bonheur de Wald si à son tour, il pouvait toucher la
barbe blanche et piquante, comme un hérisson, de son papy.
Auparavant, avant qu'il ne sache lire, il
pensait parfois que papa et maman lui cachaient une partie du contenu des lettres.
Certains comportements de ses parents
laissaient penser qu'il y avait des secrets, des non-dits en l'air. Mais il ne
voulait pas non plus embarrasser ses parents avec ses questions. Il faisait
finalement confiance aux décisions, aussi bien de papa que de maman. Il se
satisfaisait avec plaisir de toucher des yeux, des mains les lettres que son
lointain papy avait touché aussi avec ses yeux et ses mains.
Il
s'imaginait même sentir la chaleur des mains de papy dans ces deux ou trois
feuilles d’un méchant papier de couleur jaunâtre presque transparent.
Wald parfois laissait glisser ses petites
mains sur les feuilles de papier, comme aveugle lisant le braille, pour
s’imprégner et sentir la proximité de ce
grand-père vivant aux six-cents diables.
Mais maintenant, Wald savait lire et même
griffonner des phrases. Il remarquait
que son Papy avait une façon étrange d’écrire le « W » de son prénom
dont les pointes semblaient dessiner deux cœurs. Pour lui, pas de doute, cela voulait dire que
son grand père même là-bas, dans ce très lointain Portugal, l’aimait. Lui
aussi, il aimait beaucoup, beaucoup son papy.
Cependant, il avait appris, petit à petit
avec les mois et les années, que sa grand-mère ne l'aimait pas. Elle n'écrivait
jamais un mot. Ni bon, ni mauvais. Rien ! C'est comme si elle n'existait.
Ses parents, malgré ses questions insistantes à son
sujet, n'étaient pas bavards.
C’est dans ces moments-là que l'on sentait chez papa monter une colère refoulée qui lui
colorait le visage. Maman très vite coupait court, arguant que c'était des
histoires du passé sans importance. Pourquoi s’intéresser à des choses, des
personnes laides quand il y a tant de beauté pour découvrir ?
-
Sans chercher querelle, mieux vaut s’éloigner
des personnes qui ne valent pas la peine de notre attention Wald ! Dit
Virginia avec un léger nœud dans la gorge.
Wald remarqua que
son père ne prononçait jamais le nom de la dite grand-mère. Pour l'évoquer il
utilisait un mot qui marquait bien la distance, la fracture.
Ce mot froid
était « l'autre ». Un mot qui
traduisait la distance, la blessure que papa
s'efforçait d'ignorer. Mais Wald voyait bien dans les yeux humides de maman que
la blessure ne cicatrisait pas.
Cela était dur et parfois même Wald faisait des cauchemars.
Comment cela était-il possible ? N’étaient-ils tous du même sang ?
Cependant un jour il
découvrit toute la vérité ou presque.
La dite
grand-mère était la cause de leur expulsion vers l’Afrique ?
Ce jour-là, il sentit sa joie habituelle se transformer
dans un courroux qui explosa dans des
gros mots à l'égard de la méchante sorcière de sa grand-mère.
-Papa ! « L'autre » la sorcière, si je
la rencontre je l’envoi rôtir en enfer !
–
Laisse tomber Waldito. Ce n'est pas la peine de se mettre en colère. Elle ne sait
ni lire, ni écrire comme tant de gens dans ce pays de Satanlazar. Elle n’a pas
non plus appris à aimer. Tu sais mon petit Wald l’amour et le respect de
l’autre, l’amour et le respect de la société, l’amour et le respect de tous
ceux, proches ou distants, égaux ou différents, qui t’entourent à l’école, au
village, à la ville cela s’apprend à la
maison, dans les écoles, les universités. Mais quel est le pourcentage de parents, de grands- parents qui ont
fréquenté l’école, le lycée, l’université dans ce pays de Satanlazar ? Mon
Wald je crois qu’une personne sans éducation en général, est plus proche de
l’animal sauvage que de l’être humain avec des valeurs humanistes
–
Mais
Papa c’est quoi ça, des valeurs humanistes ?
–
Surtout pas les valeurs de ta grand-mère,
mais celles des gens comme ton papy ! Tu apprendras mieux tout cela quand
tu seras plus grand ! Ta grand-mère ne sait pas regarder, comprendre, elle
ne sait qu’ haïr !
Wald se jura à lui-même qu’un jour, il dirait à cette
vieille garce illettrée ses quatre vérités.
-
Ce que les ignorants peuvent être farcis d’une
certaine morale et méchanceté. Dit Wald dans un souffle de dépit.
-
Ces mots ne sont pas de toi mon Wald, lui
dit son père plein d’admiration. Mais qui t’a appris cela ?
-
Mais mon papy du Portugal ! Qui
voudrais-tu que ça soit ! Rétorqua Wald avec un rire malin. Je l'ai lu
dans une lettre de papy. Mais tu ignores encore que maintenant je sais lire ?
-
Mais non ! Tu vois c'est important de
lire, de savoir ! Dit Claudio d’une voix chaleureuse et en prenant avec
tendresse son fils dans les bras.
-
Papa, j’aimerais tant faire un bisou à mon
papy.
-
Et moi rien ?
-
Ô papa, mais moi je t’adore toi et
maman ! Ça ne se voit pas ?
-
Mais si ! Mais si ! C’est
important de le montrer, mon Wald !
Même
si dans ce pays n’est pas de bonne morale de le montrer !
-
Ah Papa ! Je voulais t’en parler.
Nous avons changé de professeur de Religion et Morale. Tu le savais ?
-
Non ! Avec la collecte du coton dans la plantation de notre ami Armando le
soir je suis complétement épuisé. Même pas le courage de parler !
-
Je sais ! Mais j’en ai parlé avec
maman !
-
Et alors !
-
Alors quoi ?
-
Le professeur. Qui ‘est-ce !
-
Oh ! Un très vieux monsieur ! Un
curé ! Il a déjà commencé à balayer la morale de papy !
-
Ah !
Cà ne vas pas être drôle alors !
Mais fais attention Wald. Ne sois pas trop impulsif !
-
Impulsif moi ?
-
Tu sais dans ton cours de Religion et
Morale, comme dit ton papy « é preciso saber separar o joio do trigo »,
c’est-à-dire, séparer blé de l’ivraie.
Tout le portrait de ton père
- Décidément ce garçon ne ressemble en
rien à un autre, dit Claudio à voix basse à sa femme Virginia.
-
C’est qu’il est deux fois le fils de ton
père ! Tu sais qu’il me manque le vieux. Depuis que nous sommes là, dans
cette manif, par moment les larmes me viennent. Je les cache, mais je ne
comprends pas, dit Virginia en
se séchant les yeux avec tristesse.
-
C’est vrai que mon père me manque aussi.
C’est étonnant, mais par moments, en regardant Wald, je crois revoir mon père.
-
Virginia, regarde aujourd'hui, sa vivacité est vraiment incroyable. Il a en lui, une
gaîté toute particulière. Depuis presque deux jours il n’a pas fermé l’œil.
Pourtant il est frais comme un gardon. Est-ce que tu lui as servi un steak de
lion ?
-
Ne dis pas d’idioties mon chéri !
Nous sommes là depuis presque deux jours à manger que des sandwichs au jambon fromage.
-
Il me semble que depuis hier soir il a un
comportement déconcertant. L’on dirait qu’il augure quelque chose de nouveau,
de spécial. Cela me travaille Virginia, ma petite femme.
Virginia
ne l’écoutait plus. Une femme métisse particulièrement mince l’attirait
à elle et lui parlait en secret à l’oreille. Que pouvait bien se dire les deux
femmes, se demandait en
silence Claudio. L'agitation de Wald,
serait-elle due à un mauvais présage. Et si les choses tournaient au vinaigre
et que tout se terminait dans un bain de sang ?
Depuis quelques mois, il entendait parler
des combats pour l’indépendance au Congo belge. Les luttes partisanes
entraînaient des vagues d’emprisonnements, des meurtres dans la population et d’assassinats parmi les hommes
politiques. La mort de Patrice Lumumba, au mois de janvier dernier,
semblait même mettre le feu aux poudres dans le pays voisin et même dans
toute l’Afrique australe.
Selon les commentaires de certains
« métros », se trouvant le dimanche après-midi dans un bar où,
ils buvaient une bière fraîche, tout en
suivant la radiodiffusion des matchs du championnat de football, l’on affirmait avec crainte que tôt au tard
l’air de la révolte pour l’indépendance allait s’étendre en Angola et même à
toute l’Afrique lusophone.
Mais pourquoi toutes ces idées lui revenaient
en mémoire, maintenant, là, en pleine manifestation, alors qu'il marchait vers le stade de football ? Cette foule
l’encerclait et semblait l’étouffer. Une abondante sueur d’angoisse ruisselait
sur son visage. Pourtant, il ne regrettait pas d’être là. Il voulait le bien de ce pays, de ces gens.
Mais pourquoi avait-il entraîné sa femme et son fils dans ce guêpier
humain ?
Néanmoins, en regardant la joie de ces
enfants, de ces femmes, de ces hommes,
il ressentait la fraîcheur, le bien être qui lui rappelaient les bières Sagres, Cuca, celles qui éteignaient le
feu de la soif tropicale dans son gosier, lorsqu'il les dégustait en compagnie de ses amis dans la taverne du métis Maneca de Nova
Lisboa. Un sourire de fête nationale se dessina sur ses lèvres.
Est-ce qu’il était là, avec ces 250 ou 300
personnes, en train d’écrire une nouvelle page de l’histoire de l’Angola ?
Mais son diablotin de gamin ne tenait pas
en place. Pourtant il lui demandait de se calmer, de faire attention. Wald
n’écoutait pas davantage sa mère.
-
Virginia, fais attention à Waldito qu’il
ne lui arrive pas quelque mauvais coup, demandait Claudio toujours inquiet,
quand il regardait son enfant.
Tout au contraire, Wald semblait
insouciant à tout danger. Il criait, chantait, dansait avec les autres enfants
noirs, content et gai comme un geai. Intrépide, il courait de l’arrière à
l’avant de la manifestation, comme un
lévrier fou. Le bras levé au ciel, il arborait une haute canne de bambou, sur
laquelle flottait une sorte de drapeau, rouge et noir, qui semblait avoir été confectionné
par une jeune-femme nommée Dilma.
Elle habitait dans le Musseque Lixeira et l’on
murmurait en cachette qu’elle détestait
les soldats portugais. Le dit drapeau aurait été fait de morceaux de tissus
déchirés de la soutane noire et de la chemise blanche ensanglantée de rouge,
d’un homme de l’église, un mystérieux
chanoine, Manuel Mendes. Ces faits seraient chantés le jour de marché
dans les villages, par des chansonniers confondant le songe et la réalité.
Claudio se rendait compte que la
manifestation prenait des allures de
de Capharnaüm Il s’inquiétait
de la suite des événements. L’air grave, il monta sur une fourmilière qu’il
crût être un monticule de terre et tout en s’écroulant provoqua les rires
autour de lui, il cria :
-
Mais
ne sortez pas vos
langues de la bouche, sinon on va se faire repérer par la police. Puis agacé
par les rires ou par son inquiétude.
-
Mais allez-vous clouer le bec, bande
d’étourneaux !
-
Aujourd’hui, c’est toi « branquinho » qui va fermer le bec une fois pour toutes. Tu vas nous laisser parler, dit le
vieux Dunga dans un éclat de rire amical, tout en lui tapant sur les épaules.
Puis il rajouta.
-
Nous sommes heureux que, vous les visages
de craie, soyez là avec nous. Regarde nos femmes là-bas. Elles sont en train de
faire des banderoles avec la soutane noire et la chemise blanche du curé.
-
Mais cette histoire du curé est-elle vrai,
demande Claudio dubitatif.
-
Bien sûr, répond Dunga ne laissant pas
l’ombre d’un doute. De plus c’est un prêtre blanc qui est avec nous. C’est
plutôt rare ! Non ?
* Branquinho - diminutif de branco - petit
blanc
* * *
Il était 5 h du matin. La lune
angolaise avait un cœur doux, comme
celui du clair de lune d'été au Portugal. Mais elle venait à l’instant même
d’être détrônée sans égard et avec grossièreté par « Africus » un
vent sans cœur turbulent et méchant qui traverse l'Afrique et rugit nuit
et jour dans des cavernes lointaines
blotties sous la grande masse du
Kilimandjaro. Juste un instant d'inattention de la part d’Éole et voilà
qu’Africus déchaîna sa furie sur le ciel angolais. Il balaya d’une rafale la
Lune, la mère adoptive de Wald, le laissant sans protection !
Etait-ce cela le signe d’un mauvais présage ? Se
demanda aussitôt le lecteur, compagnon de route de l’auteur. Puis, nuançant ses
craintes. Wald n'avait-il pas été cet enfant, victime de l’exil vers l’Afrique dix ans plus tôt, comme ce
pauvre Jésus l’avait été avec sa famille lorsqu'ils durent s'enfuir vers
l’Egypte. L’un chassé par la dictature de Satanlazar et l’autre par l’épée d’Hérode. Ce n’était pas déjà
assez ?
Depuis presque une heure, il pleuvait
averses. Des rafales de vent, très violent, cassaient les
feuilles délicates des bananiers et secouaient sans ménagement les
cocotiers aux feuilles de dentelle. Quelques chiens trempés jusqu’aux os,
la queue entre les pattes,
aboyaient comme des loups, vers
le ciel réclamant que la pluie cesse. Les vêtements de tout ce monde étaient
imbibés d’eau, comme le serait la serpillière d'une
femme de ménage noire, lavant le sol du maître blanc.
Mais ni à Luanda ni ailleurs, le mauvais temps, quel qu’il soit ne pouvait
durer éternellement. Claudio essayait donc d’être optimiste. Il tentait
d’apaiser certains de ses amis, de plus en plus inquiets, sur l’issue de la
manifestation.
Après
la pluie arrivera forcément le ciel bleu et le soleil, plaisantai-il.
***
Monsieur Pierre
Mais Monsieur Pierre ne voyait pas la
situation météorologique, ni avec la même poésie, ni la même philosophie. Bien
que la nuit soit encore obscure, Monsieur Pierre
avec son accent français du Congo Belge voisin, commença à se montrer au grand
jour.
- Nous sommes en chemin depuis deux jours. Cela
fait déjà trois nuits que nous avons quitté nos villages. Chaque jour de
nouvelles personnes adhèrent à cette
manifestation. Nous voici enfin arrivés
dans ce terrain de la Lixeira. C’est l’entrée sud de Luanda. Depuis tous
ces jours, nous marchons la tête basse, comme des rats d'égouts à ciel ouvert.
Depuis des siècles nous avons été les esclaves de ces Tugas, de ces sales visages
de craie blanche. Ce sont des colons qui
sentent mauvais, qui ont
une odeur rance, qui nous regardent de haut en
bas et nous méprisent depuis toujours ! Je vous le dis, ce temps-là est
fini.
Après une pause Monsieur Pierre continue dans
un calme qui n’est qu’apparent.
- A
partir d’aujourd’hui, nous allons marcher la tête haute. Nous allons nous
comporter en vrais guerriers angolais, armés de coupe-coupe, et de pistoles, nous allons libérer
nos frères emprisonnés dans la prison coloniale des Tugas. Oui, celle-là même
qu’ils nomment São Paulo.
- Il nous faut aussi plus de vraies armes à feu,
de munitions pour lutter et arracher
l’indépendance de notre Angola dit, d’un ton sec et autoritaire, un petit homme
nommé Domingos. A moitié habillé en militaire, il se balançait sur la pointe de ses bottes pour se faire
plus grand qu’il n’était. Il empestait
l’eau de vie comme une barrique.
- Peut-être !
Dit un métis d'une cinquantaine d'années nommé Gilberto. Puis s’approchant du
centre du débat avec une attitude de vieux sage et une voix calme et sûre il
ajouta:
-
Avant toute chose, il faut commencer par améliorer la situation actuelle. Il
nous faut aussi davantage d’organisation dans notre mouvement qui n’est qu’à
son début. Dans l’immédiat, il nous faut avant tout, de meilleures conditions
de vie pour tous, sans distinction de couleur.
- Que
fais-tu là bâtard à nous haranguer avec des promesses sans lendemain. Le
changement est pour maintenant. Le changement commence par la guerre contre les
blancs, on doit les expulser de
ce pays et donner la mort à tous ceux qui osent y rester. L’Afrique aux
africains ! Serais-tu une taupe au
profit des blancs et un traître à ta patrie ? Bâtard ! Mais,
tu ne sais même pas ta couleur! Cria avec une agressivité excessive un petit
homme au visage particulièrement ingrat nommé Makongo. Il était mi sérieux et mi
en transe. Serait-ce à cause de sa laideur ou de sa petitesse, il prétendait avoir des dons de sorcier.
Gilberto malgré l'agression verbale de
Makombo, qui lui sembla être sous l'empire de l'alcool, lui répondit d'un calme
olympien :
- Comment
serai-je un traître ! Je ne veux que le bien, pour tous les citoyens de
mon pays. Ce pays a besoin de tous ses enfants. Nous devons tenir compte que
nous avons eu et avons encore une histoire commune. Mais, je reconnais que
cette histoire a eu des moments négatifs, mais aussi beaucoup de positifs. Rien
n’est totalement parfait ! A nous de réformer et d’améliorer dès à présent
cette situation qui certes est insatisfaisante. En outre, je tiens à te dire
camarade que je suis métis et fier de l’être. Ça il faut que tu l'acceptes. Notre
Angola est une nation cosmopolite. Cosmopolite vous m’entendez.
Après les paroles de bon sens de Gilberto, le métis, les blancs
de la manifestation pensaient que la sagesse et la bonne entente entre blancs
et noirs l'avait emporté contre
l'extrémisme.
Armando se sentait plus rassuré et en sécurité
aussi. Il avait l’impression
que le nœud qui lui serrait la gorge
venait d’être dénoué. Il lui semblait même que maintenant, il respirait
mieux, malgré la chaleur humide qui montait
de la terre et des corps mouillés des manifestants qui se serraient contre lui.
Quant à Claudio, il se sentait
enthousiasmé. Les propos de Gilberto lui donnèrent des ailes et sa confiance ne demandait qu'à
s'envoler. Ses amis noirs ne pouvaient pas douter de valeurs respectant
l’homme, ni de la sincérité de son engagement.
En
une fraction de seconde, il pensa en
lui-même que Monsieur Pierre et ses amis n’oseraient quand même pas mettre tous
les blancs dans le même panier.
Bien sûr,
tout le monde dans cette manif ne pouvait pas le deviner, mais les principaux
guides noirs savaient qu’il était un exilé, un expulsé de ce Portugal de
Satanlazar. Mais, il voulait leur
montrer encore, s’il le fallait,
qu’il était autant qu’eux une victime de ce gouvernement autoritaire,
dictatorial de Lisbonne et comme lui tant d’autres blancs angolais. Il
s’apprêta donc à prendre la parole.
C'est à ce moment précis qu'il lui
sembla apercevoir sa femme Virginia au milieu d'une foule compacte.
Ayant été entraînée au cœur de la
manifestation, Virginia avait vu couler
beaucoup de sang blanc. Elle arrivait en courant et criait de peurs et effrois.
L’épouse entendait empêcher son mari de parler. C’était son instinct de femme, avivé peut-être par l’exclusion
de son village, qui lui faisait
croire que le pire allait arriver.
- Ne
parle pas mon Claudio ! le suppliait-elle. Ne dit rien mon chéri !
Pense à ton fils ! Ils vont tous nous tuer Claudio.
Claudio ne se rendait pas compte de ce qui
était déjà en train de se passer et n'accorda aucune attention à sa mise en
garde.
-
Mais tu es devenue folle Virginia ? Que veux-tu qu’il nous arrive ?
Ne sommes-nous pas parmi nos
amis ?
- Que
l’on éloigne cette blanche hystérique,
elle est devenue folle, dit monsieur Pierre visiblement irrité. Progressivement son voile tombait, sa
patience s'effritait. IL était excédé et perdait le peu de patience qui
lui restait encore. Que l’on règle, une
fois pour toutes le cas de cette blanchâtre de merde, intima M. Pierre
d'une voix sourde.
Claudio vît que
deux hommes bâtis comme des montagnes avaient pris Virginia par les bras, et la conduisaient manu
militari vers l'extérieur de la manifestation, il l'a pensa à l'abri, il
n'avait pas compris ce qu'elle tentait de lui dire. Il ne savait pas qu'il ne
l'a reverrait jamais. Qu'elle disparaîtrait sans laisser la moindre trace. Cependant personne ne se fit jamais
d’illusion sur la forme tragique de sa fin. Mais à ce moment-là, on était loin d’imaginer que pendant de longues
années du sang blanc allait couler d'abord et ensuite noir.
Claudio, enivré par un excès de
patriotisme et encore plus de naïveté, était devenu aveugle à la gravité de la situation. Il pensait sa femme à l'abri
protégée par des amis noirs. A l’initiative de Monsieur Pierre et de ses amis
dont le but était de détourner la manifestation de ses buts premiers, de
nouveaux éléments extrémistes s'infiltraient
nombreux, par l'arrière du
mouvement de foule. Claudio et les siens se situaient plutôt en tête du cortège. Ils croyaient encore la
diriger, mais la situation allait changer du tout au tout, à la vitesse d’un
éclair. Confiant, Claudio monta sur
un monticule de terre pour mieux se
faire entendre du petit peuple. Il commença à parler comme Cicéron.
* * *
Le drame
-
Le grand peuple angolais se compose de nombreux petits peuples. Nous le savons
tous très bien. Claudio se racle la gorge puis enchaine :
- Les
Ïsans, les Bantous, les Bakongos, les Ambundus, les Ovimïsans, les Ovimbundus, les Ovambos et depuis 1482
les blancs, les Portugais.
