Il était une fois un Loup bien Spécial
par
Virgile ROBALLO
par
Virgile ROBALLO
- 40 ans de paix ! Clame Satan Lazar.
- Âne mort, foin au cul ! Proteste Grand-père dans un cri qui ne se veut pas fataliste, mais qui se dit que le meilleur finira bien par arriver un jour.
Dans le monde libre de l'époque, toutes les radios ou
presque évoquaient à chaque bulletin d’informations les événements concernant
les atrocités commises en Angola. Radio Lisbonne resta curieusement sourde
comme une taupe. Rien ne passait. Rien ne filtrait. Rien n’existait. Au
bout d’une semaine Le Chef en titre depuis plus de trente ans sans contestation
aucune possible et autorité suprême après ou avant Dieu selon l’intérêt du Bled
National permis enfin que l’on évoque le sujet, mais avec les plus grandes
précautions.
Il ne s’agissait que d’un petit groupe de bandits terroristes, que
l’on pouvait compter sur les cinq doigts de la main, venant de l’ex-Congo belge
voisin avait perturbé l’ordre sociale dans notre belle province d’outremer de
l’Angola. Mais ils furent aussitôt mis aussitôt hors d’état de nuire par
nos fidèles et héroïques forces armées. Le calme et la joie de vivre entre
blancs et noirs en Angola continuait d’être un exemple pour le monde
décadent, dégénéré et de pagaille des démocraties.
Grand-père apprit la vérité tragique angolaise par « Radio
Moscou », que selon le mentor de Lisbonne ne disait pas la vérité. C’est
vrai que papy se méfiait de la guerre des ondes. Il écoutait les étrangères en
cachette et la radio nationale au vu de tous. Ensuite il lisait entre les
lignes, comme il disait avec un sourire qui voulait dire davantage et tirait
ses propres conclusions.
Sans être vraiment surpris par la tournure des événements grand-père
accueillait la croissance de violence
meurtrière, du côté des opprimés et du côté des oppresseurs, avec une crainte
pour les siens, pensant toujours que sa petite famille échapperait au pire.
Cependant au bout de deux semaines une lettre envoyée par Armando
à ses parents arriva et mis tout le village de Roustina dans les pleurs et la
révolte.
Comment ces sauvages-là avaient-ils osé toucher et pu tuer un blanc,
protestait Monsieur le Curé.
Dans le cœur de grand-père il n’avait pas de ressentit vers
ces hommes noirs, mais de la douleur, une douleur qui lui enlevait toute
envie de vivre. Il se disait en lui-même qu’un père était indigne de vivre
après la mort de son fils, mais aussi de celle de sa bru. L’ordre des choses
n’était pas respecté et le raisonnable n’existait plus. Alors où était la volonté
de vivre. Il n’en avait plus !
Des pleurs, des douleurs chaque jour continuaient de grossir
chaque jour le débit, aussi bien du fleuve angolais Kwanza que du lusitanien
Taje. Cependant de son embouchure ne soufflait ni bon ni mauvais vent. Rien.
Ainsi par un miracle de plus de Notre Dame de Fàtima, les coups de
ciseau de la censure, coupant chaque jour dans le vif du corps de Marie Liberté
apprenaient à celle-ci, que les problèmes dont on ne parle pas n’existent pas.
Par sa grâce divine, notre
Portugal continuait de vivre la vie dans la paix la plus tranquille du Monde
Civilisé.
Grand-père, depuis la lettre tragique avait perdu cette foi-là.
Néanmoins au fond de son cœur sacrifié restait une petite étincelle d’espoir en
ce qui concernait son Wald. D’après un griffonnage nerveux en bas de la
deuxième page sale et jaunâtre Armando insinuait que le gamin se serait
peut-être enfui et caché dans la sacristie de la chapelle Sainte Madeleine,
voisine du malheureux Musseque de Lixeira.
Depuis que cette supposition lui était parvenue Grand-père remuait
toute la terre, ainsi que toute la saleté des décharges à ciel ouvert de Lisbonne à Luanda. Il croyait
ainsi exorciser la mort de ses enfants dans la recherche de son petit-fils. Si
au moins il était resté en vie, la vie aurait vaincu la mort, la douleur serait
moins sombre et le tunnel s’ouvrirait vers une lueur d’espoir.
Et la lumière se fit ! Cinq mois après les ténèbres du 15
mars Wald arriva de Lisbonne à dos de jument en compagnie de son papy. Le
village presque tout entier et même Monsieur le curé voulaient organiser une
fête. Grand-père, n’avait pas l’âme à de telles manifestations festives.
Regardant Monsieur le curé dans les yeux il lui dit:
–
« Burro morto, feno no rabo ! « ce
qui voulait dire: A âne mort, foin au cul !
* * *
Comme la reine Jézabel
Nous étions en plein mois de juillet de
1961. A huit heures du matin le soleil brûlait déjà comme l’eau de vie dans la
gorge de grand-père
David. Il venait d'être torturé, comme le
Portugal, par une méchanceté de plus de
ma grand-mère Isabel. Dois-je l'appeler grand-mère ? Était-elle une
grand-mère pour moi ? Rien est moins sûr mon lecteur ! Ce que j'ai
découvert plus tard, peut-être en écrivant ces pages, c'est que son cœur était
de pierre et cruel comme celui du personnage
biblique la reine Jézabel. De ses yeux ne sortaient jamais des larmes
mais des regards rouges de méchancetés.
Grand-père fut surpris de ma présence.
Premièrement il baissa les yeux, puis j'ai cru apercevoir un regard triste et
embarrassé. Il avait dans sa main droite un petit verre translucide. Se
tournant vers moi il fit un geste de bonne santé et me dit :
-
C’est pour tuer «o bicho» c’est-à-dire,
c'est pour trucider le ver. Il s'en suivit un rire jaune qui se voulait
quelque peu amusé. Mais aussitôt un air de joie éclaira son visage et comme
s'il venait de me découvrir à l'instant il ajouta maintenant en plaisantant:
-
Mais c'est mon petit Wald, mon Waldinho.
Comment va mon petit lapin blanc et noir ! Viens dans mes bras, viens là mon
petit sauvage !
***
Rentre lecteur ami
Je suis là ! La porte est ouverte ! Rentre
lecteur ami, sois le bienvenu. Il est temps que tu sois salué aussi. Prends ce
verre de porto. Buvons à notre amitié, puis tout au long du chemin de ce récit
marchons et parlons ensemble.
Mais ne va pas croire déjà, que si
ma grand-mère était méchante comme la reine Jézabel, que mon
grand-père était une saloperie comme l’était l'ignoble roi Achab, son époux.