- Pas
les blancs ! Pas les Portugais ! Criait-on de pas très loin. Déjà un
peu plus loin un groupe éméché
brandissant des machettes :
- On
va te couper le caquet visage de craie ! On va te saigner blanc bec !
Dehors les Tugas !
Pourtant
devant le danger évident, Claudio
croyait ingénument à une simple contestation comme cela peut
naturellement arriver quelques fois lors des manifestations. Comme à son
habitude, quand il avait besoin de convaincre, il ferma les yeux pour trouver
l’inspiration, des
paroles faisant mouche,
trouver la vérité qui lui dictait son cœur:
-
Aujourd’hui nous sommes tous angolais, bien que tous différents. Laissez-moi
vous dire, dit-il en riant, ce n’est pas simplement une particularité
angolaise, c’est un fait universel. Tous les blancs ne sont pas identiques non
plus. Ils sont aussi différents. L’Europe, comme l’Afrique se composent d’une
population blanche et noire. Dans notre
cher Angola il y a des blancs depuis de nombreuses générations, ils sont
autant angolais que vous, que nous. Les blancs
de notre Angola sont venus d’ailleurs comme beaucoup parmi vous. La
vérité, elle est toute simple. Nous venons tous de quelque part ! Nous
venons tous d’ailleurs. D’ailleurs mes amis !
On entendit çà et là dans la foule
quelques applaudissements qui allaient grossissant. Claudio cru même, que le
petit groupe de contestataires, avait fini par se ranger à sa cause. L’on aurait dit que ses paroles sages,
avaient apporté à tous une attitude
plus sereine. Claudio s’imagina même, voir devant lui une foule
confiante et calme, comme une vaste mer d’huile, où se mirait un ciel bleu
parsemé de nuages souriants de joie, mais aussi, d’un bel avenir de démocratie
où tous les angolais vivraient ensemble et en paix.
Mais tout d’un coup, un brouhaha se leva
intempestivement à l’autre extrémité de la foule. Puis une vague, forte,
violente et agressive, comme un tsunami, se fraya un chemin à coups
de machette.
Les
coups de coutelas pleuvent à gauche, à
droite, devant, derrière. Ils coupent, amputent, tranchent un bras, une main,
une épaule, une jambe. Ils tuent tout sur leur passage, homme, femme ou enfant.
Quant aux blancs, horrifiés de peur, ils
voient rouler par terre la tête de
leurs frères de couleur et s’attendent
horrifiés, atterrés à subir le même sort.
Le
sang coule à flot, gicle des
profondes blessures. Il tache le sol, formant çà et là, d’énormes flaques
rougeâtres. Des cris d’agonie s’étouffent dans la poussière, des cris de peur
montent vers le ciel. Partout, l’horreur, l’épouvante, l’assassinat, le crime,
la mort. Voulant échapper au massacre,
un mouvement de foule prend naissance, marchant, piétinant les cadavres
de ses semblables. Il, crie, court, zigzague, faisant d’autres victimes en
cherchant par tous les moyens à fuir dans tous les sens. Échapper, coûte que coûte à l’horreur, à la violence dont sont capables ces
monstres extrémistes. Des plaintes désespérées, mêlées d’une sorte de prière s'élèvent vers le ciel pour exorciser
ces images de fin du monde et
d’apocalypse. Rien n'y fait, le
tsunami de violence continue de
massacrer tuer, écraser. C’est l’abîme, les ténèbres, l’enfer, l’inimaginable monstruosité dont peut être capable un être humain.
- Blancs
usurpateurs, blancs esclavagistes, blancs
dominateurs blancs omniprésents ! Métis bâtards, tous
complices !
Crie triomphante la vague de la mort
alcoolisée, ensorcelée à qui les guides
extrémistes ont fait croire que les blancs étaient des créatures malsaines du
diable qui méritaient la mort. Eux les combattants n’avaient rien à craindre,
puisque ni couteau ni balle ne pouvait rentrer dans leurs corps. Ils pouvaient
distribuer la mort sans crainte de la recevoir. Pendant qu’ils
continuaient de semer la terreur dans la foule, leurs chefs
tentaient de convaincre une autre
partie des manifestants la manipulant avec des slogans :
- Tuons
tous ces sales blancs qui sont ici. Mais qu’est-ce qu’on attend pour
saigner tous ces Tugas sans distinction ? Tous des colons esclavagistes.
- Demain
plus un noir ne doit travailler
pour un blanc ! Demain, tous avec des machettes. Demain tous dans les
plantations de canne et couper, couper la tête aux blancs ! Demain, tous
morts et débarrassés une fois pour toutes de cette plaie blanchâtre !
Libérons notre sang noir sucé pendant des siècles par ces sangsues.
La
vengeance sera notre honneur retrouvé.
Leur mort sera notre source de vie. Nettoyons notre terre angolaise de ces
mauvaises herbes et demain nos champs nos donneront la richesse qui nous a été
si longtemps volée.
La
vague de la mort arriva si vite près de Claudio qu’il n’eut pas le temps de
réagir.
En ouvrant vraiment les yeux, il vit courir
vers lui, un pauvre gamin sans âge, le
regard hagard, le teint livide.
Il buvait des gorgées au goulot
d’une sale bouteille de rhum dont le liquide coulait à moitié de sa bouche.
Ivre et ensorcelé par M. Pierre et les siens le gamin avançait en titubant une
machette pointue à la main. Claudio chercha à accaparer l’attention de ses yeux fuyants, et lui dit avec une une voix de père
- Mais
que fais-tu là mon enfant ?
L'arme s'enfonça avec un bruit sourd dans son corps.
Claudio laissa échapper un gémissement rauque qu’une écume
mousseuse et blanche étouffait déjà. Ses entrailles glissaient hors de son abdomen en se tordant sur
elles-mêmes. Elles mouillaient dans une mixture d’eau et
de sang la terre rouge du Musseque de Lixeira. Pendant un court moment, Claudio sentit un froid d’acier le parcourir, il eût le sentiment que sa vie le quittait. Est-ce qu’il était éveillé
ou était-il en train de rêver.
Au loin, comme dans un tunnel où la lumière
manquait, il crut apercevoir sa Virginia, était-elle morte aussi ? Dans un ultime effort, il tendit la main
vers sa femme tant aimée, ils étaient venus tous les deux avec leur fils vers
cette terre angolaise qu'ils avaient tant aimés après avoir été chassés de chez
eux le Portugal. Ils partaient ensemble, il était serein. Puis son cœur se
serra, qu'était devenu Wald, avait-il réussi à échapper au tourbillon noir qui
le poursuivait.
Soudain, sa
lèvre inférieure sembla dessiner une légère trace de sourire, il avait
confiance, il en était persuadé, Wald survivrait. Il pouvait partir sa femme
l'attendait.
***
2ème partie
2ème partie
40 ans de paix ! Clame Satanlazar
Âne mort, foin au cul !
Dit Grand-père
Toutes les radios internationales ou
presque évoquaient à chaque bulletin d’informations les événements concernant
les atrocités commises en Angola. Radio Lisbonne resta curieusement sourde
comme une taupe. Rien ne passait. Rien ne filtrait. Rien n’existait. Au
bout d’une semaine Le Chef en titre depuis plus de trente ans sans contestation
aucune possible et autorité suprême après ou avant Dieu selon l’intérêt du Bled
National permis enfin que l’on évoque le sujet, mais avec les plus grandes
précautions.
Il ne s’agissait que d’un petit groupe de bandits terroristes, que
l’on pouvait compter sur les cinq doigts de la main, venant de l’ex-Congo belge
voisin avait perturbé l’ordre sociale dans notre belle province d’outremer de
l’Angola. Mais ils furent aussitôt mis aussitôt hors d’état de nuire par
nos fidèles et héroïques forces armées. Le calme et la joie de vivre entre
blancs et noirs en Angola continuait d’être un exemple pour le monde
décadent, dégénéré et de pagaille des démocraties.
Grand-père apprit la vérité tragique angolaise par « Radio
Moscou », que selon le mentor de Lisbonne ne disait pas la vérité. C’est
vrai que papy se méfiait de la guerre des ondes. Il écoutait les étrangères en
cachette et la radio nationale au vu de tous. Ensuite il lisait entre les
lignes, comme il disait avec un sourire qui voulait dire davantage et tirait
ses propres conclusions.
Sans être vraiment surpris par la tournure des événements grand-père
accueillait la croissance de violence
meurtrière, du côté des opprimés et du côté des oppresseurs, avec une crainte
pour les siens, pensant toujours que sa petite famille échapperait au pire.
Cependant au bout de deux semaines une lettre envoyée par Armando
à ses parents arriva et mis tout le village de Roustina dans les pleurs et la
révolte.
Comment ces sauvages-là avaient-ils osé toucher et pu tuer un blanc,
protestait Monsieur le Curé.
Dans le cœur de grand-père il n’avait pas de ressentit vers
ces hommes noirs, mais de la douleur, une douleur qui lui enlevait toute
envie de vivre. Il se disait en lui-même qu’un père était indigne de vivre
après la mort de son fils, mais aussi de celle de sa bru. L’ordre des choses
n’était pas respecté et le raisonnable n’existait plus. Alors où était la volonté
de vivre. Il n’en avait plus !
Des pleurs, des douleurs chaque jour continuaient de grossir
chaque jour le débit, aussi bien du fleuve angolais Kwanza que du lusitanien
Taje. Cependant de son embouchure ne soufflait ni bon ni mauvais vent. Rien.
Ainsi par un miracle de plus de Notre Dame de Fàtima, les coups de
ciseau de la censure, coupant chaque jour dans le vif du corps de Marie Liberté
apprenaient à celle-ci, que les problèmes dont on ne parle pas n’existent pas.
Par sa grâce divine, notre
Portugal continuait de vivre la vie dans la paix la plus tranquille du Monde
Civilisé.
Grand-père, depuis la lettre tragique avait perdu cette foi-là.
Néanmoins au fond de son cœur sacrifié restait une petite étincelle d’espoir en
ce qui concernait son Wald. D’après un griffonnage nerveux en bas de la
deuxième page sale et jaunâtre Armando insinuait que le gamin se serait
peut-être enfui et caché dans la sacristie de la chapelle Sainte Madeleine,
voisine du malheureux Musseque de Lixeira.
Depuis que cette supposition lui était parvenue Grand-père remuait
toute la terre, ainsi que toute la saleté des décharges à ciel ouvert de Lisbonne à Luanda. Il croyait
ainsi exorciser la mort de ses enfants dans la recherche de son petit-fils. Si
au moins il était resté en vie, la vie aurait vaincu la mort, la douleur serait
moins sombre et le tunnel s’ouvrirait vers une lueur d’espoir.
Et la lumière se fit ! Cinq mois après les ténèbres du 15
mars Wald arriva de Lisbonne à dos de jument en compagnie de son papy. Le
village presque tout entier et même Monsieur le curé voulaient organiser une
fête. Grand-père, n’avait pas l’âme à de telles manifestations festives.
Regardant Monsieur le curé dans les yeux il lui dit:
–
« Burro morto, feno no rabo ! « ce
qui voulait dire: A âne mort, foin au cul !
* * *
Comme la reine Jézabel
Nous étions en plein mois de juillet de
1961. A huit heures du matin le soleil brûlait déjà comme l’eau de vie dans la
gorge de grand-père
David. Il venait d'être torturé, comme le
Portugal, par une méchanceté de plus de
ma grand-mère Isabel. Dois-je l'appeler grand-mère ? Était-elle une
grand-mère pour moi ? Rien est moins sûr mon lecteur ! Ce que j'ai
découvert plus tard, peut-être en écrivant ces pages, c'est que son cœur était
de pierre et cruel comme celui du personnage
biblique la reine Jézabel. De ses yeux ne sortaient jamais des larmes
mais des regards rouges de méchancetés.
Grand-père fut surpris de ma présence.
Premièrement il baissa les yeux, puis j'ai cru apercevoir un regard triste et
embarrassé. Il avait dans sa main droite un petit verre translucide. Se
tournant vers moi il fit un geste de bonne santé et me dit :
-
C’est pour tuer «o bicho» c’est-à-dire,
c'est pour trucider le ver. Il s'en suivit un rire jaune qui se voulait
quelque peu amusé. Mais aussitôt un air de joie éclaira son visage et comme
s'il venait de me découvrir à l'instant il ajouta maintenant en plaisantant:
-
Mais c'est mon petit Wald, mon Waldinho.
Comment va mon petit lapin blanc et noir ! Viens dans mes bras, viens là mon
petit sauvage !
***
Rentre lecteur ami
Je suis là ! La porte est ouverte ! Rentre
lecteur ami, sois le bienvenu. Il est temps que tu sois salué aussi. Prends ce
verre de porto. Buvons à notre amitié, puis tout au long du chemin de ce récit
marchons et parlons ensemble.
Mais ne va pas croire déjà, que si
ma grand-mère était méchante comme la reine Jézabel, que mon
grand-père était une saloperie comme l’était l'ignoble roi Achab, son époux.
Non, pas du tout ! Mais si tu me prêtes
attention tu vas comprendre. Mon grand-père n'était pas un roi. Non, mon cher
lecteur. Mon grand-père était mon grand-père. Il était mon royaume, il était
mon âge d'or, il était mon...
Oui, mon ami lecteur. J'ai bien vu que mon
petit Papy parlait ainsi pour dissimuler la douleur qui brûlait en lui. Je
crois que le dit ver qu'il voulait tuer, plus haut dans ce récit, était ma
grand-mère!
Mais, en me voyant, le visage de mon
grand-père se transforma complètement. Dans son regard se levait un soleil de
juillet à la lumière tamisée de douceur. Son visage se couvrit de joie et d'une
chaude tendresse. J'ai senti tomber sur mes épaules un manteau protecteur. Un
manteau blanc comme celui des amandiers en fleur au mois de janvier en Algarve.
Ça me réchauffait le cœur. Je me sentais comme un petit prince heureux en
compagnie de mon papy.
* * *
A mourir de rire!
J'ai compris un jour, plus tard, que
Grand-père ne tuait “son ver” au petit déjeuner que lorsque grand-mère lui avait
fait son horrible reine Jézabel la veille ou la nuit. Mais ça, je
ne pouvais pas le savoir. Ce que je
savais c'est que je voulais l'oublier, elle, pour mieux me rappeler du
personnage rieur qui était grand-père.
Écoute lecteur, c'est à mourir de rire :
Une fois, mettant le nez là où je ne devais pas, mais poussé par certaine
curiosité enfantine, j'ai entendu dire en aparté par grand-père une chose, mais avant d'aller plus
loin il faut fermer ton nez mon cher
lecteur !
La chose concernait le manger et le caca
des riches du village. Selon lui, les riches avaient beau prendre pendant de
longues heures du café au lait avec des tartines de brioche dorées à l'huile
d'olive de Penamacôr, leur caca comme eux, ne servait à rien ! Il était
mou, sans consistance et ne tenait même pas debout. Rien à voir avec celui des
pauvres.
Mais lecteur, maintenant respire et
passons à l'autre aspect plus agréable de la vie, la nourriture terrestre.
***
«Quem não manduca, não
trabuca»
Mon grand-père était paysan la semaine,
négociant en bétail le week end et contrebandier presque toutes les nuits.
Grand-père prenait donc un petit déjeuner consistant. Il prétendait que «Quem
não manduca, não trabuca», expression populaire qui signifie
que celui qui ne mange pas ne peut pas bien travailler.
Il buvait une chope de gémada,
un cocktail composé d'un quart de vin, d’un œuf battu et d’une cuillerée de
sucre. Sans se laisser rattraper par le soleil, il prenait le temps de
déjeuner. Avec sa main gauche il caressait la chope d'argile rouge décorée avec
son Zé-Povinho, le symbole du portugais moyen. De la main droite, il coupait en
petits morceaux une bonne tranche de pain de seigle qu’il beurrait,
se servant avec savoir-faire du dos de son couteau Opinel qui ne le quittait
jamais. Il se réservait volontiers. C'était un plaisir de le voir couper avec
fierté un bon carré de beurre qui provenait du lait de ses vaches. Tout cela
accompagné d’une belle tranche de jambon cru, séché pendant trois mois dans la
fumée de la cuisine et quelques rondelles de saucisson paysan «
o saloio » qui tranquillisait son estomac jusqu’à midi et,
parfois plus.
* * *
Fort comme un turc et gai comme un
portugais
Mon grand-père, même s’il n’était pas
grand par la taille, était large d’épaules. Il était capable
de soulever du premier coup une charrette à bœufs faite de bois de
chêne. Le jour où l’on ramassait les pommes de terre, il voulait épater
les jeunes hommes et se faire admirer des filles. C'étaient
des paysannes à la tête couverte par un joli foulard décoré de
ramages aux couleurs vives sur un fond noir. Selon le dire des anciennes, il
protégeait de la chaleur autant que du froid.
Quelques années avant sa mort, à Blois
dans le cœur de la France, quand on lui demandait son âge, il répondait
d’un sourire malin :
- Je vais dans mes
quatre-vingts,
Mais, il avait la vigueur
de celui qui en avait quatre fois moins. Je le vois encore avec mes yeux
d’enfant qui brillaient d’un tel plaisir qu’ils se teintaient de reflets de
la couleur des châtaignes, comme celles que l’on ramassait sur les terres de
Nivea, encore dans leurs bogues dorées mais épineuses.
Nivea. Cet autre village se trouvait à
peine à quatre kilomètres de Roustina notre village. Les « roustineiros »,
les habitants de Roustina, parlaient un langage où l’on plie avec éducation et
savoir faire la langue. Les autres, « chapurreaban », c’est-àdire
baragouinaient une sorte de langue avec des « rr », qui ressemblaient
au son des couteaux rouillés et mal aiguisés, tels ceux incapables de couper la
gorge d’un poulet de trois mois, fut-il le plus tendre du
monde.
***
La grenouille
Mon grand plaisir était de me retrouver,
le soir, en compagnie de mon grand-père lorsqu’il était assis sur le balcon.
Le matin, quand je me levais, j’ouvrais
l’œil gauche en premier. A cet âge, j'avais du mal à quitter le royaume des
songes. D'autant plus que, pendant la nuit, j'avais voyagé, de long en large,
dans toutes les contrées de ce royaume sur mon cheval de rêves.
Dès que j’ouvrais l’œil droit, je
ressentais déjà une certaine impatience, celle d’être à nouveau le soir, moment
privilégié qui me permettrait d’écouter les histoires de mon grand-père.
Et hop là, le petit garçon que j’étais,
sautait dans ses petits sabots en bois de châtaignier. S’en suivait un
débarbouillage matinal, le visage éclaboussé par l’eau puisée dans la jolie
bassine en porcelaine de Sacavém. Une nouveauté dans la
maison.
- Eh ! Attention. Ne mets pas de
l'eau partout comme la grenouille en sautant dans la rivière du Freixal,
se moquait grand-père avec humour.
- Mais, mon papyllot, je suis une grenouille sage et douce, pas une de ces
grenouilles de bénitier je suis comme un crapaud qui fait attention, même
à la consommation d'eau. Et arrête de faire la mégère Grand-père !
- Ecoute mon chéri, je dois passer chez
mon ami Olivério. Et ne le traites plus d'hérétique. Tu veux !
- Mais c'est pour jouer avec lui papillot.
- Si tu pars avant que je ne revienne, ne
pars pas à l'école en lévrier, le ventre vide.
- Eh toi, le chouchou de sœur Rachel, la
religieuse du cathé, elle
t'a laissé un pot de marmelade
hier.
- Oui, j'ai de la chance. Elle est une
femme...
- Je sais. Je sais. Je sais aussi que ce
pot est un cadeau de sœur Rachel pour toi, papyllot, mais c'est moi qui
vais le manger en entier !
- A ce soir, petite tête de coing au
ventre de marmelade. Travaille bien à l'école.
- « Até logo avôzinho », ce qui voulait dire, à ce soir papy !
Pour moi, ces quelques mots évoquant le
soir, était une promesse : il allait me raconter une histoire. Il était
une fois… Il était une fois… La musique de ces mots raisonne encore en moi et
sa mémoire un feu de saudade qui ne
s’éteindra jamais !
* * *
Il était une fois...
Il était une fois, une soirée d'été en
plein cœur du mois d'août. Le soleil avait chauffé, chauffé tellement dans la
journée, que l'on pouvait griller des sardines sur les rails du chemin de fer
disait-on au village. Les pierres du balcon étaient encore bien chaudes. Mais
un vent frais soufflait du côté du fleuve Côa.
- Que c'est agréable ce petit vent rafraîchissant après cette chaude
journée. Apporte-moi un petit bâton de réglisse et viens t'asseoir à côté de moi.
disait grand-père content de se retrouver avec son petit-fils.
- Oui, je finis la vaisselle et j'arrive grand-père.
Un tour de chiffon savonné d'un rustre
savon pour laver, un coup de torchon pour sécher et la vaisselle était faite en
moins de temps qu'il ne fallait pour le dire.
-
Voici ta sucette grand-père, disais-je en
lui donnant un bâton de réglisse.
-
Si tu te moques de moi, il n'y aura pas
d'histoire ce soir, disait-il sur un faux ton de menace.
-
Non, non, tu as promis, protestais-je.
-
Je n'ai rien promis, mais tu as pris la
bonne, ou mauvaise habitude d’ailleurs, de me faire raconter des histoires
tous les soirs, en été comme en hiver. Ce qu’ils sont exigeants les
enfants d’aujourd’hui. Dans mon temps les enfants…
-
Arrête ! Je sais que tu vas me dire
qu'il vaudrait mieux élever des cochons que des enfants. La vérité c'est que tu
n'as pas d'histoire à me raconter ce soir. Avec la chaleur ta cervelle est
devenue sèche comme une morue et adieu la mémoire, riais-je de mon
insolence complice.
Comme piqué par une « brejeira »,
une mouche dont la piqûre rendait folle les vaches, mon grand-père se lançait
dans un récit dont il ignorait lui-même la suite. Mais comme d'habitude, se
donnant un air de conteur biblique,
d'une voix venant de très loin, il commença :
-
Il était une fois un pays très mystérieux.
Il y avait un louveteau gentil et beau qui était maltraité par tous
les agneaux !.... Voilà l'histoire est finie et maintenant au dodo mon
petit loup !
-
Papy mais tu te moques de moi! Je veux une
vraie histoire! Je n'irai pas au lit mon méchant papy tant que je n'aurai pas
mon histoire.
-
Puisque tu insistes, je vais te raconter une
très longue histoire qui va durer jusqu'à minuit.
-
Écoute c'est l'histoire d'un pays. Pour certains, ce pays avait la forme d'un
rectangle ressemblant à un parterre de jardin, pour d'autres, il
était une caravelle, arrimée au bord de l'océan atlantique.
Le jardin, bien sage et réaliste, resta
sur place. Cependant, la caravelle, rêveuse et avide d'ailleurs, s'ennuyant de
tanguer, de faire du roulis sans naviguer, se morfondit sans fin,
pendant de longues nuits, et de longues journées. Ouf Wald ! Mais un beau
matin, piaffant d'impatience, la caravelle comme un cheval rompit ses amarres
d'un coup sec et partit en secret.
A
ce moment-là du conte ou de l'histoire comme tu voudras lecteur, grand-père me
prit sur son dos et aussitôt se transforma en cheval qui galopait par monts et
par vaux au-dessus du royaume. Au moindre incident, l'intrépide
cheval se cabrait, hennissait de joie et d'une folle envie de liberté. Quant à
moi, laissant brides abattues à mon imagination, j’étais un fier et glorieux
Chevalier de la Table Ronde, plein de vertus, de courage, d'audace
et de sens de l'honneur.
Je pris ensuite la posture d’un cavalier
paysan, éperonnant une vieille et faible monture qui, à la
fin, avait du mal à avancer en chemin. Sur mon cheval, heureux comme
un roi je criais :
-
Au galop ! Au galop Roppallum !
Le nom de mon cheval imaginaire, dont
grand-père jouait le premier rôle, venait de l’origine latine du nom de la
famille.
-
Mon petit chevalier de la Blanche Lune,
dit grand-père avec un tel esprit que je m'en rappelle encore aujourd'hui, puis
poursuivant son jeu avec moi, votre cheval est fatigué et ne peut plus, ni
galoper, ni avancer. Veuillez descendre. Permettez, seigneur chevalier, à votre
pauvre monture de se reposer.
Grand-père comme un cheval bien dressé
mettait genou à terre pour permettre de
descendre au petit chevalier de la Blanche Lune que je m'imaginais être !
Mais aussitôt, comme s'il avait changé d’avis, il reprit à nouveau son rôle de
conteur. Avec un ton oratoire, qui n'avait rien à envier au célèbre acteur de
théâtre Chaby Pinheiro, il se mit à déclamer en accrochant mes yeux aux siens :
-
Il était une fois un vieux marin portugais
portant pantalon écossais, chemise débraillée, long bonnet rouge et vert sur la
tête, tirant rêveusement sur sa pipe. Regard dans le vide, visage au vent, lui qui jadis avait
bravé la mer, lutté contre la tempête, se sentait maintenant
inutile, seul et abandonné.
Alors
qu’un soleil de plomb écrasait son ombre, il restait là
stupidement assis sur le quai blanc situé sur la rive droite du Taje à
Belém. Rien ne semblait bouger autour, rien à l'horizon, aucune
motivation, ni air, ni vie.
Puis,
tout d'un coup le marin se leva. Comme
par magie, le vide qui l’entourait disparu. Il gagna un
peu en énergie. Se dressant dans le bleu de la mer, grandissant comme un
mastodonte, le doigt pointé vers la terre, il se retourna, regardant en face
l'immensité secrète de l'océan et d'une voix empreinte de colère, interrogea:
« Ô ! Être Humain!
Plus fort que son destin,
Ô ! Portugais téméraire !
Faut-il abandonner le pays,
Affronter la faim,
Supporter la misère,
Souffrir la maladie,
Ô incorrigible Portugais
Ô homme assoiffé,
D’eau claire et de liberté ?
Ô mari !
Ô père !
Ô jeune célibataire !
Ô travailleur !
Ô grande douleur !
Ô fier Portugais !
Faut-il partir au risque de faire naufrage,
trouver la mort,
En quête de liberté ?
En recherche d'une nouvelle vie?
Ô être vaillant !
Ô marin ambitieux !
Ô homme aventurier !
Pourquoi naviguer à contre-courant
Pourquoi remonter au vent
Pourquoi provoquer le destin
Au lieu de laisse la vie aller sous les
vents portants ?
A quoi sert de risquer ailleurs sa vie
Pourquoi ne pas la réaliser dans ton pays?
Dis-moi pourquoi tu t'en vas là-bas?
Vaux-t-il mieux partir,
Faire pousser des graines dans de
lointaines contrées
Ou rester à cultiver nos terres délaissées
Enfin, enrichir nos villes ?
Ô cœur, corps et âme du Portugal
abandonné !
Ô vaine gloire !
Ô avidité de la richesse facile !
Ô toi qui crois que l'herbe est plus verte
et plus tendre ailleurs !
Ô Portugais !
N’as-tu pas de liberté à conquérir
ici ?
Mais tu pars et tu pars hier aujourd’hui,
demain
Tu abandonnes ton village, ta région, ton
pays, ta nation
Tu laisses ta maison, ta famille, ta femme
et tes enfants.
Tu laisses derrière toi ce que tu es et,
ce tout, d'où tu viens !
Retrouveras-tu, dans cet inconnu,
Retrouveras-tu là-bas
Dans cet étrange lointain,
Ô Portugais !
Ce que tu perds chez-toi ? »
Grand-père stoppa tout net ses mouvements
de bras et de corps qui accentuaient encore le drame qu'il était en train de
jouer. Surpris de ce qu'il venait d'affirmer, il se laissa tomber pour un
instant dans un silence profond. Après quelques instants, comme endossant un
autre costume d'acteur, il me regarda avec un sourire, proche de celui de la
Joconde et poursuivit:
Et
voici mon petit lapin
Noir
et blanc
Mon
petit Wald
Mon
grand sauvage
Aussi
beau que son âge !
Es-tu
encore en Angola
Au
lieu d’être ici ?
Je
crois que tu n’aimes plus ton papy !
Mais
si ! Mais si !
Eh !
Bien voici que la dite caravelle
Depuis
des jours la mer sillonne,
Emportant
dans son cœur le ciel de Lisbonne.
C’est
une mouette volant au-dessus des vertes et rouges eaux.
Et
la voilà déjà au loin, la fière caravelle,
La
rouge croix de l'ordre du Christ brodée
Au
cœur de la blancheur de ses voiles,
Bien
haut au vent, joliment hissées.
L'on dirait que sa pensée
Est déjà rivée vers le sans fin.
-
En effet, mon joli Wald, la belle
caravelle, dansait
sur les vagues, dans sa robe de mariée. Elle croyait, avec joie dans sa nouvelle destinée. Derrière
elle, la terre, mais devant, cette volonté d'aller toujours plus loin. Elle pensait, regardez
le joli pavillon vert et rouge avec dans son centre un bouton d'or flottant
dans l'azur. C'est comme un hymne à la joie, une émotion au plus profond de son
cœur qui faisait tanguer son âme. Dieux marins, écoutez les mats qui grincent
et qui rythment le souffle régulier de votre Éole, Grand Seigneur de la haute
mer et de tous ses dieux.
Terriens, regardez là-bas, au loin, le travail de cette coque résistant
à la mer, se mariant avec harmonie au mouvement des vagues, voguant au son du
clapotis ou, de temps en temps, quand cela est opportun, se mettant au diapason
des coups de la mer.
Ô ! Belle caravelle lusitanienne, tu es le nouveau cheval de la mer,
chevauchant la crête de ces vagues crispées et par toi dominées.
Ô ! Fière caravelle voguant et sillonnant avec fierté et liberté. Tu as
tracé à force de courage des chemins, des routes sous différents soleils, tu as
bu dans la soif ce monde liquide dangereux et inconnu.
Ô ! Radiante caravelle drapée de blanc, belle robe de mariée flottant au
vent, malgré ton caractère indomptable, laisse-toi, pour une fois, mener dans
ton glorieux chemin. Aie confiance en ce capitaine portugais plus
qu'expérimenté, il est plus que vaillant.
Tu le sais ! Écris tes mémoires d'un autre âge, tes caprices de belle
caravelle sur les blanches pages d'écume de tes sillages. Accepte enfin de te
laisser guider par la main forte et ferme et le cœur téméraire de
ton lusitanien timonier.
La belle caravelle de lumière va, nuit et
jour navigant.
Ô ! Caravelle ! Tu es chargée de curiosités, tes flancs remplis à ras le
bord de cette volonté de rencontrer de personnes inconnues, toujours avide de
découvrir de nouvelles terres.
Tout vit dans le cœur de la caravelle, tout est en elle.
Ô ! Sainte caravelle, à tort ou à raison,
selon les temps, j’entrevois dans ton âme, une foi nourrie par une flamme, une
promesse d'expansion, de divulgation missionnaire de la foi chrétienne !
Ô ! Mer Océane, Ô ! Vaste mer !
Afin que tu sois nôtre,
Afin que tu sois Histoire
Avant portugaise,
Après française, espagnole ou anglaise
Combien de larmes,
Combien de cœurs,
Combien d'âmes perdues,
Combien de vies tragiques et dramatiques
destins,
chanta le grand poète
Ô mystérieux Fernando Pessoa !
Es-tu homme, écrivain aux cinq pseudos,
Combien de personnes en toi,
Serais-tu le lusitanien Yoshua?
Ô ! Mer inconnue avant,
Ô ! Mer connue et lusitanienne maintenant !
***
Grand-père s’étire les bras en l’air en
même temps qu’il se met à bayer faisant semblant d’être fatigué. Puis comme si le conte était fini il m’assène
avec ces paroles indignes d’un papy :
Et
maintenant Wald
Cette histoire est finie
Dépêche-toi de faire pipi
Petit Rapaallot,
Dans
ce rond et joli pot.
Gare à
toi de faire dans le lit,
Il est
temps mon petit Monsieur
De faire
un gros dodo !
Wald
connaissait son grand-père mieux que les cinq doigts de ses mains. Il savait
que ce n’était qu’un prétexte pour sonder mon attention et pour se faire prier
et ainsi se faire valoriser comme conteur.
Wald
bondit sur la corde sensible, la fait vibrer et sortir la mélodie qui fait
plaisir à papy :
- Mais papy tu peux continuer ta belle
histoire, car je sais que ce soir encore tu es le meilleur conteur des villages
du Portugal. Dommage que tu n’aies qu’un seul petit-fils, mais celui-ci
t’écoute avec l’intention de mille ! Et sans se faire prier davantage,
papy continua se croyant l’étoile montante du Théâtre National Dona Maria II à
Lisbonne.
-
Mais ô toi ingénieux moussaillon de la plus belle caravelle labourant du plus
droit sillon la mer ! Grimpe, grimpe au mat royal, observe regarde, vois si tu
découvres de nouvelles terres au loin, ou si tu aperçois encore, les jolis
sables dorés des plages du Portugal.
-
Je ne vois plus les belles plages, ni les gens courageux de notre Portugal !
Mais quelques instants après grande est
la surprisedu Moussaillon.
- Ô
mon Capitaine Général, j'aperçois au loin, une terre haute boisée, toute en
couleurs entourée par la mer !
Puis-je lui donner le nom de: « île de Madère» !
- Fais,
fais Moussaillon, glorieux marin, grimpe, grimpe plus haut et, regarde encore
plus loin.
-
Ô mon grand capitaine, ô mon capitaine général, du magnanime royaume du Portugal
! Je ne vois plus rien. Mais, permets-moi mon capitaine de descendre de ce mat
si haut qui me donne le vertige.
-
Demande accordée et grandement méritée
mon bon Moussaillon !
-
Mon grand capitaine permets-moi encore que je lise ton avenir.
-
La voilà ma main Moussaillon ! Qu’y vois-tu ?
- A genoux mon capitaine pour que je dise
ton...
- Cà jamais moussaillon ! Ne suis-je pas
ton capitaine et seigneur !
- Ô pardon ! Pardon ! Pardonne
mon insolence immesurée. Seigneur, permets cependant que je monte sur ce banc
pour combler ma petitesse en face de ta grandeur.
- Apportez, apportez un tabouret à notre
Moussaillon, guetteur de ce navire,
diseur d'aventures, chanteur de chansons !
- Ô mon capitaine général, ouvre grand la
paume de ta main. Ouah ! Ouah ! Alléluia ! Alléluia ! Shalom !
Shalom ! Adonaï ! Youshua !
- Ô
fortuné Portugais, dans les lignes de ta main, je peux voir que les
dieux augurent, pour toi et pour ton roi, de nouveaux et glorieux destins pour
demain et après-demain. Poursuivant de plus en plus enthousiasme et ferveur:
- Ô ! Mon capitaine Général de
cette Lusitanienne caravelle ! Ô aventureux roi ! Ô Glorieux royaume
du Portugal ! Je lis aussi dans mes rêves de grands faits marquant
l'Histoire de l'Humanité.
- Mais
je vois aussi, un point d’obscurité, c’est un grand et honteux délit, commis par
tes héritiers au nom de ton pays.
Ô grand outrage
Êtres sans âme, êtres sans cœur !
Êtres sans respect, êtres sans honneur
Vils acteurs de l'esclavage !
Vous avez obligé à travailler
Pas pour un peu, mais pour rien.
Blessures, morts, rivières de sang
Au grand mépris de l'Être Humain !
Ô ! Mon capitaine général
Au nom de tout le Portugal
A voix haute et dans le bon ton,
Ton roi se doit de demander pardon !
Aujourd’hui et pas demain
Demander Pardon à l'homme africain !
Mais, Mais...
Ô ! Mon capitaine général
Du royaume du Portugal
Dans mes rêves je vois
Une grande et belle baie
Et ce n'est pas tout
Je vois des hommes brûlés par le soleil
Un peu plus, mais presque comme
nous !
Au fond de la mer j'aperçois
Marcher des sauterelles de mer,
Noires, blanches, rouges, bleues et vert
Mais, mais comment nomment on ces
bêtes-là ?
Des « camarões » en
portugais !
Ô ! Mon capitaine, Ô ! Vent
Simoun
Permets-moi, de nommer, cette terre
Cameroun !
Je vois encore un estuaire,
Ressemblant à un « gabão »…
Fais, fais inspiré moussaillon
Nomme donc, ce pays, Gabon !
Et puisque tu aimes le parler emphatique
et pathos
Nomme aussi cette bourgade
« Lagos »
En mémoire de ta belle ville de Lagos
Et pour combler ton amour, pour le sud du
Portugal !
Ô ! Mon Capitaine Général !
Maintenant un grand fleuve, eaux noires et
gaies
Les natifs semblent dire le Zaïre
Permets-moi de le renommer Congo en
portugais
Mais pourquoi, pourquoi moussaillon,
Veux-tu en changer le nom ?
Tu arrives tu imposes ta religion et ta
loi !
Mais ces hommes qui habitent là
Depuis des millions d'années
Ont découvert et occupé ces terres bien
avant toi !
Mais moussaillon, grimpe encore, grimpe
Toujours plus haut, je perds confiance
Depuis 1418 nous naviguons. Nous naviguons
Vers tous les continents, dans toutes les
directions
Tirant des caps, choquant
ou étarquant les voiles,
Naufrageant, échouant, mourant
Tantôt au vent portant,
Tantôt le remontant.
Mais où se trouve-t-il donc ce cap des
Tourmentes
Que je veux changer en cap de Bonne
Espérance ?
Ô ! Mon Capitaine,
patience, patience
Tu finiras bien par trouver ce chemin maritime
mythique
Lorsque tu doubleras ce cap et le sud de
l'Afrique.
Mais pour le doubler,
La force des monstres marins et celle des
courants
Tu devras dompter,
De la côte, tu devras t'écarter
Si tu veux éviter
Les courants forts et contraires
Pour ton avidité de richesses,
satisfaire !
En la glorieuse année de 1498
Tu arriveras enfin à toute allure
Dans un paradis d'or, d'épices,
Sous les lois du dieu Mercure
Tu commercialiseras à toute blinde
Un Eldorado nommé Inde.
Pendant des siècles avec ta belle
caravelle
Tu vas labourer dans tous les sens la
vaste mer
Puis récolter, secouer l'arbre de l'argent
Perdre l'honneur
Trouver la douleur
La tristesse et la mort
En Chine,
En Indonésie,
Aux Philippines,
Au Japon,
En Amérique,
Et pour finir
Tu arriveras flagada !
Dans ce pays où il n'y avait rien pour toi
Que tu as nommé :
Çà nada ! Ou Canada !
Grand-père s’est arrêté brusquement,
transpirant comme un éléphant, puis se tourna vers moi :
-
Il est tard mon petit dada ! faire
pipi dans le joli pot ! Prier Saint Antoine de Lisbonne, Notre dame de
Fatima... prier Dieu et faire un grand dodo ! Wald voyait bien que son
papy se moquait de certaines coutumes,
mais il n’avait plus le courage, à cette
heure avancée de la nuit, de lui rétorquer avec la moindre banderille d’humour.
En effet, heureux comme un petit roi, fier
de son grand-père, marabout prévoyant, ou charlatan, au lit il s’en allait,
mais craignant de trouver la chambre froide, comme un hiver au « Cà nada ! »
Et il était une fois, dans un royaume de
foi, un petit-fils dans la chaleur de ses couvertures qui fit
de beaux rêves. A la barre de son petit bateau, il se sentait un
enfant, asiatique, américain, et peut-être encore plus, africain !
Eh ! Cric. Eh ! Crac.
***
Selon la tradition du monde lusophone et
hispanophone, le grand-père de Wald portait logiquement son prénom suivi du nom
de famille de sa mère et ensuite de celui de son père: David Païva Ropaallo.
Dans le monde francophone, le nom de famille de la mère est presque toujours
injustement oublié.
Par contre, l'on fait porter toute une
vie, à cette fille ou à ce garçon, une quantité de prénoms dont il ne sait que
faire. Au Portugal, ne pas donner à un enfant le nom de sa mère
serait une marque de non-respect et un acte d'injustice à l'égard de celle à
qui l'on doit la vie.
De plus, si vous ne portez qu'un seul nom
de famille, vous auriez le désagrément d'être considéré catholiquement, comme
une personne née sans père ou en dehors du mariage. « Oh le pauvre petit
bâtard », se plaindraient les grenouilles de bénitier. Dans un pays
catholique à plus de 95% cela serait mal, et encore moins pardonné, n'est-ce
pas Monsieur le Curé !
D'ailleurs cette attitude de l'église
catholique, faisait rire avec un humour malin mais sans méchanceté aucune grand-père
:
« La sainte famille »
Ô mes trois
Religieuses petites figurines,
Dans la jolie niche en bois protégées
Jésus, Joseph et Marie.
Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.
En hiver tu vas de maison en maison
Éclairée par blême lampe
Pour au petit peuple servir d’exemple.
Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.
Mais qu'as-tu fait ô sage Joseph
Pour que Jésus ne t'appelle pas « mon
père »
Pourquoi as-tu épousé « une
mère célibataire » ?
Ô mon jésus fils d’une sacrée jeune-mère
Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.
Ô mon pauvre Jésus fils sans père !
Nous te prions et adorons au Seigneur
Bénite soit ta famille
Livre-nous des mauvaises langues
Ô ma sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.
En nom du père du fils et aussi de la mère
Le coupable fut le Saint Esprit
Ô mon bon Jésus, Joseph et Marie
Vous êtes la plus belle famille
Pour les siècles des siècles
Jésus, Joseph et Marie.
Amen !
Mais ne faut-il pas de tout pour faire un
monde. Ton fils qui n'était pas ton fils ne devint-il pas un grand homme et par
beaucoup admiré comme un Dieu. Conclut-il.
Philadelphie, janvier 2014
(Blason famille ROBALLO)
Donnant vie au mystère
Donnant vie au mystère
En ce qui concerne son nom paternel
« Ropaallo » grand-père prétendait avec fierté et humour
que c'était un nom de poisson.
C'est sans aucune humilité qu'il me raconta un jour l'histoire que
voici :
J'avais encore levé les yeux, car je voulais
lui demander si cette histoire était vraie. Mais comme à son
habitude, il avait déjà fermé les siens, comme Amalia Rodrigues avant de
chanter un fado. Il se concentrait et semblait déjà absent.
Puis au bout de quelques secondes, comme
un perroquet qui savait de mémoire son récit, il commençait à raconter son
histoire. Ça pouvait couler comme l'eau du Côa descendant la Serra de Malcata
au printemps. Mais parfois le flot de la rivière pouvait ébranler un galet et le
faire
rouler. De la même manière, son récit pouvait tout d'un coup se
rehausser d’un mot. Comme par ricochet, le mouvement de l'histoire
pouvait alors partir dans une autre direction.
Ainsi un autre récit venait s’emboîter
dans le premier, ayant souvent une autre fin que celle qu'il
avait prévue. C'était l'idée que j'en avais. Mais comment savoir.