Non, pas du tout ! Mais si tu me prêtes
attention tu vas comprendre. Mon grand-père n'était pas un roi. Non, mon cher
lecteur. Mon grand-père était mon grand-père. Il était mon royaume, il était
mon âge d'or, il était mon...
Oui, mon ami lecteur. J'ai bien vu que mon
petit Papy parlait ainsi pour dissimuler la douleur qui brûlait en lui. Je
crois que le dit ver qu'il voulait tuer, plus haut dans ce récit, était ma
grand-mère!
Mais, en me voyant, le visage de mon
grand-père se transforma complètement. Dans son regard se levait un soleil de
juillet à la lumière tamisée de douceur. Son visage se couvrit de joie et d'une
chaude tendresse. J'ai senti tomber sur mes épaules un manteau protecteur. Un
manteau blanc comme celui des amandiers en fleur au mois de janvier en Algarve.
Ça me réchauffait le cœur. Je me sentais comme un petit prince heureux en
compagnie de mon papy.
* * *
A mourir de rire!
J'ai compris un jour, plus tard, que
Grand-père ne tuait “son ver” au petit déjeuner que lorsque grand-mère lui avait
fait son horrible reine Jézabel la veille ou la nuit. Mais ça, je
ne pouvais pas le savoir. Ce que je
savais c'est que je voulais l'oublier, elle, pour mieux me rappeler du
personnage rieur qui était grand-père.
Écoute lecteur, c'est à mourir de rire :
Une fois, mettant le nez là où je ne devais pas, mais poussé par certaine
curiosité enfantine, j'ai entendu dire en aparté par grand-père une chose, mais avant d'aller plus
loin il faut fermer ton nez mon cher
lecteur !
La chose concernait le manger et le caca
des riches du village. Selon lui, les riches avaient beau prendre pendant de
longues heures du café au lait avec des tartines de brioche dorées à l'huile
d'olive de Penamacôr, leur caca comme eux, ne servait à rien ! Il était
mou, sans consistance et ne tenait même pas debout. Rien à voir avec celui des
pauvres.
Mais lecteur, maintenant respire et
passons à l'autre aspect plus agréable de la vie, la nourriture terrestre.
***
«Quem não manduca, não
trabuca»
Mon grand-père était paysan la semaine,
négociant en bétail le week end et contrebandier presque toutes les nuits.
Grand-père prenait donc un petit déjeuner consistant. Il prétendait que «Quem
não manduca, não trabuca», expression populaire qui signifie
que celui qui ne mange pas ne peut pas bien travailler.
Il buvait une chope de gémada,
un cocktail composé d'un quart de vin, d’un œuf battu et d’une cuillerée de
sucre. Sans se laisser rattraper par le soleil, il prenait le temps de
déjeuner. Avec sa main gauche il caressait la chope d'argile rouge décorée avec
son Zé-Povinho, le symbole du portugais moyen. De la main droite, il coupait en
petits morceaux une bonne tranche de pain de seigle qu’il beurrait,
se servant avec savoir-faire du dos de son couteau Opinel qui ne le quittait
jamais. Il se réservait volontiers. C'était un plaisir de le voir couper avec
fierté un bon carré de beurre qui provenait du lait de ses vaches. Tout cela
accompagné d’une belle tranche de jambon cru, séché pendant trois mois dans la
fumée de la cuisine et quelques rondelles de saucisson paysan «
o saloio » qui tranquillisait son estomac jusqu’à midi et,
parfois plus.
* * *
Fort comme un turc et gai comme un
portugais
Mon grand-père, même s’il n’était pas
grand par la taille, était large d’épaules. Il était capable
de soulever du premier coup une charrette à bœufs faite de bois de
chêne. Le jour où l’on ramassait les pommes de terre, il voulait épater
les jeunes hommes et se faire admirer des filles. C'étaient
des paysannes à la tête couverte par un joli foulard décoré de
ramages aux couleurs vives sur un fond noir. Selon le dire des anciennes, il
protégeait de la chaleur autant que du froid.
Quelques années avant sa mort, à Blois
dans le cœur de la France, quand on lui demandait son âge, il répondait
d’un sourire malin :
- Je vais dans mes
quatre-vingts,
Mais, il avait la vigueur
de celui qui en avait quatre fois moins. Je le vois encore avec mes yeux
d’enfant qui brillaient d’un tel plaisir qu’ils se teintaient de reflets de
la couleur des châtaignes, comme celles que l’on ramassait sur les terres de
Nivea, encore dans leurs bogues dorées mais épineuses.
Nivea. Cet autre village se trouvait à
peine à quatre kilomètres de Roustina notre village. Les « roustineiros »,
les habitants de Roustina, parlaient un langage où l’on plie avec éducation et
savoir faire la langue. Les autres, « chapurreaban », c’est-àdire
baragouinaient une sorte de langue avec des « rr », qui ressemblaient
au son des couteaux rouillés et mal aiguisés, tels ceux incapables de couper la
gorge d’un poulet de trois mois, fut-il le plus tendre du
monde.
***
La grenouille
Mon grand plaisir était de me retrouver,
le soir, en compagnie de mon grand-père lorsqu’il était assis sur le balcon.
Le matin, quand je me levais, j’ouvrais
l’œil gauche en premier. A cet âge, j'avais du mal à quitter le royaume des
songes. D'autant plus que, pendant la nuit, j'avais voyagé, de long en large,
dans toutes les contrées de ce royaume sur mon cheval de rêves.
Dès que j’ouvrais l’œil droit, je
ressentais déjà une certaine impatience, celle d’être à nouveau le soir, moment
privilégié qui me permettrait d’écouter les histoires de mon grand-père.
Et hop là, le petit garçon que j’étais,
sautait dans ses petits sabots en bois de châtaignier. S’en suivait un
débarbouillage matinal, le visage éclaboussé par l’eau puisée dans la jolie
bassine en porcelaine de Sacavém. Une nouveauté dans la
maison.
- Eh ! Attention. Ne mets pas de
l'eau partout comme la grenouille en sautant dans la rivière du Freixal,
se moquait grand-père avec humour.
- Mais, mon papyllot, je suis une grenouille sage et douce, pas une de ces
grenouilles de bénitier je suis comme un crapaud qui fait attention, même
à la consommation d'eau. Et arrête de faire la mégère Grand-père !
- Ecoute mon chéri, je dois passer chez
mon ami Olivério. Et ne le traites plus d'hérétique. Tu veux !
- Mais c'est pour jouer avec lui papillot.