Grand-père se débrouillait toujours pour donner vie au mystère, à moins que ce
ne soit pour m'hypnotiser.
Mais lecteur, je me tais et écoutons avec
attention, et autant de méfiance, son explication.
***
Histoire de Roppallum, le poisson
Maintenant assieds-toi bien droit sur le
tabouret et tends bien l'oreille mon petit lapin blanc, mon petit sauvage,
dit grand-père avec un rond de soleil sur les lèvres.
« Il était une fois, à l'époque Romaine vers
l'an – 147, un poisson qui aurait quitté la ville de Rapallo dans le
nord de l'Italie à cause d'une déception amoureuse.
Il sillonna, monts et vallées
pendant quelques années,
cithare à la main en guise d'épée,
et toutes les îles de la
méditerranée.
Mais malgré leur splendeur,
aucune île n'avait fait vibrer
son cœur.
Déjà sans aucun espoir,
plus que malheureux,
il était prêt à se laisser pêcher
et à mourir de tristesse dans le premier
filet
qu’on lui aurait tendu.
Mais un jour,
un joli papillon,
qui avait butiné
avec délicatesse et douceur
les fleurs des îles de la mer Égée,
lui
montra un cœur dessiné
sur ses ailes
alors qu'il
descendait d'un amandier
en fleurs, lui
dit :
-
Suis-moi et une vie nouvelle tu trouveras.
Petit poisson se croyait déjà
le prince de la Méditerranée.
Il se mit à sauter
en dessinant des ronds dans l'eau.
Comme un petit fou,
nuit et
jour, jour et nuit,
pendant des mois,
il se crut alors le plus heureux des petits poissons.
Mais au bout d'une année,
ô malheureuse destinée,
une fois de plus,
injustement, il fut délaissé,
fou de douleur,
triste, abandonné.
Il laissa à jamais l'infidèle
Méditerranée.
Il abandonna aux mains du hasard,
son cœur et sa vie.
Au bout de trois jours,
il foula les sables dorés de la
Lusitanie.
La mer amoureuse s'enroulait dans le
sable.
Lui, jaloux, froid comme une lame de
marbre,
se mit en tête de dominer
l'océan.
S'asseyant sur un banc de sable,
il se mit à penser,
à penser profondément.
D'un drap de lin,
il fit une voile.
D'un gros morceau de bois,
il donna vie à un bateau,
prit une guitare,
semblable au corps d'une femme,
et chanta le premier
« Fado » !
Puis grand-père comme d’habitude ou presque termina
son conte par les mots terribles que je n’aimais point :
Et maintenant, on va faire pipi
mon petit Rapaallot,
dans ce rond et joli pot.
Gare à toi de faire dans le lit,
Allez dépêchons, on va faire un gros dodo,
car, mon cher Monsieur, le conte est fini.
Ainsi dans la bonne humeur se termina cette
soirée-là, sans aucune négociation possible, d’autant plus que Morphème
frappait avec insistance à ma porte.
Vannes janvier 2014
***
A la Saint
Martin
Le jour de la Saint Martin les villageois
allaient dans les caves goûter le vin nouveau. Grand-père ne buvait
presque jamais, mais ce soir-là, il avait le verbe facile. Peut-être aussi
parce que son petit fils avait ramené «un zéro» en dictée de l'école.
Le soir, encore un peu énervé probablement
par les effets des vapeurs de Bacchus, il prétendait que les difficultés de
l'orthographe étaient une jolie frontière construite pour séparer les gens d'en
haut de ceux d'en bas. Et montant la voix, pour se donner raison, il se mit à
tout apostropher ou presque:
-
Les bizarreries de l'orthographe ont été
inventées par les bourgeois pour démontrer au petit peuple qu'il est stupide !
Oh ! Lecteur ne l'écoute pas ! Eh bien !
On ne sait pas. Comment savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas ! Comment
faire, lecteur, pour démêler le vrai du faux ?
-
La vérité, c'est la vérité, tant qu'elle
n'est pas démentie, asséna grand-père.
Mais peut-on le croire? Le
mieux c'est de tourner la page et ne pas lui en vouloir, car parfois nous aussi
nous avons tendance à aller au-delà de notre volonté et de notre sagesse.
***
Le coup d’état
Ce
qui est vrai, c'est qu'en 1898, grand-père, à peine âgé de 14 ans, réussit
l’exploit de franchir héroïquement la barrière sociale établie par
l’éducation scolaire. S’appuyant sur une volonté de fer, avec un courage dépassant
celui des petits bourgeois de son âge qui vivaient dans la contrée, il commit
un coup d’état et conquit le pouvoir du savoir.
En
effet, au milieu de cette journée agréablement ensoleillée du mois de juin, il
ravit haut la main la première place et obtint avec honneur la
célèbre Cartilha.
C’était, paraît-il, une sorte de certificat
scolaire qui venait récompenser six années d’études primaires.
Son père, qui se nommait André, le voyait
déjà comme un docteur, binocle rond perché sur son petit nez, chapeau haut de
forme sur la tête, le gros ventre serré dans un costume noir à queue de
pie. Un joli nœud papillon, étouffant son cou rond de
curé bien nourri, se mariait fort bien avec la couleur de son costume. Sans
oublier la jolie canne d’ébène qu'il tenait à la main droite. Il était prêt
à faire face à l’éventuelle agression du premier pickpocket miséreux
de la ville.
Mais grand-père n’était pas fait de ce
bois-là. Il voulait rester fidèle à ses origines paysannes et n’avait pas de
prétentions bourgeoises. Ce qui déçut mortellement son père.
En
effet, les non-dits de la famille prétendirent que son ingratitude avait causé
la mort prématurée de celui-ci. Mais La vérité était toute autre.
***
« As Matanças » *
Selon la tradition du village, janvier
était le mois des « matanças »
la période où l’on tuait le cochon.
De
bon matin, au village, çà et là, l’on entendait les cris désespérés de la longue agonie
des cochons. Le fer long, pointu et assassin, visait le cœur. Chaque coup de
couteau, asséné sans pitié, réduisait à néant leur vie. Les plaintes interminables du
pauvre cochon,
étaient les signes
d’une douleur terrible à en juger par les cris du malheureux animal. Heureusement,
au fil des minutes de sa longue l'agonie, les plaintes allaient s’amenuisant. Finalement,
plus rien. Le silence. C’était fini.
Ce silence est probablement le retour à
l'état d'avant la vie. Chacun y répond avec ce qu'il croit être
la meilleure des philosophies.
N'est-ce pas lecteur
*As Matanças- période d’abattage du cochon
au village qui va de décembre à février.
***
La trahison
Pourtant, le pauvre avait été, pendant
toute une année, l’objet de l’attention de toute la famille. Même
Wald, le plus petit de la maison, lui montait sur le dos en jouant.
De
temps en temps, on lui caressait les oreilles. Il croyait faire partie de la
famille. Il se sentait aimé. Que c’était agréable ! Il mangeait tout ce qu’il
voulait ou presque.
Rien à trimer, pas comme les vaches ou les chevaux.
Eux devaient se lever très tôt alors que l’étoile du berger brillait encore. Le
travail était pour les autres. Lui n’était nullement concerné par cette
chose-là. Lui, mangeait, se reposait et c'était tout.
Beaucoup d'autres animaux, que l'on nomme
les hommes, avaient la même vie, alors pourquoi devrait-il avoir du remord. Après
les repas, il faisait la sieste et rêvait autant qu’il voulait. C’était normal.
Ne faisait-il pas partie d’une autre classe sociale. Ne lui avait-on pas
inculqué, depuis des siècles, qu'il avait du sang bleu circulant dans ses
veines. Même les mensonges, à force de les répéter, deviennent des vérités.
Lui, était un hidalgo de la noble Castille.
Cependant, il se rappelait bien que,
parfois, papy, le vieux de la famille grognait sans le regarder:
-
Profite de la vie tant qu’il est temps.
Il s’en était inquiété un peu sur le coup,
mais après, il ne cherchait même pas à comprendre. Ça ne vaut même pas la peine
d’y prêter attention. Mais mon Dieu, pourquoi faire ?
Mais maintenant il se sentait trahi. Les
lâches !
Déjà la veille ont l’avait privé de tout
repas. Ils prétendaient que c’était pour vider, pour nettoyer. Mais s’ils croyaient
qu’il était un cochon ils se trompaient. Il était un porc. Sa lignée avait
ainsi été baptisée par Noé dans l’Arche et il en était fier. Mais après lui
avoir mis un lacet à la patte, maintenant ils le couchaient sans égard et sans
respect sur une table dure et rêche. Des brutes ces paysans et sans savoir
vivre.
Mais c’est que maintenant, ces rustres se
permettaient de le serrer entre leurs jambes, ils lui appuyaient leurs durs
genoux sur la peau tendre de son ventre. Mais que se passe-t-il ? Voilà
qu’ils lui serraient la bouche, l’empêchant de leur crier sa révolte et sa haine
qui grandissait. S’il pouvait, au moins, leur mordre une main. Il la couperait
net. Il se sentait trahi. Et il avait cru que ces salopards avaient été ses
amis ! Même le petit l’avait trahit. Si jeune et déjà une crapule.
- Et le vieux, avec quoi me pique-t-il pour me faire si mal, se
demanda-t-il. Je les hais tous ! Ce fut le dernier cri de douleur qui
sembla ébranler le clocher du village.
***
Au royaume du madère et du porto
L’arrière-grand-père, qui faisait partie
des lâches qui tuait le cochon le matin, se tua lui-même le soir. Il souffrait
d’alcoolisme. Suite à un défi stupide qui consistait à boire d’un coup
une cruche d’eau de vie d’environ 3 litres, ce jeune
père de famille sans cervelle, tomba raide mort, laissant orphelin grand-père
David alors jeune adolescent.
Par opposition à son père, se
rappelant de ce jour tragique, mais peut-être aussi par les ravages de l’alcool
dans les villages, le grand-père de Wald prit aussi une décision, non pas
radicale mais réformatrice.
Il
décida ce jour-là, ne jamais boire une goutte d’eau de vie et ne pas se laisser
dominer par le vin. Il parait qu’au pays du Vin Vert, du Madère et du Porto et
tant d’autres vins pendant toute une vie papy resta toujours maître de lui-même
en toutes circonstances. Cela fut à ne pas en douter un comportement digne de
recevoir l’ordre du Mérite !
Aussi jeune qu’il était, il comprit que
l’abus d’alcool était la cause de drames dans sa famille et au village.
***
El guerillero !
C’était donc avec autorité, du haut
de ses 24 ans et le prestige que lui conférait la cartilha qu’il
devint, dans les dernières années de la monarchie, un guérillero en
faveur de la réforme de l’orthographe de la langue portugaise.
Lors d’une réunion municipale, il avait
scandalisé les autorités de la ville de Soutugal, en comparant l’orthographe à
un dinosaure, dont l’archaïsme, était une manière sournoise de mépriser le
peuple et de le laisser dans l’ignorance.
Cela lui valut déjà, à ce moment-là, la
foudre du parti monarchiste conservateur qui lançait des cris d’alarme «d’aqui
d’el rey », pour parer à la décadence dans laquelle allait tomber la
société bien-pensante du royaume. Cette société ne pouvait pas envisager ne pas
servir d’exemple aux colonies et en particulier au jeune Brésil.
Faire la réforme de
l’orthographe serait la fin de la discipline, de l’effort, de l’autorité,
des vraies valeurs. A la place, viendraient le chaos, l’anarchie et cette chose
que l’on nomme la république.
De longues années après, cette
haine à la vie dure , jadis tournée contre
grand-père, retombait encore avec hargne sur Wald.
***
La réforme de l’orthographe
Cependant, en 1911, la jeune république
portugaise, âgée à peine d'une année, revêtue de sa nouvelle robe verte et
rouge, fit de l’un de ses premiers devoirs la mise en place d’une
réforme de l'orthographe. Grand-père David vit dans ce geste une récompense
à tous ses efforts. Il fallait donc croire dans la vie et dans l'avenir. Et il
y croyait dur comme fer.
La politique du nouveau gouvernement, qui
ne fut pas épargnée par les plus dures critiques
monarchistes, voulait rendre l’orthographe plus phonétique afin
de faciliter l'accès à l'instruction d'une classe populaire qui était à plus de
70% analphabète.
Ainsi le «ph» fut transformé en «f» et les
lettres doubles, parmi d'autres réformes, furent tout simplement supprimées. A
ce sujet, grand-père prétendait que beaucoup de lettres étaient doubles parce
que les copistes du moyen âge étaient payés à la lettre.
-
Ajoutons donc une lettre par-ci, une autre
par-là, ça ne mange pas de pain et je gagne plus d'argent ! rapportait
grand-père avec humour.
***
L’interdiction est-elle une bonne
leçon ?
Dès lors,
« Rapaallo » s’écrivit avec un seul « l ». Grand
père, qui acceptait les bras ouverts les initiatives de la jeune
république et ses réformes, avait néanmoins une certaine nostalgie de
l’ancienne orthographe de son nom.
Plus de soixante ans après, Wald déjà
adulte, entendait encore les rires pleins d'humour de son grand-père
comme si c’était hier :
-
Rapalo maintenant écrit avec un seul L et
avec une aile en moins, je vole dans le ciel, je tourne en rond autour de
mon petit-Wald, disait-t- il en riant aux éclats.
Si son nom paternel « Rapaallo »,
le poisson de mer, renvoie vers les eaux salées de la mer, son nom
maternel « Païva », le fleuve, renvoie vers les eaux douces de
la terre.
Physiquement, il était souple comme le
fleuve du même nom maternel, qui coule en méandres dans les terres fertiles et
verdoyantes de la région du Douro Littoral, grande productrice
de vinho verde.
A ce sujet Papy ne voulant pas perdre la
moindre occasion d’instruire son petit Wald lui dit avec un air de
professeur :
-
Ce vin vert fut dénommé ainsi,
car le manque de soleil et la grande humidité de la région, ne
permettaient pas une bonne maturation du raisin. Ce vin vert, faible en degrés
d’alcool, est un peu rêche au contact du palais. Il obtint sa renommée, lors
des explorations portugaises du XV et XVI siècles, en étanchant la soif des
navigateurs sous le soleil de plomb de l’Afrique, de l’Asie et des Amériques.
Puis prenant son petit-fils par la main :
-
Viens voir mon petit Wald. J’ai une
bouteille de blanc « Três Marias » à la cave. C’est le moment de
faire de la pratique après la théorie.
-
Mais Papy, tu dis toujours qu’il faut se
méfier du vin. Que les enfants ne doivent pas en boire et surtout pas avant 18
ans ! Avec toi on ne sait jamais !
-
Oui Wald, un peu de vin, mais avec
modération. O saber não ocupa lugar
ce qui voulait dire que la connaissance permet de connaître et savoir choisir,
puis il ajouta avec philosophie. Mais l’interdiction est-elle une bonne
leçon ?
***
Un homme de sagesse
Selon Wald, avec déjà quelques diplômes en
poche, Grand-père n’était ni trop intellectuel, ni trop rustre, mais peut-être
un peu les deux, selon les situations. Il savait écouter les tirades
des autres pour ensuite placer l’argument qui menait à la
réconciliation de tous, mais souvent, aussi, à la conclusion d’une affaire en
sa faveur.
-
Tu penses toujours à faire des affaires,
même lorsque tu as décidé de m'épouser, lui dit en guise de reproche sa femme
un jour.
-
Il n'y a pas de mal à s'efforcer d'être
riche avec honnêteté. En ce qui concerne notre mariage, que Dieu te pardonne,
s'il le peut ! dit-il sans vouloir mettre de l'huile sur des sardines
grillées.
Pourtant en négoce, comme dans le reste de
la vie, Grand-père n’aimait pas que les gens se fassent gruger.
-
Tu peux tromper l'autre une première fois,
mais pas une seconde et de plus, tu perds un client.
Je ne veux pas gagner un
bœuf si mon compère ne gagne pas un œuf, disait-il
en donnant de petites tapes sur le dos de son interlocuteur en affaires.
Cela faisait de lui, une sorte
de sage, que les hommes du village aimaient écouter à la sortie de
la messe dominicale, sur le parvis de l’église paroissiale.
Néanmoins, ceux que l’on nommait « os ricos » les
riches, quatre familles si l’on ajoute le vieux Curé Trampoline,
dénigraient avec les villageois les conversations de grand-père, d’une façon
pas très catholique d’ailleurs, ni très patriotique comme on le verra plus
tard. Pour eux, grand-père était un contestataire dangereux qu'il fallait
surveiller.
***
Un Jésus parmi nous
Il est certain que grand-père n’était pas
Jésus de Nazareth.
Mais il ne tarissait pas d'éloges sur la
personnalité de
celui-ci et sur sa vie. Lorsqu'il avait l'occasion d'évoquer son œuvre à
l'égard des femmes, des enfants, des gens en général, il le portait aux nues
d'une façon qui exprimait son admiration profonde. Parfois on aurait pu croire
que Jésus faisait partie de la population et continuait à vivre, comme
n’importe quelle autre personne, parmi les gens du village.
L'enfant que j’étais ne comprenait pas
bien cette relation de grand-père avec Jésus. Il parlait de celui-ci comme
s’il était son compagnon de route quand il allait au marché
hebdomadaire à Soutugal, ou quand il partait à cheval faire des
négoces de contrebande de l’autre côté de la frontière.
Cet homme nommé David se sentait proche de cet autre homme nommé Jésus.
L’autre Jésus
Par contre, le David de Roustina ne
reconnaissait pas l'autre Jésus du curé du village, le père Trampoline,
lors de ses sermons depuis le haut de la chaire de l'église de Notre Dame
du Rosaire. Alors, à la sortie de l’église, grand-père, sans méchanceté,
cassait du curé.
Il paraît que dans la fleur de sa jeunesse
il lui arrivait aussi, après le bal populaire, très légèrement sous l’influence
des parfums de Bacchus, il donne des coups de pied aux jeunes des environs qui
venaient faire la cour aux filles du village.
Pourtant depuis très longtemps, grand-père
avait toujours une attitude méfiante à l’égard du vin, se rappelant les
circonstances du décès de son père.
Il considérait, néanmoins, que le vin avait
deux vertus. La première permettait aux paysans d’oublier la fatigue
des tâches agricoles et la deuxième d’extérioriser leur colère contre le
gouvernement le jour de la fête de Saint Antoine ou le jour du marché à
Soutugal.
***
Mais qui était vraiment grand-père
Ce qui séduisait tout le monde ou presque chez grand
père, c’est qu’il était d’une grande complexité. Il était simple et compliqué à
la fois. Il était là, à côté de nous, on pouvait le toucher et en même temps il
était insaisissable. Toujours présent et absent.
Il était d’ici, il était d’ailleurs. Il
était du passé, mais il était aussi du futur et de l’avenir.
Cela émerveillait le Wald enfant et surprenait
le Wald adulte.
Bien que toujours en confiance avec lui, je me
posais des questions malgré tout. Néanmoins, en le fixant des yeux, je le
voyais toujours égal à lui-même. Cela tranquillisait l’orphelin et l’enfant qui
était Wald.
Le wald adulte se laisse probablement surprendre
encore par son papy, même si maintenant il fait partie de la famille des morts.
Cependant
papy est un de ces morts qui est toujours en vie et tellement vivant dans la
saudade c’est-à-dire cette nostalgie du temps passé, d’un passé en or.
Mon ami lecteur, permets-moi de
lui rendre hommage avec la musique de ces mots en cette langue espagnole qu’il
aimait tant parler et parodier espagnol
- « abuelito, eres un muerto
que sigue todavia muy vivo »! Ce qui voulait dire qu'il était un mort
toujours vivant !
Le temps passe, il calme, mais rien ne
s’efface.
C’est comme la musique du fado où le cœur
de la guitare portugaise pleure, les paroles soufrent, et la voix d’Amàlia
Rodrigues leur donne une énergie au-dessus de la vie :
«… Tudo isto existe
Tudo isto é pena
tudo isto é fado… »
Ce que voulait dire, tout cela
existe, tout cela est douleur, tout cela est joie.
***
Des livres ouverts
Les livres n’étaient pas présents à la
maison, et encore moins au village de Roustina. Par contre, les gens étaient
des livres ouverts sans mots, avec des paroles et même avec beaucoup de verbiage.
Plus ils étaient âgés et plus
ils avaient à dire, à raconter. Les plus anciens se donnaient des attitudes,
des postures qui les rendaient encore plus grands à mes yeux. S'ils parlaient
en marchant, ils adaptaient le rythme de la parole à celui de la marche, comme
les étudiants chanteurs de fado de l'université de Coïmbra, lorsqu'ils chantent
des balades.
Les villageois, eux, parlaient dans un
portugais qui rendaient plus que furieux les doutores, ces mangeurs
de salade au teint de fromage blanc, incapables de faire le moindre effort
physique, mais ayant eu l’occasion de gribouiller quelques cahiers sur les
pupitres de l'Université de Coïmbra.
Cependant la langue du peuple Wald la buvait
comme du petit lait et la dégustait comme du miel. Leur langue était authentique
et naturelle ressemblant à la cuisine de campagne et à la soupe de papy.
Quand
on finissait une assiettée on réclamait encore une louchée de plus.
***
Paroles de magicien
Grand père savait se taire, mais il
adorait parler. Il parlait aussi avec les mains, les yeux, tout son corps
bougeait comme un jongleur de Capoeira du nord-est brésilien. Il avait hérité
l'art du conteur, celui qui, aux grandes veillées d'été, comme d’hiver,
transmettait de génération en génération le savoir ancestral.
Un jour, nous étions assis sur le gros
bloc de granit qui dormait depuis toujours en bas de l'escalier de la maison.