- Si tu pars avant que je ne revienne, ne
pars pas à l'école en lévrier, le ventre vide.
- Eh toi, le chouchou de sœur Rachel, la
religieuse du cathé, elle
t'a laissé un pot de marmelade
hier.
- Oui, j'ai de la chance. Elle est une
femme...
- Je sais. Je sais. Je sais aussi que ce
pot est un cadeau de sœur Rachel pour toi, papyllot, mais c'est moi qui
vais le manger en entier !
- A ce soir, petite tête de coing au
ventre de marmelade. Travaille bien à l'école.
- « Até logo avôzinho », ce qui voulait dire, à ce soir papy !
Pour moi, ces quelques mots évoquant le
soir, était une promesse : il allait me raconter une histoire. Il était
une fois… Il était une fois… La musique de ces mots raisonne encore en moi et
sa mémoire un feu de saudade qui ne
s’éteindra jamais !
* * *
Il était une fois...
Il était une fois, une soirée d'été en
plein cœur du mois d'août. Le soleil avait chauffé, chauffé tellement dans la
journée, que l'on pouvait griller des sardines sur les rails du chemin de fer
disait-on au village. Les pierres du balcon étaient encore bien chaudes. Mais
un vent frais soufflait du côté du fleuve Côa.
- Que c'est agréable ce petit vent rafraîchissant après cette chaude
journée. Apporte-moi un petit bâton de réglisse et viens t'asseoir à côté de moi.
disait grand-père content de se retrouver avec son petit-fils.
- Oui, je finis la vaisselle et j'arrive grand-père.
Un tour de chiffon savonné d'un rustre
savon pour laver, un coup de torchon pour sécher et la vaisselle était faite en
moins de temps qu'il ne fallait pour le dire.
-
Voici ta sucette grand-père, disais-je en
lui donnant un bâton de réglisse.
-
Si tu te moques de moi, il n'y aura pas
d'histoire ce soir, disait-il sur un faux ton de menace.
-
Non, non, tu as promis, protestais-je.
-
Je n'ai rien promis, mais tu as pris la
bonne, ou mauvaise habitude d’ailleurs, de me faire raconter des histoires
tous les soirs, en été comme en hiver. Ce qu’ils sont exigeants les
enfants d’aujourd’hui. Dans mon temps les enfants…
-
Arrête ! Je sais que tu vas me dire
qu'il vaudrait mieux élever des cochons que des enfants. La vérité c'est que tu
n'as pas d'histoire à me raconter ce soir. Avec la chaleur ta cervelle est
devenue sèche comme une morue et adieu la mémoire, riais-je de mon
insolence complice.
Comme piqué par une « brejeira »,
une mouche dont la piqûre rendait folle les vaches, mon grand-père se lançait
dans un récit dont il ignorait lui-même la suite. Mais comme d'habitude, se
donnant un air de conteur biblique,
d'une voix venant de très loin, il commença :
-
Il était une fois un pays très mystérieux.
Il y avait un louveteau gentil et beau qui était maltraité par tous
les agneaux !.... Voilà l'histoire est finie et maintenant au dodo mon
petit loup !
-
Papy mais tu te moques de moi! Je veux une
vraie histoire! Je n'irai pas au lit mon méchant papy tant que je n'aurai pas
mon histoire.
-
Puisque tu insistes, je vais te raconter une
très longue histoire qui va durer jusqu'à minuit.
-
Écoute c'est l'histoire d'un pays. Pour certains, ce pays avait la forme d'un
rectangle ressemblant à un parterre de jardin, pour d'autres, il
était une caravelle, arrimée au bord de l'océan atlantique.
Le jardin, bien sage et réaliste, resta
sur place. Cependant, la caravelle, rêveuse et avide d'ailleurs, s'ennuyant de
tanguer, de faire du roulis sans naviguer, se morfondit sans fin,
pendant de longues nuits, et de longues journées. Ouf Wald ! Mais un beau
matin, piaffant d'impatience, la caravelle comme un cheval rompit ses amarres
d'un coup sec et partit en secret.
A
ce moment-là du conte ou de l'histoire comme tu voudras lecteur, grand-père me
prit sur son dos et aussitôt se transforma en cheval qui galopait par monts et
par vaux au-dessus du royaume. Au moindre incident, l'intrépide
cheval se cabrait, hennissait de joie et d'une folle envie de liberté. Quant à
moi, laissant brides abattues à mon imagination, j’étais un fier et glorieux
Chevalier de la Table Ronde, plein de vertus, de courage, d'audace
et de sens de l'honneur.
Je pris ensuite la posture d’un cavalier
paysan, éperonnant une vieille et faible monture qui, à la
fin, avait du mal à avancer en chemin. Sur mon cheval, heureux comme
un roi je criais :
-
Au galop ! Au galop Roppallum !
Le nom de mon cheval imaginaire, dont
grand-père jouait le premier rôle, venait de l’origine latine du nom de la
famille.
-
Mon petit chevalier de la Blanche Lune,
dit grand-père avec un tel esprit que je m'en rappelle encore aujourd'hui, puis
poursuivant son jeu avec moi, votre cheval est fatigué et ne peut plus, ni
galoper, ni avancer. Veuillez descendre. Permettez, seigneur chevalier, à votre
pauvre monture de se reposer.
Grand-père comme un cheval bien dressé
mettait genou à terre pour permettre de
descendre au petit chevalier de la Blanche Lune que je m'imaginais être !
Mais aussitôt, comme s'il avait changé d’avis, il reprit à nouveau son rôle de
conteur. Avec un ton oratoire, qui n'avait rien à envier au célèbre acteur de
théâtre Chaby Pinheiro, il se mit à déclamer en accrochant mes yeux aux siens :
-
Il était une fois un vieux marin portugais
portant pantalon écossais, chemise débraillée, long bonnet rouge et vert sur la
tête, tirant rêveusement sur sa pipe. Regard dans le vide, visage au vent, lui qui jadis avait
bravé la mer, lutté contre la tempête, se sentait maintenant
inutile, seul et abandonné.
Alors
qu’un soleil de plomb écrasait son ombre, il restait là
stupidement assis sur le quai blanc situé sur la rive droite du Taje à
Belém. Rien ne semblait bouger autour, rien à l'horizon, aucune
motivation, ni air, ni vie.
Puis,
tout d'un coup le marin se leva. Comme
par magie, le vide qui l’entourait disparu. Il gagna un
peu en énergie. Se dressant dans le bleu de la mer, grandissant comme un
mastodonte, le doigt pointé vers la terre, il se retourna, regardant en face
l'immensité secrète de l'océan et d'une voix empreinte de colère, interrogea:
« Ô ! Être Humain!
Plus fort que son destin,
Ô ! Portugais téméraire !
Faut-il abandonner le pays,
Affronter la faim,
Supporter la misère,
Souffrir la maladie,
Ô incorrigible Portugais
Ô homme assoiffé,
D’eau claire et de liberté ?
Ô mari !
Ô père !
Ô jeune célibataire !
Ô travailleur !
Ô grande douleur !
Ô fier Portugais !
Faut-il partir au risque de faire naufrage,
trouver la mort,
En quête de liberté ?
En recherche d'une nouvelle vie?
Ô être vaillant !
Ô marin ambitieux !
Ô homme aventurier !
Pourquoi naviguer à contre-courant
Pourquoi remonter au vent
Pourquoi provoquer le destin
Au lieu de laisse la vie aller sous les
vents portants ?
A quoi sert de risquer ailleurs sa vie
Pourquoi ne pas la réaliser dans ton pays?
Dis-moi pourquoi tu t'en vas là-bas?
Vaux-t-il mieux partir,
Faire pousser des graines dans de
lointaines contrées
Ou rester à cultiver nos terres délaissées
Enfin, enrichir nos villes ?
Ô cœur, corps et âme du Portugal
abandonné !
Ô vaine gloire !
Ô avidité de la richesse facile !
Ô toi qui crois que l'herbe est plus verte
et plus tendre ailleurs !
Ô Portugais !
N’as-tu pas de liberté à conquérir
ici ?
Mais tu pars et tu pars hier aujourd’hui,
demain
Tu abandonnes ton village, ta région, ton
pays, ta nation
Tu laisses ta maison, ta famille, ta femme
et tes enfants.
Tu laisses derrière toi ce que tu es et,
ce tout, d'où tu viens !
Retrouveras-tu, dans cet inconnu,
Retrouveras-tu là-bas
Dans cet étrange lointain,
Ô Portugais !
Ce que tu perds chez-toi ? »
Grand-père stoppa tout net ses mouvements
de bras et de corps qui accentuaient encore le drame qu'il était en train de
jouer. Surpris de ce qu'il venait d'affirmer, il se laissa tomber pour un
instant dans un silence profond. Après quelques instants, comme endossant un
autre costume d'acteur, il me regarda avec un sourire, proche de celui de la
Joconde et poursuivit:
Et
voici mon petit lapin
Noir
et blanc
Mon
petit Wald
Mon
grand sauvage
Aussi
beau que son âge !
Es-tu
encore en Angola
Au
lieu d’être ici ?
Je
crois que tu n’aimes plus ton papy !
Mais
si ! Mais si !
Eh !
Bien voici que la dite caravelle
Depuis
des jours la mer sillonne,
Emportant
dans son cœur le ciel de Lisbonne.
C’est
une mouette volant au-dessus des vertes et rouges eaux.
Et
la voilà déjà au loin, la fière caravelle,
La
rouge croix de l'ordre du Christ brodée
Au
cœur de la blancheur de ses voiles,
Bien
haut au vent, joliment hissées.
L'on dirait que sa pensée
Est déjà rivée vers le sans fin.
-
En effet, mon joli Wald, la belle
caravelle, dansait
sur les vagues, dans sa robe de mariée. Elle croyait, avec joie dans sa nouvelle destinée. Derrière
elle, la terre, mais devant, cette volonté d'aller toujours plus loin. Elle pensait, regardez
le joli pavillon vert et rouge avec dans son centre un bouton d'or flottant
dans l'azur. C'est comme un hymne à la joie, une émotion au plus profond de son
cœur qui faisait tanguer son âme. Dieux marins, écoutez les mats qui grincent
et qui rythment le souffle régulier de votre Éole, Grand Seigneur de la haute
mer et de tous ses dieux.
Terriens, regardez là-bas, au loin, le travail de cette coque résistant
à la mer, se mariant avec harmonie au mouvement des vagues, voguant au son du
clapotis ou, de temps en temps, quand cela est opportun, se mettant au diapason
des coups de la mer.
Ô ! Belle caravelle lusitanienne, tu es le nouveau cheval de la mer,
chevauchant la crête de ces vagues crispées et par toi dominées.
Ô ! Fière caravelle voguant et sillonnant avec fierté et liberté. Tu as
tracé à force de courage des chemins, des routes sous différents soleils, tu as
bu dans la soif ce monde liquide dangereux et inconnu.
Ô ! Radiante caravelle drapée de blanc, belle robe de mariée flottant au
vent, malgré ton caractère indomptable, laisse-toi, pour une fois, mener dans
ton glorieux chemin. Aie confiance en ce capitaine portugais plus
qu'expérimenté, il est plus que vaillant.
Tu le sais ! Écris tes mémoires d'un autre âge, tes caprices de belle
caravelle sur les blanches pages d'écume de tes sillages. Accepte enfin de te
laisser guider par la main forte et ferme et le cœur téméraire de
ton lusitanien timonier.
La belle caravelle de lumière va, nuit et
jour navigant.
Ô ! Caravelle ! Tu es chargée de curiosités, tes flancs remplis à ras le
bord de cette volonté de rencontrer de personnes inconnues, toujours avide de
découvrir de nouvelles terres.
Tout vit dans le cœur de la caravelle, tout est en elle.
Ô ! Sainte caravelle, à tort ou à raison,
selon les temps, j’entrevois dans ton âme, une foi nourrie par une flamme, une
promesse d'expansion, de divulgation missionnaire de la foi chrétienne !
Ô ! Mer Océane, Ô ! Vaste mer !
Afin que tu sois nôtre,
Afin que tu sois Histoire
Avant portugaise,
Après française, espagnole ou anglaise
Combien de larmes,
Combien de cœurs,
Combien d'âmes perdues,
Combien de vies tragiques et dramatiques
destins,
chanta le grand poète
Ô mystérieux Fernando Pessoa !
Es-tu homme, écrivain aux cinq pseudos,
Combien de personnes en toi,
Serais-tu le lusitanien Yoshua?
Ô ! Mer inconnue avant,
Ô ! Mer connue et lusitanienne maintenant !
***
Grand-père s’étire les bras en l’air en
même temps qu’il se met à bayer faisant semblant d’être fatigué. Puis comme si le conte était fini il m’assène
avec ces paroles indignes d’un papy :
Et
maintenant Wald
Cette histoire est finie
Dépêche-toi de faire pipi
Petit Rapaallot,
Dans
ce rond et joli pot.
Gare à
toi de faire dans le lit,
Il est
temps mon petit Monsieur
De faire
un gros dodo !