Il se trouvait dans la rue et servait de banc de repos à qui voulait
s'asseoir.
Pas exactement en fait, car s'il arrivait
une personne plus âgée, ayant besoin de repos ou non, les plus jeunes
libéraient naturellement la place.
Moi aussi j'éprouvais du plaisir à faire
ce geste à l'égard des anciens. Ça ne me gênait pas de m’asseoir à même le sol. De
plus, ils me gratifiaient toujours de quelque chose. Un sourire, une
tape sur l’épaule et même parfois d’une figue sèche roulée dans la farine,
délicieuse comme du miel, qui m'enfarinait les babines.
Grand-père me traitait alors de petit meunier
enfariné. Cela ne m'affectait pas du tout. Au contraire, j'adorais
accompagner ti Clemente,
le meunier du village, au moulin à eau du fleuve Côa.
Parfois il me montait sur son mulet par-dessus
les sacs de maïs ou de seigle. Le mulet pressait le pas à cause du poids et
moi, j’étais heureux et fier comme un roi !
Quand grand père me racontait un conte et me
voyait distrait, il me pinça une cuisse et aussitôt me passa sa main rêche dans
les cheveux.
-
Ils
sont soyeux comme du velours, mais raides comme des baguettes de tambour. Allez,
approche-toi de moi, mon petit sauvageon. Tu n'aimes plus les histoires de
ton papyot ou quoi ?
Grand-père avait toujours le goût du rire
et de la plaisanterie.
-
Mais si, papy ! Répondis-je les yeux
brillants d'impatience.
D'un clin d’œil malin du coin de ses
yeux, il accrocha les miens.
Ensuite comme dans une mélodie au rythme
de samba, il commença à parler en regardant les étoiles, et tout devint
léger vaporeux.
Je ne sais pas comment cela a pu m’advenir.
Il me semble qu'il arriva avec des pieds de chat sournois et hop il me sauta
dessus par derrière. Le lâche, le traître ! Comment pouvais-je le voir
arriver ! Sinon je lui aurais donné un coup de pied dans le cul et un coup
de poing dans la figure et ensuite je lui aurai fait un Harai Goshi en le
plaquant à terre. Ce maudit sommeil tout d'un coup, ondulant et
rampant comme un serpent s'enroula autour de moi et m'emporta dans un rêve
profond accompagné d'un ronflement bruyant.
-
Il fait déjà le tracteur russe, me semble
avoir dit grand-père, en se moquant de moi !
***
Le rêve
Dans ce rêve, je voyais ma jeune maîtresse
Imelda pendant le cours d'histoire sur «Notre Beau Portugal» comme elle avait
l'habitude de dire. Elle semblait sauter de joie sur les trois mots
avec un plaisir joyeux, débordant de bonheur. Nos yeux d’élèves attentifs
jusqu’à 11 h la suivaient fixement dans ses allées et retours, de gauche à
droite et de droite à gauche, dans cet espace situé entre nos pupitres et son
bureau.
Celui-ci, taillé dans un vieux bois de
chêne noirci par le temps, d'aspect austère, trônait plus haut sur l'estrade,
comme un dictateur. Le dit espace était une frontière, que l'on prétendait
infranchissable, entre le savoir et la soif d'apprendre. Nous écoutions, sans
perdre une miette du pain du savoir, les coudes plantés sur le pupitre, le
menton soutenu par le creux de nos mains en forme de calice.
Il ne fallait pas que, par inadvertance,
la tête et le cerveau s'échappent par la fenêtre, aillent gambader et se
disperser dans la nature. A force de répétitions, la maîtresse et les anciens nous
inculquaient dans le crâne, que rien n'était plus important que l'école.
Voulions-nous, plus tard, travailler comme des Maures, toujours sales, du lever
au coucher du soleil, sentir le cul des vaches et mener une vie de misère comme
les paysans au village.
-
Non, je ne veux pas que mes enfants aient
cette vie, toujours les mains sales, toujours en train de gratter la
terre, avec des gerçures causées par le froid en hiver et la peau brûlée par un
soleil de plomb en été.
-
Non mes enfants ! Il faut écouter à
l'école afin de pouvoir gagner, plus tard, sa vie à l'ombre, à ne
rien faire ou presque dans un bureau de Soutugal ou ailleurs. Mais il faut
quitter coûte que coûte ce village pouilleux ! conseillait
grand-père.
Pendant ce temps-là, plus joyeusement, Mlle
Imelda nous servait un menu déjà tout pré-préparé. Il provenait de son École
Normale d'Instituteurs. Année après année, ce menu était toujours le même,
depuis 1932, et était servi dans les mêmes assiettes. C'était un plat qui avait
gavé pendant des générations les petits soldats en culottes courtes de la
« Mocidade Portuguesa ». Il avait été créé par ce cuisinier hors du
commun, le Docteur Oliveira Salazar, rivalisant de grandeur ensoleillée avec
Dieu et faisant de l'ombre à tous les êtres humains.
Ce plat avait des ingrédients importés de
l'Italie de Mussolini et de l'Espagne de Primo de Rivera à
quoi « O grande Estadista », le Grand Homme d’État nommé
Satanlazar y rajouta un nationalisme lusitanien primitif, orgueilleux, fier,
et en même temps misérabiliste débordant d’un catholicisme extrémiste, méfiant
à l’égard de l’instruction et un patriotisme de bons citoyens bien dressés
par une main de fer, punis dans les camps par la torture, voir la mort à la
moindre initiative personnelle. Mais pourquoi chercher à réfléchir à penser à
apporter une autre opinion si le Chef a toujours raison.
Les citoyens de ce petit Paradis pauvre et
fier de l’être, car il n’avait rien à envier à ces démocraties moles et
décadentes, étaient des mâles virils et des machistes admirables, mais aussi, à
l’échelle en-dessous, des femmes aux hanches larges et à la poitrine généreuse
bonnes à faire leur principal devoir de maternité.
Elles devaient donner de beaux enfants,
éduqués dans la bonne morale de la bonne famille, élevés comme des futurs
dictateurs à coups de ceinturon, car il fallait redresser les arbres tordus,
tant qu'ils étaient jeunes, afin de bien servir ce glorieux pays plus tard.
De plus, ce dit plat était relevé avec
grâce par des épices à l'arôme d'un spécial catholicisme romain au goût d'un
fanatisme médiéval. Pendant une cinquantaine d'années, et jusqu'à ce
25 avril 1974, année de la dite Révolution des Œillets, ce menu fut
servi aux enfants du Portugal.
Mais pas à tous ! Uniquement à ceux qui
n'étaient pas obligés d'abandonner l'école pour aider les parents, trop
pauvres, dans leurs tâches agricoles au service des riches de Roustina et aussi
de ce grand village archaïque si naturel qui était le Portugal de Satanlazar.
C’est pourquoi vers la fin des années 50,
cinq années après la guerre contre certaines dictatures, les villageois, par
millions, souvent illettrés ne voyant pas le moindre soleil de liberté , ni de
pain dans leur besace décidèrent partir
par montagnes et par vaux à travers chants comme des lapins faisant « O
salto » vers les démocraties du nord celles-là même que Satanlazar
affublait de Décadentes.
***
Cours d’Histoire
Fondation de la Nationalité Portugaise, Dom
Afonso Henriques, 1er roi du Portugal.
Continuait de sermonner notre maîtresse Mlle Imelda.
-
Avec lui, commence la dynastie
bourguignonne dite aussi Alfonsine martelait notre maîtresse
fouettard en
tapant d'un coup de poing
son bureau. Cela secouait notre attention confondue dans un calme profond.
Même les mouches endormies çà et là dans
la salle reprirent leur envol en zigzagant sans savoir où se poser pour
poursuivre leur sieste calmement.
-
En effet, la 1ère dynastie fut nommée
Bourguignonne car le père d'Afonso Henriques était le noble Henri, un chevalier
venant de Bourgogne, arrivé là pour donner un coup de main au catholique Afonso
VI, roi du Léon, et pour donner un coup de pied à tous ces musulmans qui
avaient traversé le détroit de Gibraltar en 711 afin d'empêcher ces
impurs de chrétiens de manger du cochon !
Mais pour les bons chrétiens,
le cochon est un second dieu qui chaque jour se retrouve sur la table pour
donner vie, énergie et plaisir à ceux
qui savent apprécier les bonnes choses !
Mais que diable ! N'est-il pas
possible de comprendre que l'on ne peut empêcher la résistance, et parfois
même la reconquête, que si l'on respecte la religion et les us et
coutumes de chacun !
Et ce fameux Henri de Bourgogne se battit
comme un lion sans peur contre les infidèles. Sa bravoure attira la sympathie
et l'admiration du Roi du Léon. Pour le remercier, il lui offrit en mariage la
belle et rusée Infante Dona Teresa et lui donna en dote de mariage la gouvernance
du Comté Portucalense, dont le nom provient de Portus Cale selon certains et
selon d’autres de Portus Galicus disait Mlle Imelda.
Ce
territoire correspondait grosso modo à l’historique Galice du sud se séparant
définitivement de ce territoire celte tout en gardant la même culture, la même
langue qu’ensuite évolua avec les années vers le portugais moderne
d’aujourd’hui.
Mais le couple ingrat se révolta contre le
beau-père et commença à revendiquer l'indépendance du comté, sans toutefois y
parvenir !
L'identité nationale voyait le jour, mais
pas l'indépendance.
***
-
Ce noble fait, disait avec emphase Mlle
Imelda notre maîtresse, fit la gloire de son noble fils : Afonso
Henriques. Il fût surnommé « O Conquistador », conséquence du grand
nombre de châteaux et territoires conquis vers le sud aux infidèles. Ces
châteaux figurent encore aujourd’hui sur le blason central de notre drapeau
national. Afonso 1er ne pouvait élargir notre jeune nation ni vers l'ouest, où
se trouvait la mer, ni vers l'est où se trouvait la Castille chrétienne et
catholique comme nous.
Notre ennemi était le musulman qui, depuis
711, avait envahi la Péninsule Ibérique. Ainsi à force de coups de fléaux, de
masses, de haches, de lances, de poignards, d'épées et la pluie des flèches des
arcs et des précises arbalètes, auxquels s'ajoutait la bravoure de nos
guerriers sur les mahométans, notre beau Portugal fut créé sous la forme d’un rectangle ce qui ressemble
à un parterre de jardin fleuri au bord de l'Atlantique.
Nous devons être fiers de Notre beau
Portugal, criait avec ardeur Mlle Imelda réveillant en sursaut certains d’entre
nous.
Mais tous nous répétions en cœur comme des
perroquets « oui maîtresse »
-
Plus de vaillance là-bas, dit-elle,
pointant du doigt le fond de la classe.
Et joignant le geste du bras tendu
pointant du doigt, comme un arme d'host, elle lançait mi sérieuse, mi moqueuse :
-
Ce n'est pas avec des soldats comme vous
que l'on aurait fondé le Portugal ! Afonso Henriques fut le fondateur de
la Nation Portugaise qui vit le jour en 1143 et eut comme berceau la très noble
ville de Guimarães...
Et tout en gesticulant son corps frêle et
pointant la situation de la ville avec sa canne en cognassier sur
une carte accrochée au mur blanc badigeonné à la chaux, elle cogna de la main
gauche à nouveau son bureau en châtaignier, tacheté de noir çà et là par de
longues années. Cet assaut fit voler dans la lumière la poussière blanche de la
craie tombée du tableau noir qui était
fissuré par endroits. Nos têtes alourdies par tant de dates et
événements historiques, se maintenaient éveillées tant qu'elles le pouvaient.
-
Moins d'un siècle après, en 1212, Afonso
III, petit-fils du 1er, avait élevé les frontières définitives de
notre beau Portugal. C’est que au cours de la bataille du Salado de cette même
année il avait asséné du coup de grâce l'infidèle musulman. Puis Mlle Imelda
conclut :
-
Ainsi se termine la salve de coups de pieds
commencée par Henri de Bourgogne, mettant à la porte le détesté envahisseur.
Mlle Imelda semblait tellement satisfaite,
que nous aurions pu croire qu'elle avait participé directement à
cette épopée historique. Et moi, ne sachant pas très bien où j'étais, je crus
avoir reçu sur la tête un coup sec de sa canne.
Celui-ci me fit faire un bond entre les
genoux de mon grand-père, me réveillant de mon lourd sommeil et mettant ainsi
fin à mon rêve.
-
Que se passe-t-il mon petit lapin
blanc ? Tu as dû faire un cauchemar. Ce n'est rien. Ne t'inquiète pas ton
« papyot » est là avec toi.
Comme si je voulais me prouver qu'il était
bien là, à côté de moi, je me suis accroché à son cou tout en lui faisant des
baisers. En silence je me suis dit :
-
Ton petit lapin blanc t'adore, mon
papy !
Cependant
selon l’interprétation de certains historiens apocryphes le Portugal serait
plutôt le résultat de la vaillance guerrière et de la passion religieuse des
Templiers. Ceux-ci, mis à mal en Terre Sainte par l’infidèle musulman,
interdits en Europe, ils refont surface pendant la Reconquête Ibérique et
financent au grand jour les Découvertes Portugaises sous le nouveau nom de
l’Ordre du Christ et l’impulsion de leur chef Henri Le Navigateur dont les
caravelles prennent à revers les routes économiques musulmanes, assurent
religieusement la propagation de la foi chrétienne et l’ardeur catholique en
Afrique, Asie, et Amériques.
Blois février 2014
***
Wald veut monter
au ciel
Le petit lapin de son grand-père allait
déjà vers ses 11 ans. Nous étions en plein hiver. La nuit était frisquette.
Dans le bleu limpide du firmament, les étoiles brillaient pour nous. Elles
souriaient certainement à Dieu et à ses Anges au ciel, où la vie était
merveilleuse, où rien ne manquait, selon ce que l'on apprenait au catéchisme.
Quelle chance me disais-je. Lorsque le
pain de seigle manquait ou était trop dur, il m'arrivait de vouloir monter au
ciel et devenir un ange ou même Dieu. A cela, grand-père rétorquait avec un
regard fâché et inquiet, ne sachant pas si j'étais sérieux ou ironique :
-
Tu es idiot ou
quoi ? C'est ça que tu apprends au « caté »?
-
Mais non papy ! Ce n'est même plus
rigolo avec toi. Tu gobes tout !
Et
j'éclatais de rire comme un petit diable, content de mes diableries.
***
Le Santa Maria
C'était le soir de la célèbre journée du
22 janvier 1961. La « Emissora Nacional », radio de l'unique pensée
de Satanlazar, annonçait avec une tristesse d'enterrement que notre luxueux
navire de croisière «O Santa Maria », le Sainte Marie, avait été séquestré
par de méchants pirates dans les Caraïbes.
Grand-père ne croyait que ce que la raison
lui dictait. Toujours méfiant, comme un renard qui ne veut pas de
la grappe de raisin manifestement trop accessible, il se précipita
sur la vieille radio et chose étonnante, l'enveloppa dans ses bras comme s'il
s'agissait d'un enfant et s'enferma en cachette dans la pièce que nous
appelions « o quarto negro », la chambre noire.
L'on verra plus bas pourquoi. Mais en
réalité, ce n'était que la réserve obscure de la cuisine où il n'y avait pas de
lumière.
Il me dit simplement :
-
Va au dodo !
-
Mais qu’est-ce qui se passe. Pas de conte
ce soir ! Même pas une petite histoire ! Pas de bisou. Rien !
***
Le cœur dans le jabot
Je ne comprenais pas cet enfermement
précipité du grand-père avec la radio. Pas la moindre explication. Devais-je
aller me coucher comme les poules et surtout sans le moindre bisou ou geste de
tendresse ?
Les poules le pouvaient, car elles ont le
cœur dans leur jabot et ne pensent qu'à manger.
En effet, une fois j'avais été révolté de
voir qu'un petit poussin doré, tout mignon, dont je m'étais occupé,
devenant adulte se transforma en anthropophage ! En effet, j'avais été
sidéré que le poussin devenant un coq orgueilleux, puisse sauter sur la table
de la cuisine sans prévenir, avaler tout d'un coup, la tripaille
ensanglantée d'un poulet que grand-père venait de vider et de nettoyer pour
faire une grillade.
Je fus révolté, non contre le coq, car je
commençais à comprendre les lois et principes de la nature, mais contre le
comportement de grand-père.
-
Tu es comme le coq, tu as le cœur dans le
jabot, tu es...
Mais pourquoi protester, il ne m'entendait
plus.
En même temps, j'avais compris que cette
histoire du Santa Maria était une « chose
sérieuse », comme disait grand-père dans le monde des adultes.
Mais pourquoi aurais-je dû m'en mêler ? C'étaient leurs histoires. Moi, je
n’étais qu'un enfant, grand-père me le rappelait dans certaines circonstances.
Pourquoi aurais-je dû me soucier de tout cela. Qu'il se débrouille, disais-je
avec un brin de rancœur encore !
Qu’il avale sa radio comme le poussin qui
une fois adulte devint anthropophage.
- Que grand bien te fasse ta radio
invention satanique. Ces mots n’étaient pas de moi. Un enfant est peu de chose.
Il n’est que le reflet du miroir des adultes. Je les avais entendus dans la
bouche de Claudina lors d’un cours de catéchèse sur le mal qui court à bride
abattue par ce vaste monde, en se moquant de Dieu, mais évitant toutefois la
croisée des chemins dépourvues de
calvaires ou petites croix.
***
Rancœur d’enfant
Je suis allé me coucher, en effet. J'ai
mis la tête sous les couvertures lourdes et épaisses en laine de la
Serra da Estrela, décidé à dormir jusqu'à 8h, le lendemain matin.
Qu'il se débrouille, me dis-je encore avec
la rancœur de l'enfant qui venait de recevoir une baffe sur la joue gauche.
Cependant j’étais curieux comme notre chat
le café au lait. Ce soir il était impossible de tomber, comme ça, dans les bras
de Morphème. J'avais du mal à résister à ma curiosité. Je voulais
savoir de quoi il s'agissait. D'autant plus qu'il y avait en moi, une montagne
d'inquiétudes sur ce qui pouvait arriver à mon papy.
Mon oreiller me rappelait toutes les
nuits, les dangers qu'il courrait. Lorsqu'il venait me faire le
bisou du soir, je m’agrippais à lui. Ma plus grande crainte, c'était qu'il
sorte encore de la maison. Mais mon plus grand désir, c'était qu'il vienne se
coucher, tout de suite, à côté de moi.
A la maison, il courrait quand même moins
de dangers. Mais lui, n’en faisait qu'à sa tête et moi, je restais dans mon lit
à compter les moutons cachés sous les draps de l'inquiétude.
Tout d'un coup j'ai sorti la
tête des couvertures. De toute façon, j'avais trop chaud, j'étais en nage.
Assis sur le lit, je me suis mis à me rappeler les couchers de soleil au
village. Je me suis mis à compter le nombre d’histoires que grand-père m'avait
racontées. Je pensais aussi à tous ces rires joyeux, mais aussi, à toutes ces
drôleries qu'il me disait tous les soirs, avant de me coucher :
- Et maintenant faire dodo et dormir sur
ses deux oreilles ! Oh qu'il est dodu l'oreiller de Monsieur
Wald !
- Mais papy, arrête de te moquer de moi.
Je n'arrive pas à dormir sur mes deux oreilles, lui disais-je naïvement.
- Mais si, mais si, voyons ! disait-il,
sans m'écouter vraiment, les pensées déjà ailleurs.
***
Ne parvenant pas à dormir je me
suis relevé. Marchand sur la pointe des pieds nus, comme Café au Lait sur le
plancher rugueux en chêne, je suis allé satisfaire ma curiosité et soulager mon
inquiétude.
Puis
comme un espion, je me suis rapproché de la porte et fixai mon œil gauche, dans
le trou de la serrure.
Je voyais mon grand-père tourner, avec une
maladresse inhabituelle, le bouton des stations. Au fur et à mesure qu'il
naviguait sur radio Tirana, Radio Prague, j'entendais les ronflements de la
radio. Tout d'un coup, il rapprocha la radio de lui et tendit l'oreille. L'on
entendait d'une manière inespérée et claire une voix avec l'accent brésilien:
Radio
Moscovo não diz a verdade
Ce qui voulait dire, Radio Moscou ne dit
pas la vérité !
« …Bulletin d'information spécial.
Dépêche de dernière minute. Lisbonne. L'agence Tass nous informe que : »
« À
01.45 AM le 22 Janvier 1961 a été lancée l'opération «Dulcinée».
Communiqué:
« En signe de protestation
et de lutte contre la dictature de Satanlazar au Portugal et de Paco
Bestamontes en Espagne, un groupe de 20 patriotes portugais et espagnols du
«Directoire Révolutionnaire Ibérique de Libération », (Directorio
Revolucionario Ibérico de Liberação), mené par un des chefs de l'opposition au
régime, le capitaine Henrique Galvão, dans la mer des Caraïbes à 1h45 GMT, ce
22 janvier 1961, a détourné de sa route et a pris le contrôle du luxueux
paquebot portugais de croisière, le Santa Maria.
Le groupe d'opposants a également affirmé
qu'il ne serait fait aucun mal aux passagers, ni à l'équipage. Qu’il s’agissait
d’un acte politique et nullement d’un acte de piraterie maritime, comme le
prétendait la propagande mensongère du dictateur Satanlazar !
Le D.R.I.L. déplore cependant la mort du
lieutenant João Nastimento et fait notion de 3 autres blessés légers.
Le navire rebaptisé le “Santa Liberdade”,
Sainte Liberté prendra le Cap de l'île de Fernando Po et ensuite de Luanda afin
de libérer l'Angola et les autres colonies portugaises du joug dictatorial et
colonialiste du régime de Salazar... »
***
La censure de Satanlazar
Pendant les quarante années que dura le
régime de Satanlazar, il était interdit d'écouter cette station.