Wald
connaissait son grand-père mieux que les cinq doigts de ses mains. Il savait
que ce n’était qu’un prétexte pour sonder mon attention et pour se faire prier
et ainsi se faire valoriser comme conteur.
Wald
bondit sur la corde sensible, la fait vibrer et sortir la mélodie qui fait
plaisir à papy :
- Mais papy tu peux continuer ta belle
histoire, car je sais que ce soir encore tu es le meilleur conteur des villages
du Portugal. Dommage que tu n’aies qu’un seul petit-fils, mais celui-ci
t’écoute avec l’intention de mille ! Et sans se faire prier davantage,
papy continua se croyant l’étoile montante du Théâtre National Dona Maria II à
Lisbonne.
-
Mais ô toi ingénieux moussaillon de la plus belle caravelle labourant du plus
droit sillon la mer ! Grimpe, grimpe au mat royal, observe regarde, vois si tu
découvres de nouvelles terres au loin, ou si tu aperçois encore, les jolis
sables dorés des plages du Portugal.
-
Je ne vois plus les belles plages, ni les gens courageux de notre Portugal !
Mais quelques instants après grande est
la surprisedu Moussaillon.
- Ô
mon Capitaine Général, j'aperçois au loin, une terre haute boisée, toute en
couleurs entourée par la mer !
Puis-je lui donner le nom de: « île de Madère» !
- Fais,
fais Moussaillon, glorieux marin, grimpe, grimpe plus haut et, regarde encore
plus loin.
-
Ô mon grand capitaine, ô mon capitaine général, du magnanime royaume du Portugal
! Je ne vois plus rien. Mais, permets-moi mon capitaine de descendre de ce mat
si haut qui me donne le vertige.
-
Demande accordée et grandement méritée
mon bon Moussaillon !
-
Mon grand capitaine permets-moi encore que je lise ton avenir.
-
La voilà ma main Moussaillon ! Qu’y vois-tu ?
- A genoux mon capitaine pour que je dise
ton...
- Cà jamais moussaillon ! Ne suis-je pas
ton capitaine et seigneur !
- Ô pardon ! Pardon ! Pardonne
mon insolence immesurée. Seigneur, permets cependant que je monte sur ce banc
pour combler ma petitesse en face de ta grandeur.
- Apportez, apportez un tabouret à notre
Moussaillon, guetteur de ce navire,
diseur d'aventures, chanteur de chansons !
- Ô mon capitaine général, ouvre grand la
paume de ta main. Ouah ! Ouah ! Alléluia ! Alléluia ! Shalom !
Shalom ! Adonaï ! Youshua !
- Ô
fortuné Portugais, dans les lignes de ta main, je peux voir que les
dieux augurent, pour toi et pour ton roi, de nouveaux et glorieux destins pour
demain et après-demain. Poursuivant de plus en plus enthousiasme et ferveur:
- Ô ! Mon capitaine Général de
cette Lusitanienne caravelle ! Ô aventureux roi ! Ô Glorieux royaume
du Portugal ! Je lis aussi dans mes rêves de grands faits marquant
l'Histoire de l'Humanité.
- Mais
je vois aussi, un point d’obscurité, c’est un grand et honteux délit, commis par
tes héritiers au nom de ton pays.
Ô grand outrage
Êtres sans âme, êtres sans cœur !
Êtres sans respect, êtres sans honneur
Vils acteurs de l'esclavage !
Vous avez obligé à travailler
Pas pour un peu, mais pour rien.
Blessures, morts, rivières de sang
Au grand mépris de l'Être Humain !
Ô ! Mon capitaine général
Au nom de tout le Portugal
A voix haute et dans le bon ton,
Ton roi se doit de demander pardon !
Aujourd’hui et pas demain
Demander Pardon à l'homme africain !
Mais, Mais...
Ô ! Mon capitaine général
Du royaume du Portugal
Dans mes rêves je vois
Une grande et belle baie
Et ce n'est pas tout
Je vois des hommes brûlés par le soleil
Un peu plus, mais presque comme
nous !
Au fond de la mer j'aperçois
Marcher des sauterelles de mer,
Noires, blanches, rouges, bleues et vert
Mais, mais comment nomment on ces
bêtes-là ?
Des « camarões » en
portugais !
Ô ! Mon capitaine, Ô ! Vent
Simoun
Permets-moi, de nommer, cette terre
Cameroun !
Je vois encore un estuaire,
Ressemblant à un « gabão »…
Fais, fais inspiré moussaillon
Nomme donc, ce pays, Gabon !
Et puisque tu aimes le parler emphatique
et pathos
Nomme aussi cette bourgade
« Lagos »
En mémoire de ta belle ville de Lagos
Et pour combler ton amour, pour le sud du
Portugal !
Ô ! Mon Capitaine Général !
Maintenant un grand fleuve, eaux noires et
gaies
Les natifs semblent dire le Zaïre
Permets-moi de le renommer Congo en
portugais
Mais pourquoi, pourquoi moussaillon,
Veux-tu en changer le nom ?
Tu arrives tu imposes ta religion et ta
loi !
Mais ces hommes qui habitent là
Depuis des millions d'années
Ont découvert et occupé ces terres bien
avant toi !
Mais moussaillon, grimpe encore, grimpe
Toujours plus haut, je perds confiance
Depuis 1418 nous naviguons. Nous naviguons
Vers tous les continents, dans toutes les
directions
Tirant des caps, choquant
ou étarquant les voiles,
Naufrageant, échouant, mourant
Tantôt au vent portant,
Tantôt le remontant.
Mais où se trouve-t-il donc ce cap des
Tourmentes
Que je veux changer en cap de Bonne
Espérance ?
Ô ! Mon Capitaine,
patience, patience
Tu finiras bien par trouver ce chemin maritime
mythique
Lorsque tu doubleras ce cap et le sud de
l'Afrique.
Mais pour le doubler,
La force des monstres marins et celle des
courants
Tu devras dompter,
De la côte, tu devras t'écarter
Si tu veux éviter
Les courants forts et contraires
Pour ton avidité de richesses,
satisfaire !
En la glorieuse année de 1498
Tu arriveras enfin à toute allure
Dans un paradis d'or, d'épices,
Sous les lois du dieu Mercure
Tu commercialiseras à toute blinde
Un Eldorado nommé Inde.
Pendant des siècles avec ta belle
caravelle
Tu vas labourer dans tous les sens la
vaste mer
Puis récolter, secouer l'arbre de l'argent
Perdre l'honneur
Trouver la douleur
La tristesse et la mort
En Chine,
En Indonésie,
Aux Philippines,
Au Japon,
En Amérique,
Et pour finir
Tu arriveras flagada !
Dans ce pays où il n'y avait rien pour toi
Que tu as nommé :
Çà nada ! Ou Canada !
Grand-père s’est arrêté brusquement,
transpirant comme un éléphant, puis se tourna vers moi :
-
Il est tard mon petit dada ! faire
pipi dans le joli pot ! Prier Saint Antoine de Lisbonne, Notre dame de
Fatima... prier Dieu et faire un grand dodo ! Wald voyait bien que son
papy se moquait de certaines coutumes,
mais il n’avait plus le courage, à cette
heure avancée de la nuit, de lui rétorquer avec la moindre banderille d’humour.
En effet, heureux comme un petit roi, fier
de son grand-père, marabout prévoyant, ou charlatan, au lit il s’en allait,
mais craignant de trouver la chambre froide, comme un hiver au « Cà nada ! »
Et il était une fois, dans un royaume de
foi, un petit-fils dans la chaleur de ses couvertures qui fit
de beaux rêves. A la barre de son petit bateau, il se sentait un
enfant, asiatique, américain, et peut-être encore plus, africain !
Eh ! Cric. Eh ! Crac.
***
Selon la tradition du monde lusophone et
hispanophone, le grand-père de Wald portait logiquement son prénom suivi du nom
de famille de sa mère et ensuite de celui de son père: David Païva Ropaallo.
Dans le monde francophone, le nom de famille de la mère est presque toujours
injustement oublié.
Par contre, l'on fait porter toute une
vie, à cette fille ou à ce garçon, une quantité de prénoms dont il ne sait que
faire. Au Portugal, ne pas donner à un enfant le nom de sa mère
serait une marque de non-respect et un acte d'injustice à l'égard de celle à
qui l'on doit la vie.
De plus, si vous ne portez qu'un seul nom
de famille, vous auriez le désagrément d'être considéré catholiquement, comme
une personne née sans père ou en dehors du mariage. « Oh le pauvre petit
bâtard », se plaindraient les grenouilles de bénitier. Dans un pays
catholique à plus de 95% cela serait mal, et encore moins pardonné, n'est-ce
pas Monsieur le Curé !
D'ailleurs cette attitude de l'église
catholique, faisait rire avec un humour malin mais sans méchanceté aucune grand-père
:
« La sainte famille »
Ô mes trois
Religieuses petites figurines,
Dans la jolie niche en bois protégées
Jésus, Joseph et Marie.
Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.
En hiver tu vas de maison en maison
Éclairée par blême lampe
Pour au petit peuple servir d’exemple.
Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.
Mais qu'as-tu fait ô sage Joseph
Pour que Jésus ne t'appelle pas « mon
père »
Pourquoi as-tu épousé « une
mère célibataire » ?
Ô mon jésus fils d’une sacrée jeune-mère
Ô la sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.
Ô mon pauvre Jésus fils sans père !
Nous te prions et adorons au Seigneur
Bénite soit ta famille
Livre-nous des mauvaises langues
Ô ma sacrée Sainte Famille !
Jésus, Joseph et Marie.
En nom du père du fils et aussi de la mère
Le coupable fut le Saint Esprit
Ô mon bon Jésus, Joseph et Marie
Vous êtes la plus belle famille
Pour les siècles des siècles
Jésus, Joseph et Marie.
Amen !
Mais ne faut-il pas de tout pour faire un
monde. Ton fils qui n'était pas ton fils ne devint-il pas un grand homme et par
beaucoup admiré comme un Dieu. Conclut-il.
Philadelphie, janvier 2014
(Blason famille ROBALLO)
Donnant vie au mystère
Donnant vie au mystère
En ce qui concerne son nom paternel
« Ropaallo » grand-père prétendait avec fierté et humour
que c'était un nom de poisson.
C'est sans aucune humilité qu'il me raconta un jour l'histoire que
voici :
J'avais encore levé les yeux, car je voulais
lui demander si cette histoire était vraie. Mais comme à son
habitude, il avait déjà fermé les siens, comme Amalia Rodrigues avant de
chanter un fado. Il se concentrait et semblait déjà absent.
Puis au bout de quelques secondes, comme
un perroquet qui savait de mémoire son récit, il commençait à raconter son
histoire. Ça pouvait couler comme l'eau du Côa descendant la Serra de Malcata
au printemps. Mais parfois le flot de la rivière pouvait ébranler un galet et le
faire
rouler. De la même manière, son récit pouvait tout d'un coup se
rehausser d’un mot. Comme par ricochet, le mouvement de l'histoire
pouvait alors partir dans une autre direction.
Ainsi un autre récit venait s’emboîter
dans le premier, ayant souvent une autre fin que celle qu'il
avait prévue. C'était l'idée que j'en avais. Mais comment savoir.
Grand-père se débrouillait toujours pour donner vie au mystère, à moins que ce
ne soit pour m'hypnotiser.
Mais lecteur, je me tais et écoutons avec
attention, et autant de méfiance, son explication.
***
Histoire de Roppallum, le poisson
Maintenant assieds-toi bien droit sur le
tabouret et tends bien l'oreille mon petit lapin blanc, mon petit sauvage,
dit grand-père avec un rond de soleil sur les lèvres.
« Il était une fois, à l'époque Romaine vers
l'an – 147, un poisson qui aurait quitté la ville de Rapallo dans le
nord de l'Italie à cause d'une déception amoureuse.
Il sillonna, monts et vallées
pendant quelques années,
cithare à la main en guise d'épée,
et toutes les îles de la
méditerranée.
Mais malgré leur splendeur,
aucune île n'avait fait vibrer
son cœur.
Déjà sans aucun espoir,
plus que malheureux,
il était prêt à se laisser pêcher
et à mourir de tristesse dans le premier
filet
qu’on lui aurait tendu.
Mais un jour,
un joli papillon,
qui avait butiné
avec délicatesse et douceur
les fleurs des îles de la mer Égée,
lui
montra un cœur dessiné
sur ses ailes
alors qu'il
descendait d'un amandier
en fleurs, lui
dit :
-
Suis-moi et une vie nouvelle tu trouveras.
Petit poisson se croyait déjà
le prince de la Méditerranée.
Il se mit à sauter
en dessinant des ronds dans l'eau.
Comme un petit fou,
nuit et
jour, jour et nuit,
pendant des mois,
il se crut alors le plus heureux des petits poissons.
Mais au bout d'une année,
ô malheureuse destinée,
une fois de plus,
injustement, il fut délaissé,
fou de douleur,
triste, abandonné.