D'ailleurs l'Emissora Nacional le rappelait presque à chaque bulletin
d'information en ces termes : « Radio Moscovo não fala verdade »
ce qui voulait dire : Radio Moscou ne dit pas la vérité.
Grand-père savait très bien qu'en écoutant
cette radio en cachette, ou d’autres d’obédience démocratique comme R.F.I. en
portugais, il risquait d'être arrêté et emprisonné pour atteinte à la sécurité
de l’État. Mais avec l’attitude de celui qui sait mieux que quiconque ce qui
est bon et ce qui est mauvais il répondit que :
-
L'envie de liberté quand on en est
privé devient une drogue qui peut mener à la mort.
Quelques années bien après je l'ai entendu
dire :
-
Quand on a envie de savoir ce qui se passe
réellement ailleurs, parfois on est prêt à écouter tout ce qui est contraire au
régime qui vous opprime. On peut même se laisser mener par d'autres couleurs et
d’autres tons dictatoriaux.
C'est vrai que grand-père avait, dans les
années cinquante, une certaine sympathie et même une admiration pour les
vainqueurs du nazisme de l'est de l'Europe. Peut-être, parce qu'il connaissait
les horreurs du nazisme et encore mieux celles du fascisme portugais et
espagnol. C'était son quotidien depuis 1933. Cependant, après l'invasion de la
Tchécoslovaquie et de la Hongrie il déchanta complètement du modèle soviétique
et n'hésitait plus à dire :
-
Communisme, fascisme ou nazisme se valent
en horreur humaine.
« O Quarto Negro » La Chambre
Noire
C’était une chambre obscure et sans
lumière, où ma tante avait voulu m'enfermer une ou deux fois en
punition, parce que j'avais battu ma cousine. Mais pour m'enfermer, il fallait
m'attraper et je courrais plus vite qu'un lévrier.
C'est que ma cousine, Karina, avait un sens aigu de la propriété privée. D'une
part, elle considérait que ce qui était à elle était seulement à elle, par
contre, ce qui était à moi, était à moi et à elle ! De plus, elle ne tolérait
pas le moins du monde que mes quatre années de plus et ma qualité masculine
méritent le moindre respect ou privilège.
-
Ça promet. Je plains déjà le pauvre futur
mari, disait mon oncle en riant à propos
de l'attitude possessive et féministe de ma cousine.
-
Mais ma tante redressant son joli buste
biblique, sans le moindre rire habituel, se montra un tantinet menaçante:
-
Ma mère, que Dieu la garde au ciel, disait
ma tante, faisait tout ce que lui ordonnait mon père. Moi, je me tais encore,
mais ma fille, répondra à son mari que s'il veut être servi, il n'a qu'à se
servir lui-même !
***
Karina la Chipie
En effet, lorsque ma cousine jouait avec
moi, à la moindre contrariété ou caprice, elle m'accusait comme son bouc
émissaire.
Cherchant du
regard la complicité et l’aide de son père elle prétendait que je l’avais
frappé ce qui était totalement faux. Après, mon insupportable cousine éclatait en pleurs aigus, comme si j’étais
en train de la tuer. Ses cris étaient tellement forts qu’ils couvraient le
carillonnement du clocher de l'église de Nossa Senhora do Rosario lors des
mariages au village. Ma tante qui avait tout compris par instinct féminin disait à mon
oncle :
-
Mais laisse-la pleurer tant qu'elle veut.
Quand elle en aura assez, elle va se taire. Ce sont des larmes de crocodile.
Mon oncle, idiot, ne comprenait rien aux
larmes ni des crocodiles ni des caïmans, ce qui est la même chose. Il
accourrait aussitôt pour sauver mon hypocrite de cousine, son petit ange, qu'il
n'avait été sauvé « de
ma terrible méchanceté » que grâce à un miracle de Saint
Antoine de Lisbonne, protecteur des enfants.
-
Espèce de chèvre, menteuse, menteuse,
ajoutais-je, indigné de colère et pestant contre tout le monde de la maison.
-
Il t'a fait mal ce grand âne ?
-
Il m'a battue. Il m'a fait mal là,
dit-elle en montrant ses fesses toujours colorées et pas forcément parce qu'elles
avaient
été traînées par terre.
-
Où est-ce que ce sauvage a fait mal à mon
petit cœur ? demanda-t-il avec une tendresse de figue molle qui
venait de s'écraser par terre.
-
Vem aqui burro, raios partam o
garoto.
Ce que voulait dire : Viens ici
espèce d'âne, que le diable emporte ce gamin !
***
La douleur de l’orphelin
Moi, je n’avais plus, ni père, ni mère,
alors je déguerpissais plus vite que lièvre dans le maquis. Qui pouvait me
mettre la main dessus et m'attraper par les poils ? Personne ! Même
pas mes copains d'école plus âgés que moi. Je courrais plus vite qu'un lièvre,
affirmaient avec admiration mes amis. Je les battais tous sur les
chemins en côte le jour de « a Romaria de Nossa Senhora da Paz ».
Cette pérégrination populaire avait lieu
le dimanche des rameaux. La chapelle-Hermite se trouvait sur les
sommets des monts d'Atalaya, plongeant sa silhouette ronde et blanche dans les
eaux limpides du Côa.
Dans ma fuite je détestais tellement ma
petite cousine que je regrettais de ne pas l'avoir tuée pour de vrai. Et mon oncle
je le détestais, parce qu'il était un pauvre idiot et encore plus parce qu'il
n'était pas toujours gentil avec ma tante que j'adorais. De plus, elle me rappelait le visage et la tendresse de ma
mère. Elles n’étaient pas des sœurs pour rien. Parfois j’avais envie de la
regarder, de l’appeler maman, mais le cœur dans l’âme je le mettais dans le bas
de mes chaussettes et je marchais dessus pour le faire taire. Que c’était
inhumain d’être orphelin de père et de
mère. Souvent je me suis dit que :
-
Celui qui a des parents a tout et celui
qui n’a pas de père, ni de mère n’a rien !
Dans ces moments-là papy semblait
deviner ma tristesse et ma douleur d’orphelin et pour me réconfortait il me
disait, comme dans un reproche :
-
Mais tu n’aimes plus ton papy ? A qui
je répondais avec un sourire amer au goût de citron que je détestais :
-
Mais si ! Mais si mon petit papillot !
***
Tatie je t’aime
Si j'avais pu me marier avec ma tatie,
elle aurait vu le beau mari que j'aurais fait. En quelque sorte je le devins
quelques années après quand j’allais dans mes 14 ans.
En effet, son mari l’idiot,
comme l’apostrophait quelques fois sa femme, osa dire tout haut, à la sortie de
la messe dominicale, ce que l’on n’avait même pas le droit de penser à l’égard
de Satanlazar. Cette gaffe lui valut le lundi, à 6h du matin, la visite de la
PIDE, la police secrète du grand chef de Lisbonne et du Portugal après Dieu et
un séjour de presque six mois à la prison de Péniche.
J’ai osé penser que mon oncle recevait la
juste punition de ses méchancetés et de ses injustices à mon égard en ce qui
concernait mes chamailleries avec ma chipie de cousine. Devant mes airs de vengeance et de satisfaction
mon papy, devinant la pourriture de mon cœur, me dit d’un ton sec tout en
me faisant signe de fermer la bouche :
-
Ma petite crapule, ce qui arrive à tonton n’est pas le fruit du hasard,
mais le fruit de la grâce du curé, le père Trampoline. C’est lui qui l’a
dénoncé en haut lieu. Mais bouche cousue, sinon tu iras aussi joindre tonton à
Péniche.
Comme je n’ai pas décousu ma bouche, je ne
suis jamais allé rejoindre tonton à Péniche, bien que pendant une semaine ou
plus, cela m’a valu quelques nuits de sueurs et de cauchemars.
Ma tante depuis ce lundi ne traitait plus
son mari d’idiot, mais parlait de lui avec des mots doux à la crème et au
chocolat. Cela me mettait de mauvaise humeur, car j’aurais voulu que ces mots
soient pour moi. De plus, elle avait perdu cet air de femme aimante, rieuse,
taquine, joueuse qui me rappelait maman. Dans l’affaire je n’ai gagné qu’une femme triste et avare de paroles. Le
comble c’est qu’elle se servit de moi pour remplacer son mari dans le travail
des champs. Papy insinuait qu’il fallait aider cette femme dans sa détresse.
-
Elle est quand même ta tante cette
vaillante femme. Il me semblait travailler dans les champs plus durement que ne
le faisait son vrai mari.
En effet, à peine arrivais-je à la maison revenant
de l’école à 16h30, qu’il fallait repartir déjà dans les terres avec elle, pour arroser les champs
de pomme de terre, de maïs ou sarcler les chants d’haricots. Mes mains
devenaient de plus en plus calleuses et
parfois le soir mon dos était aussi
moulu que la paille de seigle après le battage.
***
Cher jeune lecteur, chère jeune lectrice,
l'un et l'autre vous devez me comprendre et même me défendre. Écoutez donc
l'injustice dont je fus victime quand j'avais 11 ans et demi si mes souvenirs
sont bons.
Le moins que je puisse dire lecteur, c'est
que ma cousine, la sacrée petite garce, n'avait pas froid
aux yeux, même lorsque le vent « sieiro », vent du nord très sec et
froid en hiver, givrait les sourcils des gens et transformait les habitants du
village en fantômes.
Le préservatif
de tonton
Eh bien, une fois ma cousine et moi jouions
à cache-cache, amicalement et joyeusement chez elle. C’était un samedi
après-midi d’été. La plupart des gens faisaient la sieste habituelle, bien
ancrée dans les habitudes du village. Celui qui osait aller à l’encontre de la
dictature, non pas de Satanlazar, mais du soleil était traité de débilus, car il devait avoir la cervelle
seiche. Par contre mon oncle et ma tatie ont dû aller chez Monsieur le curé,
comme chien la queue entre les jambes pour recevoir un sacré savon. C’est que
ma tatie avait osé mettre une blouse rouge avant la fin du deuil de la mort de
mes parents. Nous les enfants on n’avait rien à faire des traditions du
village. Ma cousine et moi étions surtout contents de pouvoir faire ce que l’on
voulait sans le contrôle de qui que ce soit et aussi d’avoir toute la maison à
nous deux. Dans ces moments de grande liberté nous profitions pour fouiner dans
des coins réservés aux adultes. La curiosité nous piquait davantage. Tout d'un
coup je suis tombé sur un trésor.
-
Karina, mais c'est quoi cette drôle de
chose, regarde c'est visqueux, l'on dirait un gros verre de terre. C'est
dégoûtant, dis-je étonné et surpris à la fois.
-
Fais voir, dit de sa voix de chipie ma
cousine. Elle me prend la chose du bout des doigts, étonnée par la
douceur. Elle tire dessus et dit :
-
C'est doux et élastique l'on dirait une
tripe pour faire du boudin blanc.
-
Fais voir! Dis-je, étonné.
-
Attends, dit-elle, il y a une ouverture
d'un côté.
-
Laisse-moi voir. C'est moi qui l'ai trouvé. Dis-je
-
Non. Regarde, c'est un
ballon, dit-elle en soufflant dedans.
-
Il a une forme très drôle.
En même temps, je lui arrachais la chose
de ses mains en faisant valoir ma force masculine. Je n’allais quand même pas
me faire dérober mon trésor.
Au fur et à mesure que je soufflais
dedans, ma cousine riait de plus en plus. Moi je ne voyais pas plus loin que le bout de
mon nez.
-
On dirait le zizi de papa le matin ! S’égosillait-elle
amusée, puis me lançant à la figure. Tiens prends le par la tête. Tu ne vas
quand même pas avoir peur d'un ballon. Quel froussard !
-
Non ! dis-je, me donnant un ton de voix
téméraire, mais à l'intérieur de moi j’avais une certaine crainte de la tripe.
Je ne riais pas du tout. Effrayé comme si j'avais un serpent dans les mains, je
me suis débarrassé au plus vite de la
chose dégoûtante et répugnante.
-
Mais ça vole Vaval. Regarde ! N'aies
pas peur ! C'est un
Mais ça, comme d'autres attributs que l'on
prête aux garçons et que je n'avais pas toujours, je ne pouvais l'avouer.
Elle regonfla à une vitesse
incroyable le zizi de papa en latex et le lança en l'air dans ma direction
d'un petit coup de la paume de la main.
-
Ça va tomber ! Mais tape dessus nounouche !
Je ne pouvais pas rester là
Ce que je fis en m’adonnant avec plaisir
au jeu.
Pendant une bonne dizaine de minutes nous
avons à tour de rôle lancé en l'air le joli ballon, nous
amusant et riant comme des fous. Mais à un certain moment, elle a estimé
qu'elle l'avait envoyé en l'air moins de fois que moi. Tout d'un coup, et d'une
manière inattendue, elle se mit à pousser des hurlements, comme un malheureux
cochon auquel on aurait voulu ôter la vie. Je lui dis en la repoussant
légèrement :
-
Mais arrête de crier ! Tu me perces
les oreilles avec tes cris.
Sans m'y attendre le moins du monde, elle
se mit à hurler encore plus.
-
Papa ! Papa ! Il m'a
frappée. Il m'a fait mal !
Joignant la parole à la ruse, elle se
tordait par terre à cause d'une douleur imaginaire, ne se
rappelant pas que ses parents étaient absents. Ils étaient en train de prendre en
pleine figure le savon du père Trampoline.
Devant ses cris je ne savais plus que
faire. Allais-je détaler devant son père qui prenait toujours sa défense ?
Comme je n’entendais pas la voix menaçante de mon oncle je me suis dit cette
fois-ci je vais vraiment la frapper pour de vrai. Malgré ma colère je n’ai
pas mis mon désire à exécution. C’est que je me suis rappelé d’une
phrase que papy répétait souvent :
-
Les femmes on ne les touche qu’avec des
fleurs !
***
Nous savions bien que notre maîtresse
était amoureuse d'un certain Manuel Tanches, même si nous ne
comprenions pas l'amour des adultes.
Nous voyions bien qu'elle n'était pas la
même en classe, pendant la récréation ou encore dans la rue quand nous la
croisions. Elle était comme le temps en automne, très variable.
L'on pouvait voir dans son visage, tantôt
une fenêtre de ciel bleu, où brillait le soleil, tantôt un nuage noir, grognon
et menaçant. En cas de pluie, c'est-à-dire de conflit avec son Manuel, nous
nous taisions, nous nous mettions à l'abri en attendant que le coup de vent et
l'averse qui allaient avec, passent. Nous nous disions qu'après le mauvais
temps, le soleil sur son visage finirait bien par briller à nouveau. Car le
mauvais temps, sur terre ou en mer, finit toujours par le beau temps.
***
Cependant, un lundi du mois de décembre de
1959, Manuel est parti en paquebot avec sa maman, ses frères et sœurs,
rejoindre son père à Buenos-Aires en Argentine. Une famille de plus du village
allait chercher son pain et sa liberté ailleurs et grossir les quelques 130
millions de lusophones aujourd'hui éparpillés par ce vaste monde.
La famille de Manuel est
devenue argentine, parlant le portunhol, une langue parlée dans les zones
frontières entre le Brésil et les autres états sud-américains. Par contre, le
pauvre Manuel s'est empoisonné en sulfatant la vigne sur les vastes terres
paternelles à Escobar, une petite ville dans la banlieue de la capitale.
« Si son père avait été moins ours et
plus humain il serait encore en vie », informait une lettre jaunâtre
écrite par sa sœur Marissa.
-
Pauvre Manuel dit grand-père les larmes
aux yeux et la voix triste. Puis il ajouta : lui qui était parti dans le
pays de l'argent, (l'on définissait ainsi l'Argentine au village),
avec un râteau dans la tête pour ramasser les billets de banque qui tombaient
« da àrvore do dinheiro » de l'arbre de l'argent et faire fortune. Il
a achevé son rêve plus tôt que prévu et mange désormais les pissenlits par la
racine.
Notre maîtresse avait pris connaissance du
décès de son
Manuel par une lettre qui était partie d’Argentine depuis un mois. Mais nous, les
élèves, avons failli perdre notre maîtresse à cause de la douleur de la
tragédie. Par contre, nous avions gagné l’affection de notre maîtresse
pour le reste de l'année et pour toujours.
L'on disait au village, que son cœur saigna pendant des années
dans la solitude, et qu'à la fin de sa
vie, avant de s'éteindre, elle rechercha la paix dans une
vallée d'altitude de la Serra da Estrela, comme si elle avait voulu
s'approcher du ciel et de son Manuel.
Pour le moment elle était toujours notre maîtresse.
Devant ses élèves,
elle oubliait sa douleur en faisant le clown. Plus elle voulait
cacher sa tristesse et plus elle nous faisait rire. Depuis, comme
dans une litanie, et comme si les paroles n'étaient pas
vraiment d'elle, mais comme pour s'en convaincre elle répétait sans
cesse :
-
« Quem canta seu mal espanta »
celui qui chante éloigne sa douleur.
-
Vous n'êtes que mes élèves, disait-elle.
Avait-elle besoin de le confirmer comme
pour se convaincre d'une réalité évidente qui allait bien au-delà de cette
frontière ? Néanmoins, après sa tragédie amoureuse, nous voyions bien que
nous remplacions Manuel dans son cœur.
Nous savions aussi lui rendre ce qu'elle nous donnait.
Comme par enchantement, les absences, même
celles qui
étaient destinées à aider
les parents aux champs, diminuaient à vue d’œil. Comme les figues étalées
par nos mères sur la façade plate des nombreux menhirs et dolmens qui
semblaient dormir sous le soleil de plomb. Fraîches et rondes les figues
devenaient plates et seiches en deux ou trois jours.
Les résultats scolaires étaient en hausse.
Allaient-ils monter et grimper jusqu'en haut de la Torre, le point culminant de
la Serra da Estrela ! On n'étudiait pas seulement pour nous, nous
travaillions aussi pour faire plaisir à notre maîtresse. Nous étions presque
sages, comme les images que le père Trampoline nous donnait après la communion. Dans nos lèvres bourgeonnait une renaissance de printemps.
Maintenant nous n'étions plus ceux à qui l’on
crie :
- On ne parle pas à table, taisez-vous les gamins, fichez
moi la paix, allez-vous coucher et autres expressions que même les chiens ne
voudraient pas entendre.
Le changement était tel que dans ce village reculé et montagneux
du Portugal les adultes nous respectaient. Maintenant, nous les enfants,
nous étions devenus des
personnes respectées. On allait même jusqu'à nous demander notre avis !
***
Nous, les enfants, avions même
l'impression d'avoir gagné la guerre que les adultes nous imposaient. Avant,
ils nous bombardaient selon une tactique pratiquement militaire, du
matin au soir, avec des: « les enfants il faut... oh les
enfants de maintenant... oh les petites pestes...Oh ces vauriens ».
Mademoiselle Imelda, notre maîtresse nous
aimait. Plus encore, nous nous sentions aimés. Ce calme, cette sérénité de
temps de paix se ressentait même dans nos foyers. Les coups de pied dans le
popotin, les torgnoles dans la figure, les coups de ce bon martinet, les
étirements d'oreilles et autres soi-disant bonnes méthodes
d'éducation, même si elles n'avaient pas
disparu totalement, car elles avaient la peau dure, mirent beaucoup d'eau dans
leur vin !
-
Dieu soit loué, disait maîtresse heureuse
pour ses enfants.
Maintenant Melle Imelda, comme une étoile
brillante annonçant des temps nouveaux, afin de soulager notre
attention qui était chargée comme une bête de somme de 9h à 17h et pour mieux
la faire repartir, nous faisait faire de petites pauses et nous
répétait souvent, comme un leitmotiv :
Le travail dans la détente
Fait grandir les enfants
Donne bonne santé
Beaucoup d'intelligence
Et encore plus de connaissance !
Elle devenait même notre magicienne quand il fallait nous démêler les nœuds des cordes en
mathématiques ou, les chemins labyrinthiques de l'histoire. De plus, nous
avions beau vivre dans le même monde que les adultes, nous ne vivions pas dans
le même espace et le même temps. Cela notre maîtresse le comprenait.
Campagne de Pacification Coloniale
Une fois mon grand-père me parla, avec
regret, de sa participation comme jeune soldat à la
pacification, répression coloniale, corrigea-t-il, au Mozambique dans les
années 1900. Il faisait son service militaire de trois ans au service de sa
Majesté le roi Dom Carlos.
Pour lui, cette période, c'était hier,
mais pour moi, c'était il y a très longtemps, des milliers d'années peut-être.
L’Angola, la Guinée, Le Mozambique, les colonies comme disait maîtresse, je
n'imaginais pas le moins du monde où cela pouvait bien se trouver sauf mon
Angola. L’Angola je le connaissais comme mes poches, du moins je le croyais,
C’était le pays de mon cœur, le pays aussi de la tragédie de mes parents.
Néanmoins tout cela, mes dix années passées en Angola, étaient inoubliables
pour moi. Je les gardais dans le creux du jardin de mon cœur. Souvent, avant de
m’endormir le soir, je les sortais et les faisait défiler dans ma mémoire comme
dans un film.
Mais concernant les autres colonies, je ne comprenais pas du tout
qu’elles fassent partie du Portugal. En effet, je regardais la carte
rectangulaire du Portugal, accrochée au mur et je n'y voyais aucune colonie.
Rien. Ce que je voyais avec une certaine inquiétude c’était l’Espagne dont la
silhouette me rappelait un taureau prêt à encorner le petit Portugal. Mais j’y voyais aussi avec une peur que ne
m’a jamais quitté, les images lugubres de Jésus Crucifié, le regard de Satanlazar
et les épaulettes menaçantes du Maréchal Carbonara.
Devais-je faire confiance aux
adultes ?
***
Les yeux accrocheurs de maîtresse
Au début des cours, notre maîtresse,
très sérieuse, commençait par accrocher son regard sur chacun
d’entre nous. Ensuite, nous ayant accrochés comme par un fil invisible, elle
attirait notre attention. On aurait dit un pécheur sur le Cap de Sagres en
train de pêcher à la ligne. Les poissons que nous étions mordaient avec
satisfaction et plaisir l'hameçon de la connaissance. Mais nous, au contraire
des poissons d'étals,
étions bien vivants, bien conscients pour notre âge de la chance, de
ce luxe que nous avions par rapport au sort de nos pauvres parents.
Cependant, régulièrement, ses
yeux s'en allaient et partaient se fixer au plafond, peut-être en quête
d'inspiration. S'ensuivait une très courte pause suivie d'un ensemencement à
tout vent dans cette terre fertile que nous étions.
De temps en temps, ses beaux yeux couleur
de mer balayaient avec inquiétude le poussiéreux portrait
du « Salarié à Vie » planté au beau milieu du mur frontal.
De là-haut il nous semblait contrôler les faits et gestes de chacun de nous dans
la classe.
-
Mais notre maîtresse, avait-elle peur de
Satanlazar, comme les gens au Village ? Parfois, nous aussi nous avions peur
de notre maîtresse, car elle pouvait aussi être un dictateur.
En fait, elle ne nous faisait pas vraiment
peur, plutôt le contraire.
Par
contre, pour l'autre, accroché au mur comme au pouvoir, on voyait bien qu'il essayait de se donner
des airs d'intelligent en manipulant des livres. Pour nous, il n’était pas
question que nous
lui fassions confiance. Mais comment, par quelle manigance, quelle
manipulation et mensonges, est-il arrivé là en chef à vie ? Pourquoi restait-il là, année après année,
décade après décade, d’abord en père, ensuite en papy, puis pour la vie
éternelle en Dieu omnipotent et tout puissant?
***
Que dieu me pardonne, s'il le peut, mais
je dois t'avouer cher lecteur et lectrice des secrets sur l'enfant que j'étais.
Ce sont des secrets, lecteur, mais ne vas pas monter sur le toit de ta maison
et les crier à tout le monde, sinon tu iras aussi passer quelques jours à
l'ombre, comme grand-père, à la prison Liberté de Soutugal.
Je voudrais te dire aussi, à toi ma
lectrice, que ce que j'entendais dire à grand-père à propos de Salazar se
redressait en moi, chaque jour davantage, tel un serpent symbole de vengeance.
***
Le Lance-Pierres
Un jour, j'ai mis dans mon cartable mon
lance-pierres pour dégommer le corbeau noir, qui semblait manipuler des livres et
certainement nos cerveaux. Comme tu le sais lecteur, il était accroché à droite
du mur frontal de la salle de classe. Mais maîtresse, découvrant peut-être mes
intentions, ouvrit mon cartable, et
me demanda avec un air de compréhension déguisé dans un habit de reproche:
-
Quel oiseau veux-tu tuer ? Ce n'est
pas encore le temps de la chasse mon garçon!
-
Eh ! Maîtresse ! On va attendre
l'ouverture jusqu'à quand ?
-
Bientôt !
C'était « un bientôt » qui
voulait dire que la discussion était terminée sans l'être réellement.
En classe, nous n'évoquions jamais son nom
et évitions de parler trop fort, de peur que l’oiseau noir de mauvais augure ne
nous entende.
La P.I.D.E.
(Police Internationale de Défense de
l’État)
Grand-père prétendait que lorsque
l'on prononçait son nom, ses acolytes vampires, hantant grandes villes et
petits villages, dressaient leurs grandes oreilles et aussitôt s'abattaient sur
leurs innocentes victimes, et
plantaient leurs crocs en faisant couler le sang et causant mort et désolation.
Dansant en rond autour de la proie,
bouffant, ingurgitant pain, fromage et saucisson, ils swinguaient toujours
avec une bouteille de vin dans les mains. Ils animaient leur fête
macabre, torturant, martyrisant et riant pour le bien de l’État Nouveau, pour
la Paix de la Nation.
- Un, deux, trois :
Un
pas en arrière et deux en avant !
Maintenant, débarrassons et jetons ces
corps inanimés,
Ces rouges, ces potiches
Dans la prison forteresse de
Péniche !
Bon débarras, nettoyons et jetons,
Jetons encore plus loin
Jusqu’au camp de Concentration
De Tarrafal.
Au nom de Dieu,
Au nom du patriotisme,
Au nom de la nation,
Allez, rouges, juifs, socialos, homos,
ordures, démocrates,
Tous à Aljube, Péniche etTarrafal !
Débarrassez pourritures,
Pour 10, 15, 25, 50 ans,
Pour l'éternité,
Débarrassez ce Portugal !
***
Et voilà maintenant que le
regard de notre maîtresse se posait très rapidement sur le portrait du
vieillard gâteux, le maréchal Oscar Carbonara, Président frauduleux de la
Monarchie absolutiste du roi salarié à vie.
Le strict uniforme aux épaulettes fanées
se laissait aller, alourdi par le poids exagéré des méchantes médailles. Son
regard sournois, autoritaire, caché derrière sa fausse moustache républicaine,
le visage jaunâtre, sec comme son bâton de maréchal entre ses mains, nous
faisait peur pendant la classe.
La nuit, il nous poursuivait encore,
perturbant le sommeil des tendres enfants que nous étions avec des
cauchemars de terreur.
Au centre du mur, entre ces deux
personnages, un crucifix nous faisait de la peine avec un pauvre Jésus, presque
nu, se tordant de douleur. Son sang semblait couler, sans pour cela tacher le
plancher en bois de la classe. Lequel des deux autres, celui de droite, celui
de gauche, était le fautif ? Lequel des deux avait sur ses
mains le sang de Jésus ? Etait-ce vraiment le sang de Jésus qui coulait du
crucifix ou le sang de l’autre Portugal que l’on emprisonne ?
Nos consciences d’enfants se doutaient
bien que des choses, des choses pas très catholiques comme disait papy, se
passaient, mais nos consciences enfantines ne les comprenaient pas.
Pourtant l’enseignement de maîtresse
semblait avoir deux objectifs : L’acquisition des connaissances et le
pourquoi des choses. Elle répétait souvent
-
Les enfants il faut toujours comprendre le
pourquoi et le comment des choses.
Mais quoi qu’il en soit et d'une façon
inespérée et inattendue, nous nous laissions entraîner par la magie de son
regard.
Son visage était parsemé
d'étonnantes taches de rousseur. Ses cheveux avaient la couleur des fougères en
automne. Elle se dressait sur ses talons et nous adressait un regard de lynx
qui se voulait inamical et distant.
-
« sou pequenita,
mas tesita ! »
Ce qui voulait dire qu'elle était petite, mais
qu'elle ne se laissait pas faire. Nous ne comprenions pas pourquoi elle nous
disait cela. Pour nous, elle était mince, cela c'était vrai, mais nous ne la
croyons pas, quand elle disait qu'elle était petite.
Pour nous elle était grande, et pas
uniquement en taille. De plus elle était gentille et nous parlait avec la
douceur de la marmelade de potiron que papy faisait en automne à la maison. Le
parler de notre maîtresse, tout miel bien beurré sur nos tartines de pain de
seigle à 16h, n'avait rien à voir avec le parler acide de certaines vieilles
personnes du village. De plus on avait plaisir énorme d’aller à l’école. Le
travail en classe n'était que du travail dans les mots. La réalité avec notre
maîtresse Imelda était agréable et ressemblait à de la joie, aux rires de nos
jeux pendant la récréation.
***
Les samedis-soir
C’est samedi-soir. C’est le jour où mon
papy semble le plus désappointé malgré son apparence toujours joyeuse. Je sais
qu’il cache ses malheurs pour me donner toujours l’image d’une personne décidée
à me donner le plus grand bonheur. Même quand nous évoquons la tragédie
affreuse de mes parents il parvient à sourire. Mais je sais qu’il pleure en
lui, mais à moi il me sourit.
-
Mon papy si tu savais combien je t’aime.
Je te le montre, mais je t’aime encore plus en silence. Cet amour est infini et
éternel dans cette vie qui est toujours le contraire de l’éternité. Trop courte
fut aussi la vie de mes parents. C’est le Wald orphelin qui le crie à cet
injuste destin. Pourquoi mes parents sont morts en voulant donner une nouvelle vie, aussi bien à moi qu’a ce pays
où, j’ai laissé une partie de mon enfance ?
Papy ne pouvait pas entendre le cri de ma
douleur angolaise, car je l’étouffais quand je pouvais. Mais mon papy la
devinait. Je le voyais dans ses yeux, dans le ton de sa voix, dans sa
respiration parfois.
Ce samedi-soir, presque comme d’habitude,
il partait encore dans le royaume des songes tout en restant debout. Rêvait-il
où était-il en train de plonger dans des précipices sans fond, sans rien à quoi
s’accrocher ? Ou, au contraire, cheminait-il sur la route de la création
de nouveaux mondes et d'histoires que je ne parvenais pas à toujours
comprendre ?
Quant à moi, je vais me retirer du monde
ennuyeux des adultes et me laisser gambader, encore et encore, dans les
souvenirs lointains de mon enfantine mémoire :
***
La Récréation
Garçons et filles avaient des jeux
séparés. Les garçons jouaient à la toupie, les filles à la marelle. Cependant
nous nous rassemblions pour jouer au jeu de l'huile et du vinaigre.
Deux filles et deux garçons. Chacun de
chaque côté, prenait un garçon ou une fille par les pieds et les mains. Il
était balancé d'un côté et de l'autre, tantôt à gauche tantôt à
droite, comme le balancier d'une pendule à poids, au son d'une litanie
enfantine que nous chantions en cœur :
Tchïm tchï bão
,
azeite ou pão !
P'ra onde queres ir ?
P'ro azeite ou p'ro vinaigre ?
Ces onomatopées rythmées disaient :
« Tarabïn Taraban
Pour ton casse-croûte
Veux-tu
du beurre,
De
l'huile ou du vinaigre ? »
Il est certain que nos camarades de
classe, petites crapules, allaient directement dans l'acidité du
vinaigre. Pas de sentiments avec les méchants ! Par contre les gentils,
comme notre maîtresse Imelda, nous les mettions volontiers dans la douceur
fluide de l'huile d'olive. Et moi je serais même d’avis de lui donner aussi une
tomate bien mûre pour qu'elle la frotte sur la tartine de pain comme nous faisions
pour notre goûter. C'était délicieux ! C'était un rêve.
***
Peut-être est-ce à cause de cette image, qui
lui revenait à l’esprit, de Manuel la bouche pleine de salive blanche, se
tordant de douleur comme un serpent ayant reçu un coup de bâton sur la tête, que notre
maîtresse semblait tout d'un coup sortir une colère retenue.
Mais pourquoi maîtresse cries-tu ?
Caché, timide, derrière tes lèvres, nous voyons bourgeonner un
sourire couleur de laurier rose. Il gratte les cordes de la sensibilité à l'intérieur
de chacun de nous dans la classe.
Par
contre, les deux autres ploucs, Satanlazar et Carmonara, de chaque côté du
crucifix, accrochés là-haut au mur blanc, comme à leur pouvoir
usurpé, nous faisaient une peur de Dieu Tout Puissant et Omnipotent.
Mais toi, tendre et jolie maîtresse,
nous avons confiance en toi. Tu nous fais découvrir la vie et les
couleurs de l'arc-en-ciel.
Ne cries pas maîtresse. Ne te donne pas
tant de mal. Nous allons bien travailler pour toi, nous disions-nous à nous-mêmes,
comme dans une prière silencieuse.
A ce moment-là, elle devenait une autre.
Elle ne voulait rien entendre, ni rien comprendre. Parfois cela finissait par
nous perturber et entamer la confiance dans le modèle de l’adulte.
Les adultes ne comprennent et n'écoutent
jamais le cœur des enfants. Et nous, nous ne sentions perdus.
Puis respirant fort et jetant un regard
froid aux deux acolytes du mur blanc, comme si rien ne s'était passé, elle
faisait une petite pause. Parfois l'on ressentait comme une plainte légère dans
sa respiration. Après son regard de lynx, raccrochait encore un à un
nos yeux attentifs.
Et voilà, notre maîtresse repartait avec
nous pendant 30 minutes dans le chant des faits épiques du règne de Jean Ier (1357-1433).
-
Ce
roi laissa une excellente image dans l'esprit des Portugais ce que lui valut le
surnom de : Le Bon Souvenir ! disait-elle avec admiration.
Après le cours d'histoire de 9h30,
s'ensuivait « la rédaction ».
-
Entre 15 et 20 lignes. Pensez à une brève
introduction. Pas de bonne rédaction sans conclusion. Comme d'habitude, elle
répétait en chantonnant avec un brin d'humour sérieux et plaisantin :
Maintenant il est temps,
Que ces vaillants enfants
Ayant écouté avec attention
Ecrivent noir sur blanc
La plus jolie rédaction !
A vos cahiers, à vos plumes
Pas de rires, pas de toux
Et ce n'est pas tout
Maintenant au travail, sans triche
Chacun pour soi et dieu pour tous !
Rédaction : « La bataille
D'Aljubarrota »
L'angoisse de la plage blanche nous
pénétrait, comme le brouillard du printemps dans la vallée du Tage. Mais, peu à
peu, grâce aux rayons lumineux du soleil, Dame Blanche, par un tour
de magie, se transformait en muse Calliope et les mots coulaient de
ma plume comme l'eau limpide du Tage qui descend de la sierra d'Albarracïn en
Espagne :
Introduction :
En ce 14 août de l'an 1385, le soleil
brillait à pic dans le ciel azur.
Les Champs cultivés et les prairies
verdoyantes de la plaine d'Aljubarrota semblaient insouciants à ce que pourrait
arriver.
Les
champs ne voulaient pas être piétinés et les pâquerettes, les pissenlits, les
boutons d'or et autres fleurs voulaient donner la vie, en versant sur la terre
leur semence.
Que
l'on ne leur parle pas de mort ou de sang. Les oiseaux apeurés avaient fui et
se cachaient çà et là sur des arbres en bordure de lisière, se demandant du
regard ce qu'allait se passer.
Développement :
Mais tout d'un coup, un vacarme
envahissant perça le calme de la plaine. L'on entendait des cris, des
ovations : viva el rey don Juan, Viva Castilla ! Vàmonos a
ellos ! Qué Viva Santiago ! Portugal ya està
conquistado ! Criaient comme ivres de victoire les 36
000 castillans armés jusqu'aux dents.
Dans le camp portugais, le Connétable Dom
Nuno Alvares Pereira, après avoir prié avec dévotion, s'adressait à ses combattants, attirant
l'attention sur le fait que bien qu’en moindre nombre, il fallait défendre
l'indépendance de la nation, l’identité lusitanienne, l’espace territorial de ce noble Portugal. Chaque
guerrier portugais doit se battre comme un lion que le Castillan veut abattre.
Portugais ça va être un combat de vie ou de mort !
Avec ruse, Le Connétable plaça
en forme de U une centaine de jeunes amoureux prêts à donner leur
cœur au Portugal, leur âme à Dieu et à leur Dame. Encore à genoux, ils
invoquaient le ciel, priaient Sainte Marie et criaient :
-
Viva São Jorge ! Viva Dom João I°,
verdadeiro rei de Portugal !
Ce que voulait dire : Vive Saint
George ! Vive Jean Ier, le vrai roi du Portugal.
-
Bande armée de brigands
Plus que combattants,
Assoiffés de sang,
Les vils castillans attaquèrent
aveuglement,
Rentrant vaillamment et facilement dans le
U.
Ils crièrent déjà victoire,
Une victoire sans égal.
Ils se crurent déjà les maîtres du
Portugal.
Mais Les Guerriers Amoureux,
pensant ce jour être leur dernier, brandirent les épées en l'air, confièrent
leur âme à Dieu et fermèrent le U.
Aidés, par les autres, 50OO lusitaniens, qui leur
tombèrent victorieusement dessus ! Les Castillans, sans cœur et sans
âme, tremblant de peur, s'enfuirent la queue entre les jambes en Castille.
Les Lusitaniens étaient tellement heureux
de leur victoire, presque trop facile, qu'ils croyaient
qu'elle tenait plus du miracle que de leur bravoure ! L'on
parlait déjà de construire une belle église ou cathédrale en
style manuélin en l'honneur de Sainte Marie, pour la remercier
de cette victoire qui garantissait l'indépendance du Royaume du Portugal.
Conclusion :
Nous pouvons dire en guise de conclusion
et avec beaucoup d'émotion que...
-
C'est l'heure, le temps de la rédaction
est fini, je vais ramasser les copies, dit maîtresse ajoutant les gestes à la
parole.
En même temps, je pestais contre
moi-même : une fois de plus je m'accusais d'avoir été trop lent et
incapable de rédiger cette maudite conclusion.
Au même moment, le totem coordinateur de
la vie au village, droit dans ses bottes son corps robuste de
granit, le clocher de l'église de Notre Dame du Rosaire, carillonna
avec majesté les 10 coups. Il était 10h du matin.
-
On peut sortir Maîtresse, criaient les
plus rapides.
Et moi, oubliant déjà la pauvre conclusion
de ma rédaction, je sortais aussi dans la cour de récréation.
***
Wald croyait que son papy, comme le
Connétable Dom Nuno Alvares Pereira pouvait aussi changer le cours de l'Histoire.
Mais les histoires de papy s’écrivaient seulement
avec un petit « h ». Par
contre ses histoires pouvaient voir le jour aussi brusquement que le vent du
désert change de cap. Et comme d’habitude son histoire commençait par :
-
" Il était une fois..." un
garçon nommé Jésus de Nazareth au caractère bien trempé, fils d'un vaillant
charpentier que certains veulent passer pour pauvre, mais en réalité assez bien
argenté, qui se mit en tête de changer le monde...
-
Comme toi papy, dis Wald en le coupant
dans son élan.
-
Mais que dis-tu là, je ne veux pas changer
le monde, je ne veux qu'améliorer ce pauvre Portugal satanlazariste,
assena-t-il d'un visage fripé comme s'il parlait à d'autres personnes que moi.
-
Tu es trop jeune pour comprendre. Mais
tous ces hommes qui se prétendaient uniques, providentiels,
supérieurs, qui ont voulu tout changer, de fond en
comble, au nom d'un Dieu, d'une idée dite nouvelle, d'un Homme dit
nouveau, ces monstres ont emprisonné, torturé, massacré, tué des millions de
personnes au nom de ce que les arrangeait. Ils ont fini par laisser le monde en
pire situation qu'ils ne l'ont trouvé.
-
Comme Satanlazar qui …
-
Mais, chut ! Tais-toi mon pauvre
malheureux ! Intima-t-il Wald avec
autorité et gravité, comme s’il avait mis en danger la sécurité publique. Te
rends-tu compte du danger, te rends-tu compte de ce que tu dis ? Chut !
Ce n'est pas une histoire pour des petits enfants comme toi.
-
Mais je ne suis pas petit, protestait Wald
sans avoir la confiance qu’il attendait de son papy.
***
Grand-père pouvait me dire de me taire. Il
pouvait me dire que je n'étais qu'un enfant. Néanmoins, l'enfant que j'étais
voyait des attitudes, des comportements qui me faisaient croire que quelque
chose d'important n'allait pas bien au village. Bien sûr, je ne comprenais pas.
Les adultes sont compliqués, même très bizarres, parfois. C’est pourquoi, tout seul, j'essayais d'ouvrir
les yeux et encore plus les oreilles.
***
Wald l’Espion
Grand-père se passe la main dans ses
cheveux ! Est-ce un tic ou est-il devenu fou ?
Un soir, je fus très surpris de voir mon
papy dans l'obscurité du coin de l'église communiquer par des
gestes avec son ami Olivério. Il se passait la main dans les cheveux,
comme un peigne, à chaque fois qu'il voulait désigner une personne. Je me suis
demandé : mais qui pouvait bien être cette personne dont on n'ose même pas
prononcer le nom ?
Elle devait être
vraiment méchante pour faire si peur, même aux adultes ! J'ai
commencé à ne pas me sentir en sécurité, moi aussi. Je suis devenu méfiant et
plus attentif à tout ce qui se passait. Je regardais, j'écoutais, je
surveillais tout et tous. Je suis devenu un espion. Mais malgré mes efforts
d'acuité, au bout d'une semaine, toujours rien. J'étais certainement
mauvais en espionnage comme je l'étais aussi en mathématiques.
-
Tu dois encore faire des progrès, me
disait maîtresse Imelda en fin de trimestre.
-
Oui maîtresse, je vais faire des progrès,
lui disais-je d'un ton de voix brillant comme la lame du couteau de grand-père
au soleil.
Mais dans une voix douce, presque
inaudible, je me disais :
-
Je vais faire encore des progrès pour te
plaire ma petite maîtresse.
Ensuite, focalisant ma pensée sur les
gestes de grand-père, passant la main sur ses
cheveux, je me dis, d’un ton de voix décidé et audacieux, prêt
à partir au combat pour le défendre :
-
Je vais être un bon espion pour te sauver
mon petit papy !
***
Les invités
Je commençais à observer que quelques
paysans du village étaient convoqués régulièrement chez le père Trampoline.
D'autres étaient invités, je riais du verbe inviter, à se présenter devant l'administration de Soutugal, le chef-lieu de canton.