Il laissa à jamais l'infidèle
Méditerranée.
Il abandonna aux mains du hasard,
son cœur et sa vie.
Au bout de trois jours,
il foula les sables dorés de la
Lusitanie.
La mer amoureuse s'enroulait dans le
sable.
Lui, jaloux, froid comme une lame de
marbre,
se mit en tête de dominer
l'océan.
S'asseyant sur un banc de sable,
il se mit à penser,
à penser profondément.
D'un drap de lin,
il fit une voile.
D'un gros morceau de bois,
il donna vie à un bateau,
prit une guitare,
semblable au corps d'une femme,
et chanta le premier
« Fado » !
Puis grand-père comme d’habitude ou presque termina
son conte par les mots terribles que je n’aimais point :
Et maintenant, on va faire pipi
mon petit Rapaallot,
dans ce rond et joli pot.
Gare à toi de faire dans le lit,
Allez dépêchons, on va faire un gros dodo,
car, mon cher Monsieur, le conte est fini.
Ainsi dans la bonne humeur se termina cette
soirée-là, sans aucune négociation possible, d’autant plus que Morphème
frappait avec insistance à ma porte.
Vannes janvier 2014
***
A la Saint
Martin
Le jour de la Saint Martin les villageois
allaient dans les caves goûter le vin nouveau. Grand-père ne buvait
presque jamais, mais ce soir-là, il avait le verbe facile. Peut-être aussi
parce que son petit fils avait ramené «un zéro» en dictée de l'école.
Le soir, encore un peu énervé probablement
par les effets des vapeurs de Bacchus, il prétendait que les difficultés de
l'orthographe étaient une jolie frontière construite pour séparer les gens d'en
haut de ceux d'en bas. Et montant la voix, pour se donner raison, il se mit à
tout apostropher ou presque:
-
Les bizarreries de l'orthographe ont été
inventées par les bourgeois pour démontrer au petit peuple qu'il est stupide !
Oh ! Lecteur ne l'écoute pas ! Eh bien !
On ne sait pas. Comment savoir ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas ! Comment
faire, lecteur, pour démêler le vrai du faux ?
-
La vérité, c'est la vérité, tant qu'elle
n'est pas démentie, asséna grand-père.
Mais peut-on le croire? Le
mieux c'est de tourner la page et ne pas lui en vouloir, car parfois nous aussi
nous avons tendance à aller au-delà de notre volonté et de notre sagesse.
***
Le coup d’état
Ce
qui est vrai, c'est qu'en 1898, grand-père, à peine âgé de 14 ans, réussit
l’exploit de franchir héroïquement la barrière sociale établie par
l’éducation scolaire. S’appuyant sur une volonté de fer, avec un courage dépassant
celui des petits bourgeois de son âge qui vivaient dans la contrée, il commit
un coup d’état et conquit le pouvoir du savoir.
En
effet, au milieu de cette journée agréablement ensoleillée du mois de juin, il
ravit haut la main la première place et obtint avec honneur la
célèbre Cartilha.
C’était, paraît-il, une sorte de certificat
scolaire qui venait récompenser six années d’études primaires.
Son père, qui se nommait André, le voyait
déjà comme un docteur, binocle rond perché sur son petit nez, chapeau haut de
forme sur la tête, le gros ventre serré dans un costume noir à queue de
pie. Un joli nœud papillon, étouffant son cou rond de
curé bien nourri, se mariait fort bien avec la couleur de son costume. Sans
oublier la jolie canne d’ébène qu'il tenait à la main droite. Il était prêt
à faire face à l’éventuelle agression du premier pickpocket miséreux
de la ville.
Mais grand-père n’était pas fait de ce
bois-là. Il voulait rester fidèle à ses origines paysannes et n’avait pas de
prétentions bourgeoises. Ce qui déçut mortellement son père.
En
effet, les non-dits de la famille prétendirent que son ingratitude avait causé
la mort prématurée de celui-ci. Mais La vérité était toute autre.
***
« As Matanças » *
Selon la tradition du village, janvier
était le mois des « matanças »
la période où l’on tuait le cochon.
De
bon matin, au village, çà et là, l’on entendait les cris désespérés de la longue agonie
des cochons. Le fer long, pointu et assassin, visait le cœur. Chaque coup de
couteau, asséné sans pitié, réduisait à néant leur vie. Les plaintes interminables du
pauvre cochon,
étaient les signes
d’une douleur terrible à en juger par les cris du malheureux animal. Heureusement,
au fil des minutes de sa longue l'agonie, les plaintes allaient s’amenuisant. Finalement,
plus rien. Le silence. C’était fini.
Ce silence est probablement le retour à
l'état d'avant la vie. Chacun y répond avec ce qu'il croit être
la meilleure des philosophies.
N'est-ce pas lecteur
*As Matanças- période d’abattage du cochon
au village qui va de décembre à février.
***
La trahison
Pourtant, le pauvre avait été, pendant
toute une année, l’objet de l’attention de toute la famille. Même
Wald, le plus petit de la maison, lui montait sur le dos en jouant.
De
temps en temps, on lui caressait les oreilles. Il croyait faire partie de la
famille. Il se sentait aimé. Que c’était agréable ! Il mangeait tout ce qu’il
voulait ou presque.
Rien à trimer, pas comme les vaches ou les chevaux.
Eux devaient se lever très tôt alors que l’étoile du berger brillait encore. Le
travail était pour les autres. Lui n’était nullement concerné par cette
chose-là. Lui, mangeait, se reposait et c'était tout.
Beaucoup d'autres animaux, que l'on nomme
les hommes, avaient la même vie, alors pourquoi devrait-il avoir du remord. Après
les repas, il faisait la sieste et rêvait autant qu’il voulait. C’était normal.
Ne faisait-il pas partie d’une autre classe sociale. Ne lui avait-on pas
inculqué, depuis des siècles, qu'il avait du sang bleu circulant dans ses
veines. Même les mensonges, à force de les répéter, deviennent des vérités.
Lui, était un hidalgo de la noble Castille.
Cependant, il se rappelait bien que,
parfois, papy, le vieux de la famille grognait sans le regarder:
-
Profite de la vie tant qu’il est temps.
Il s’en était inquiété un peu sur le coup,
mais après, il ne cherchait même pas à comprendre. Ça ne vaut même pas la peine
d’y prêter attention. Mais mon Dieu, pourquoi faire ?
Mais maintenant il se sentait trahi. Les
lâches !