L'invitation était un
écriteau qui puait l'odeur de José Coz, le croque-mort bossu du village, après
qu’il eut tripoté les cadavres. Il était rédigé avec autorité, sur un
mauvais papier délavé et transparent, en grosses lettres noires que le
régisseur du village affichait au vu et su de tous, juste à côté de l'entrée
principale de l'église. Personne ne devait l'ignorer.
Les invités restaient absents du village pendant trois
ou quatre jours, parfois plus.
Avaient-ils été emprisonnés à Soutugal ?
Avaient-ils été battus ? Parfois l'on entendait parler de brimades. Des
brimades, je n'avais jamais entendu ce mot et n’en comprenais pas du tout le
sens. Je demanderai à maîtresse Imelda ou à sœur Rachel, bien que celle-ci prétende parfois que je me mêle de choses qui ne
regardent pas l’enfant que je suis encore.
-
Wald, mon petit profite d’être un
enfant ! Ça passe si vite mon joli lapin, me disait-elle avec un sourire
de tendresse.
-
Ne t’en fais pas tatie Rachel lui répondais-je
avec un doux regard. Puis retournant à ma pensée.
-
Ils ont dû être punis, comme nous à
l'école, par maîtresse Imelda, me demandais-je.
Ce que je remarquais avec une certaine
inquiétude, c’est que de retour au village, les dits invités, n'avaient plus
leur superbe d'avant. A vrai dire, ils n'étaient plus les mêmes. Le soir, en
revenant du travail des champs, ils n'avaient plus envie de faire des blagues,
de rire, comme d'habitude. Ils marchaient la tête basse, ne parlant à personne
et plus fanés que des champs de maïs sous le soleil de plomb de l'été.
J'ai appris, plus tard, que les autres
villageois étaient au courant, mais ne
voulaient pas en parler de peur d’être les prochains sur la liste.
Mais moi j'étais pris d'une inquiétude qui
m'étouffait. Je me posais des questions de toutes sortes où je voyais la vie
aux couleurs de la nuit.
Les cauchemars avaient pris l’angoissante
habitude de se faire inviter dans mon sommeil, malgré moi. Mais comment faire
pour empêcher ces intrus de la nuit. Le pire de tous fut celui de la P.I.D.E. qui
était venue arrêter grand-père.
Dans les lieux d’ombre, les coins de rue,
les endroits peu fréquentés du Village mes oreilles indiscrètes entendaient des
conversations tenues par les adultes à
voix basse, surtout la nuit, qui ne me
rassuraient point. Tout cela m'intriguait et m'inquiétait encore plus. Je ne me
sentais plus en sécurité. Moi qui mangeais pour deux, tout d'un coup je ne
mangeais que comme un moineau de gouttière.
***
Il a peur que nous n'ayons pas peur
Mon poids de moineau mit la puce à
l'oreille de mon grand-père. Un soir il vint s'asseoir à côté de moi sur le
seuil de la porte d'entrée et me dit d'un air trop sérieux et inhabituel :
-
Je sais que tu n'es pas un enfant. Enfin,
tu es un enfant qui n'est plus un enfant.
Il me regardait différemment et son regard
semblait vouloir m’en dire plus que ses paroles. Passant sa main sur mes
cheveux, comme il le faisait d'habitude, il me dit à voix basse:
-
Il ne faut pas évoquer ce nom-là ! Et il joignit
à la parole le geste de passer sa main sur ses cheveux, pour évoquer le
dictateur de Lisbonne. Après un court silence, il ajouta:
Le simple fait de parler de cette merde
attire toutes les mouches du pays, me dit-il en me regardant fixement dans les yeux.
-
On n'est pas des moutons apeurés devant le
loup, ajouta-il en esquissant à nouveau un sourire malin tout en bombant les
épaules.
Après quelques instants il me dit:
-
Mais lui aussi il a peur que nous n'ayons
pas peur mon petit Wald.
Je venais de trouver la réponse à mes
questions. Cependant le plus important de tout était que, je venais de
découvrir qu'il fallait se méfier des mots qui pouvaient devenir des maux. Ce
jour-là, j'ai compris aussi pourquoi grand-père me conseilla:
-
Il faut tourner sa langue sept fois dans
la bouche avant de parler. Puis me posant sa main sur les épaules comme le
faisait jadis mon papa, il ajouta :
-
On dit aussi qu’il vaut mieux se mordre la
langue avant de parler qu’après avoir parlé.
***
Les mots
N’étant qu'un enfant, sachant à peine lire
et encore moins écrire Wald aimait pourtant les mots. Ils étaient déjà à ce
moment-là la nourriture de son corps, la chaleur de son
cœur, la musique de son âme. Wald aimait les mots par leur orthographe qui leur
donnait une forme physique, un aspect et une image. Les mots ressemblaient à
des personnes. Chaque mot avait sa personnalité, son originalité. Wald aimait
les regarder, les déshabiller, les comparer, les séparer, les associer, les
décortiquer et, dans leur plus au moins belle beauté, selon le temps, mais
aussi selon l’espace, leur faire sortir les vers du nez.
Wald aimait la manière de les dire et les
différents accents pour les prononcer.
Sa maîtresse Imelda se transformait
volontiers en crème au chocolat pour inculquer à Wald et ses petits camarades
le goût de la langue portugaise, aussi bien écrite que parlée. Elle affirmait,
avec une conviction quasiment religieuse, que le portugais était une partition
de musique de fado, mais aussi de samba, de morna, de kudurro selon l'endroit
du monde où il était parlé.
-
Sachez que notre langue est une des
langues les plus parlées dans le monde et sur tous les continents,
affirmait-elle avec un rien de fierté qui dansait joyeuse dans le blanc de ses
yeux verts.
Elle prétendait, en fanfaronnant, que sa
richesse phonétique de plus de 3 000 phonèmes la classait au 1er rang des
langues européennes.
Cette flamme lusophone réveillait, dans une
moitié de Wald, une sorte de nostalgie de la tendresse et de la douceur
tropicale de la langue portugaise. Néanmoins dans l'autre moitié de Wald
vibrait aussi le rythme musical et l'attitude noble de ces hidalgos
paysans parlant un espagnol castiso de l'autre côté de la frontière toute proche.
Mais au fond, Wald était surtout un
croyant convaincu de la religiosité des mots dans toute langue. Il aimait
écouter avec attention leur effet et vibration sur les cordes de son coeur.
Mais Wald était aussi attentif aux émotions que les mots déclenchaient chez les
adultes. Il constatait avec délectation et satisfaction que certains mots
étaient doux comme les caresses de son grand-père David, mais d'autres mots semblaient
contenir autant de venin que le cœur de Satanlazar qui empoisonnait de maux la
vie quotidienne à Roustina.
***
Le diable ou le bon dieu
Etant donné le jeune âge de Wald, il ne
connaissait rien des maux de Satanlazar. Il ne savait pas grand-chose du manque
de liberté d’expression, de parole, d’opinion, ni du non-respect des droits
fondamentaux du citoyen au Portugal depuis la prise du pouvoir de Satanlazar en
1932.
Bien sûr en observant ce qui avait été la vie
de ses parents et la sienne en Angola, en voyant la vie de merde à Roustina ,
le mot de cinq lettres était de son
papy, et dans tous les villages environnants, en se rendant compte que les villageois
de tout le Portugal et, surtout du nord, fuyaient par milliers, il ne pouvait
que se douter que quelque chose n’allait pas avec ce Monsieur de Lisbonne dont
on n’osait pas parler ouvertement, que l’on ne connaissait pas, mais qui d’une
façon invisible était présent partout.
Mais Wald savait qu’il le détestait. Il le
détestait parce que presque tout le monde au village, sauf les riches et
Monsieur le curé le détestaient. Il le détestait parce que son grand-père le
détestait, mais aussi parce que c'était à cause de lui que son papy s'était
fâché tout rouge contre lui. On aurait dit alors le fleuve Douro en crue au
début du printemps.
Avec une colère inhabituelle, son papy
l’avait comme frappé avec ces mots : Mais, chut ! Ferme-là toi ! Il
n’avait jamais imaginé que son papy puisse lui parler de la sorte. Il s’en fut
allé pleurer en silence dans sa chambre pendant des heures. La portée de ces mots
devrait être nuancée. Peut-être devrait-il penser que la dureté de ces mots
était due à un moment d’irritabilité provoquée par de la fatigue ou les aléas
de la vie. Mais ces mots venaient de son papy, de l’être qu’il chérissait le
plus. Il se sentit trahi, méprisé ou quelque chose de pire qu’il ne parvenait
pas à définir.
Mais ces mots marquèrent au fer rouge sa
sensibilité, son amour-propre, son amour de petit-fils pour son papy adoré.
-
Comment as-tu pu me faire cela ? Wald
ne comprenait pas.
Pendant plus d'une semaine ces mots
martelèrent son corps, son cœur et son âme. Il ne pouvait pas dormir et quand
cela lui arrivait, c'était pour faire des cauchemars. A l'école il ne parvenait
pas à tenir en place et surtout, il ne parvenait pas à se concentrer.
Mais cher lecteur, veux-tu savoir le
pourquoi et le comment du malaise de Wald. Fais comme moi, assieds-toi confortablement
dans un fauteuil, prends éventuellement un stylo et un cahier pour noter ce qui
attire ton attention et surtout, écoute-le :
***
Un lundi matin vers 11h, maîtresse Imelda
m'avait aussi ridiculisé prétendant que j'étais dans la lune. J'étais surtout à
jeun car, depuis quelques jours, je faisais le chemin de croix de la
contrariété. Mais le fait d'être aussi dans la lune n'était à première vue
pas un problème pour moi, c’était plutôt le contraire.
A en croire l’Emissora Nacional, que j'écoutais sur une vieille radio
avec grand-père le dimanche après-midi, les soviétiques et les américains se
battaient, en astuce et technologie,
pour accomplir les premiers le grand
projet d'arriver sur la Lune.
Moi, j'y étais déjà selon ma maîtresse,
mais je ne le savais pas ! Ce qui me déplaisais, pire encore, ce qui me faisait
honte, c'est qu'elle avait tambouriné dans toutes les classes, des grands et
des petits, qu'en m’approchant de la Lune, et par conséquent du
soleil, ma cervelle s'était desséchée et que maintenant, je me comportais i-dio-te-ment. Rien à en tirer, dans la
Lune, avait-elle dit dans un souffle de désespoir et de reproche.
***
Ces mots de sarcasme de ma maîtresse me
blessèrent et me firent mal, bien plus que les coups de règle assénés dans les
mains pour chaque règle de grammaire ou théorème de maths erroné. Les maths ont
toujours été ma torture à l'école.
Par contre, grand-père avait fait la
connaissance de la torture lors de sa première visite au camp de concentration
de Tarrafal. Lui, il n'avait pas seulement pris des coups de palmatoria, mais aussi des chatouilles
électriques dans ses bijoux de famille.
J’aimais les livres, sauf le manuel de maths que la
simple vue me donnait des coliques. J’aimais les mots, j'aimais jouer avec les mots en classe, à la
maison, dans la rue. L’épreuve
d’expression écrite était pour moi une sorte de jeu dans la cours de
récréation. Je crois que les, les mots étaient o meu governo de salvação nacional, c'est-à-dire mon gouvernement
de salut national. C’est une expression que j’entendis à la radio, que j’ai
voulu faire mienne sans comprendre la signification, mais c’était ainsi que je
parvenais à rentrer dans le monde des adultes.
Cependant, les mots de la maîtresse me
fendaient le cœur et ils coupaient à vif mes chairs tendres comme des lames
acérées. Elle avait condamné mon ego à ramper par terre, un peu comme les
pauvres serpents, classés dans la catégorie des mauvaises créatures par la
création Divine.
-
D’ailleurs, qu'ont-ils fait les serpents
pour mériter ce choix du Créateur, me demandais-je révolté, copiant
ainsi le comportement de non-conformiste de grand-père.
***
La Découverte du Bien et du Mal
Je ne savais pas pourquoi mais, petit à
petit, je découvrais qu'à la surface des eaux, pas claires du village,
flottaient d'un côté des silhouettes
molles conformistes et de l'autre côté, des durs à cuire
non-conformistes.
J’observais aussi qu’après les récoltes de la
fin d'été l'on séparait les bons fruits des mauvais :
Le bon raisin était séparé du mauvais. On
faisait de même avec les figues, les pommes de terre et les pommes de l'air,
ajoutais-je en moi-même pour me moquer.
Mais pour me moquer de qui lecteur
d'après toi ?
Plutôt donner libre cours à mes
accusations à l’égard des adultes. Elles étaient déjà prêtes à s'embarquer sur des routes maritimes jamais naviguées. Je
suis donc venu me planter devant mon grand-père avec un air de guerrier
insolent. Mais grand-père d’un sourire américain de hollywoodien me demanda
-
Que veut-il mon petit Wald ? Je
n’allais quand même me laisser abattre par son sourire supérieur et lui dis-je :
-
Papy, dis-je accusateur, mais pourquoi les
bons fruits s'en vont à la ville, à Lisbonne, et pourquoi au village ne restent
que les mauvais ? Pourtant ce sont les mauvais fruits, en restant au
village, qui tuent la faim de ces pauvres villageois. Ces mauvais fruits, en
fin de compte, ils ne sont pas si mauvais puisqu’ils maintiennent les gens
debout, en les nourrissant tant bien que mal, en leur permettant non pas de
vraiment vivre, mais de survivre.
Papy
ne dit rien et semblait prendre le temps de la réflexion. J’ai pris les devants
changeant de stratégie :
-
Papy, demandais-je encore, mais avec un
regard d’agneau maltraité par le loup. Suis-je un bon ou un mauvais
fruit ?
Grand-père me regarde avec un grand
sourire et me dit :
Viens dans mes bras mon petit garnement
sauvage et arrête de toujours vouloir courir et te gratter les fesses en même
temps.
L’expression de papy me fit rire aux éclats.
Le soleil brillait à nouveau dans mon ciel azur.
Mais il y avait parfois une sacrée
confusion dans cette jeune tête qui ne cherchait qu’à comprendre la
vie.
-
Mon Wald, mon petit lapin blanc et noir, il
faut prendre de la distance par rapport aux choses et ne pas se fier aux
premières apparences. Me dit grand-père
se donnant des airs de vieux sage grec, puis plus proche de moi :
-
Souvent, ce qui
était bon auparavant est mauvais aujourd’hui et vice-versa. Qui sont les
bons ? Qui sont les mauvais ?
Mon cher
lecteur, que faire, que dire aux sujets de sa majesté en chef suprême de
Lisbonne qui vivent dans ce Portugal au-dessus duquel brillent les étoiles de
la vérité indiscutable et de l’apparence ?
-
Nem tudo
o que brilha é ouro Wald, ce que voulait dire que, ni tout ce qui brille est de
l’or affirma grand-père avec sourire et condescendante pour mon âge, mais aussi
avec affection.
-
Je t’aime mon papy David ! Dis-je
naturellement peut-être en guise de remerciement.
***
Le Berger de Roustina
Du haut de sa chaire, chaque dimanche,
père Trampoline dirigeait avec son bâton de berger la vie au village. Il
fallait bien mener ce joli troupeau selon les volontés des dieux. Celui de
là-haut, mais en passant par celui de Lisbonne selon la voie hiérarchique et
les commandements exigés. Il n’était que le bâton qui sert de tuteur ou bien de
châtiment pour mener à bien le troupeau vers l’enclos du salut et de la
récompense finale. La mission qui lui avait été confiée devait s’accomplir
selon la volonté supérieure des principes prescrits de séparation du bien du
mal.
-
A Roustina, comme dans ce pays, il y a
deux classes de brebis : les bonnes brebis et les mauvaises. Je ne permettrai
jamais, de mon vivant, que ces galeuses noires entraînent les belles brebis blanches
dans de mauvais chemins.
***
Bien sûr lecteur, il est clair, comme
l'eau de roche qui gicle de la source du Jourdain dans le mont Hermon, que pour
le père Trampoline la couleur blanche symbolisait le bien, le bon côté des
choses, tandis que la couleur noire symbolisait tout le contraire : la
tristesse, le mal et les ingrédients qui ne convenaient pas à ses invités, ni à
sa tambouille culturelle .
***
Les couleurs
Lorsque grand-père après la messe
dominicale, mettant de l’eau dans le vin de messe, essaya de secouer l'arbre des
convictions du père Trampoline, celui-ci resserra avec agacement son col blanc,
reboutonna avec frénésie les premiers boutons de sa soutane noire et, tout en
fermant bruyamment la porte couleur de sang de la sacristie, chantonnait d'une voix douçâtre de curé qui ne faisait pas
de mal à un juif:
-
Mais
mon fils, David, Dieu le veut ainsi.
-
Pourquoi Monsieur le
curé vos galeuses noires entraînent les belles
brebis blanches. Pourquoi ne serait-il
pas le contraire ? Pourquoi ?
-
Cela ne se peut David,
vous le savez bien !
-
Non ! Mais pourquoi, homme de Dieu, dites-vous
qu’il fait noir, quand en réalité il fait obscur ? Pourquoi dire
travailler au noir, quand la chose exacte c’est travailler sans être
déclaré ?
Pourquoi Monsieur
le curé toujours vouloir culpabiliser l’homme noir, lui qui, fut victime des
coupables.
Pourquoi l’homme blanc, a-t-il obligé
l'homme noir à travailler pour lui, pendant des siècles, sans solde et sous la
menace du fouet et de la torture ? Où se
trouve la blancheur du cœur de l’homme blanc ? Pourquoi continuer à traiter de
paresseux celui dont la vie n’a été que travail forcé ?
Pour l’homme blanc travailler n’est-il pas
être gratifié avec de l’argent, tandis que pour l'homme noir cela signifie, travailler
en blanc au prix de sa vie !
Serait-il parce que l'homme blanc a voulu
ignorer et abaisser la culture et l'histoire de l'homme
noir que celle-ci ne serait pas glorieuse ?
Mais Monsieur le curé l'histoire
n'aurait-elle pas ses sources en Afrique et l'homme, sous toutes ses
formes et couleurs, ne serait-il pas un descendant d’un homme noir ?
-
David, à vous écouter l’on dirait que vous
êtes un subversif de ces matérialistes moscovites qui n’ont pas de place dans
ce Portugal défenseur de la chrétienté et des valeurs de l’occident. Pourquoi,
Monsieur David, vouloir démolir l’œuvre parfaite de Dieu. Osez-vous, mon
frère, ne pas croire à la vérité divine.
Humilité, humilité mon fils devant le Seigneur.
La prière, la prière !
***
Wald ne faisait pas toujours attention au
monde des mots des adultes. Il préférait vivre dans le sien qui lui rappelait
le ventre et la douce poitrine de sa mère.
Cependant, il y avait des expressions, des
mots, qu’il écoutait dans la rue ou dans les conversations masculines,
agrémentées de petits mots d'oiseau ou de mots de menus à la sauce très poivrée.
Il entendait parfois des mots de protestation, de révolte, où la plupart du
temps le bouc émissaire était le sexe ou la religion.
Ces mots étaient une sorte de passeport
pour traverser et après aller au-delà de la frontière de l'enfance, néanmoins
Wald pensait qu’ils fanaient la fraîcheur de ses vertes années.
***
Les amours de Wald !
Wald n’est pas resté toujours un enfant. Chaque jour,
comme toi lecteur il vieillissait d’un jour, puis d’un mois, d’une année, des
années. Il est devenu adolescent, il connut la jeunesse, ensuite l’âge mur et
la vieillesse. Penses-y lecteur, c’est ainsi pour nous tous !
Mais la période dont on veut parler est celle où Wald
était encore un enfant qui voulait pourtant être plus vieux que son âge. Mais il
était bien le petit fils de son papy. Comme lui, il prenait goût à l’art de
raconter. Eh ! Bien cher lecteur
tend bien les oreilles et écoutons ce
qui va dans le cœur de Wald. Certainement que papy, qui aime parler autant
qu’écouter, ne doit pas être loin. Cependant l’on peut se demander pourquoi et
à qui parle cet enfant précisément ? Mais chut !
-
Ma mère, je l'aimais comme ma mère, mais
aussi comme cette Vierge Marie allaitant l'enfant Jésus d’un tableau de
Murillo, dont une copie jaunâtre était accrochée au mur de la salle à manger de
notre maison de Nova Lisboa.
Ma petite cousine, la chipie, je l’aimais
comme un cadeau de Noël.
Mais maîtresse Imelda je l'aimais avec des
mots étranges de douceur qui commençaient à fleurir dans le jardin de mon cœur.
J'aimais particulièrement la regarder. Elle était ma princesse enchantée du
château d'Almourol, une romantique création de Dieu, située sur une île
rocheuse en plein milieu du Tage près de Santarém.
Après la classe,
maîtresse aimait se mettre du rouge à lèvres en cachette. J’adorais
sa beauté de princesse, mais je détestais écouter la mélodie des mots de sa
chansonnette en honneur de son Manuel. Pourquoi avait-elle besoin de me faire
souffrir de jalousie. Etait-elle donc aveugle à mon cœur ?
J'aime, j'aime
J’aime mon petit homme
Après toi
Ô mon joli chéri
Je n’aime plus personne !
J’aime, j’aime
Main dans la main
Je me sens tellement bien !
Le dimanche après-midi
Je vais repasser mon linge
Et ma plus belle robe aussi
Pour me promener le soir
Dans les bras de mon chéri.
Un de ces jours, je vais me marier
Mon Manuel sera mon mari
J'aime, j'aime
J’aime mon petit homme
Après toi
Ô mon joli chéri
Je n’aime plus personne !
!
!






