Déjà la veille ont l’avait privé de tout
repas. Ils prétendaient que c’était pour vider, pour nettoyer. Mais s’ils croyaient
qu’il était un cochon ils se trompaient. Il était un porc. Sa lignée avait
ainsi été baptisée par Noé dans l’Arche et il en était fier. Mais après lui
avoir mis un lacet à la patte, maintenant ils le couchaient sans égard et sans
respect sur une table dure et rêche. Des brutes ces paysans et sans savoir
vivre.
Mais c’est que maintenant, ces rustres se
permettaient de le serrer entre leurs jambes, ils lui appuyaient leurs durs
genoux sur la peau tendre de son ventre. Mais que se passe-t-il ? Voilà
qu’ils lui serraient la bouche, l’empêchant de leur crier sa révolte et sa haine
qui grandissait. S’il pouvait, au moins, leur mordre une main. Il la couperait
net. Il se sentait trahi. Et il avait cru que ces salopards avaient été ses
amis ! Même le petit l’avait trahit. Si jeune et déjà une crapule.
- Et le vieux, avec quoi me pique-t-il pour me faire si mal, se
demanda-t-il. Je les hais tous ! Ce fut le dernier cri de douleur qui
sembla ébranler le clocher du village.
***
Au royaume du madère et du porto
L’arrière-grand-père, qui faisait partie
des lâches qui tuait le cochon le matin, se tua lui-même le soir. Il souffrait
d’alcoolisme. Suite à un défi stupide qui consistait à boire d’un coup
une cruche d’eau de vie d’environ 3 litres, ce jeune
père de famille sans cervelle, tomba raide mort, laissant orphelin grand-père
David alors jeune adolescent.
Par opposition à son père, se
rappelant de ce jour tragique, mais peut-être aussi par les ravages de l’alcool
dans les villages, le grand-père de Wald prit aussi une décision, non pas
radicale mais réformatrice.
Il
décida ce jour-là, ne jamais boire une goutte d’eau de vie et ne pas se laisser
dominer par le vin. Il parait qu’au pays du Vin Vert, du Madère et du Porto et
tant d’autres vins pendant toute une vie papy resta toujours maître de lui-même
en toutes circonstances. Cela fut à ne pas en douter un comportement digne de
recevoir l’ordre du Mérite !
Aussi jeune qu’il était, il comprit que
l’abus d’alcool était la cause de drames dans sa famille et au village.
***
El guerillero !
C’était donc avec autorité, du haut
de ses 24 ans et le prestige que lui conférait la cartilha qu’il
devint, dans les dernières années de la monarchie, un guérillero en
faveur de la réforme de l’orthographe de la langue portugaise.
Lors d’une réunion municipale, il avait
scandalisé les autorités de la ville de Soutugal, en comparant l’orthographe à
un dinosaure, dont l’archaïsme, était une manière sournoise de mépriser le
peuple et de le laisser dans l’ignorance.
Cela lui valut déjà, à ce moment-là, la
foudre du parti monarchiste conservateur qui lançait des cris d’alarme «d’aqui
d’el rey », pour parer à la décadence dans laquelle allait tomber la
société bien-pensante du royaume. Cette société ne pouvait pas envisager ne pas
servir d’exemple aux colonies et en particulier au jeune Brésil.
Faire la réforme de
l’orthographe serait la fin de la discipline, de l’effort, de l’autorité,
des vraies valeurs. A la place, viendraient le chaos, l’anarchie et cette chose
que l’on nomme la république.
De longues années après, cette
haine à la vie dure , jadis tournée contre
grand-père, retombait encore avec hargne sur Wald.
***
La réforme de l’orthographe
Cependant, en 1911, la jeune république
portugaise, âgée à peine d'une année, revêtue de sa nouvelle robe verte et
rouge, fit de l’un de ses premiers devoirs la mise en place d’une
réforme de l'orthographe. Grand-père David vit dans ce geste une récompense
à tous ses efforts. Il fallait donc croire dans la vie et dans l'avenir. Et il
y croyait dur comme fer.
La politique du nouveau gouvernement, qui
ne fut pas épargnée par les plus dures critiques
monarchistes, voulait rendre l’orthographe plus phonétique afin
de faciliter l'accès à l'instruction d'une classe populaire qui était à plus de
70% analphabète.
Ainsi le «ph» fut transformé en «f» et les
lettres doubles, parmi d'autres réformes, furent tout simplement supprimées. A
ce sujet, grand-père prétendait que beaucoup de lettres étaient doubles parce
que les copistes du moyen âge étaient payés à la lettre.
-
Ajoutons donc une lettre par-ci, une autre
par-là, ça ne mange pas de pain et je gagne plus d'argent ! rapportait
grand-père avec humour.
***
L’interdiction est-elle une bonne
leçon ?
Dès lors,
« Rapaallo » s’écrivit avec un seul « l ». Grand
père, qui acceptait les bras ouverts les initiatives de la jeune
république et ses réformes, avait néanmoins une certaine nostalgie de
l’ancienne orthographe de son nom.
Plus de soixante ans après, Wald déjà
adulte, entendait encore les rires pleins d'humour de son grand-père
comme si c’était hier :
-
Rapalo maintenant écrit avec un seul L et
avec une aile en moins, je vole dans le ciel, je tourne en rond autour de
mon petit-Wald, disait-t- il en riant aux éclats.
Si son nom paternel « Rapaallo »,
le poisson de mer, renvoie vers les eaux salées de la mer, son nom
maternel « Païva », le fleuve, renvoie vers les eaux douces de
la terre.
Physiquement, il était souple comme le
fleuve du même nom maternel, qui coule en méandres dans les terres fertiles et
verdoyantes de la région du Douro Littoral, grande productrice
de vinho verde.
A ce sujet Papy ne voulant pas perdre la
moindre occasion d’instruire son petit Wald lui dit avec un air de
professeur :
-
Ce vin vert fut dénommé ainsi,
car le manque de soleil et la grande humidité de la région, ne
permettaient pas une bonne maturation du raisin. Ce vin vert, faible en degrés
d’alcool, est un peu rêche au contact du palais. Il obtint sa renommée, lors
des explorations portugaises du XV et XVI siècles, en étanchant la soif des
navigateurs sous le soleil de plomb de l’Afrique, de l’Asie et des Amériques.
Puis prenant son petit-fils par la main :
-
Viens voir mon petit Wald. J’ai une
bouteille de blanc « Três Marias » à la cave. C’est le moment de
faire de la pratique après la théorie.
-
Mais Papy, tu dis toujours qu’il faut se
méfier du vin. Que les enfants ne doivent pas en boire et surtout pas avant 18
ans ! Avec toi on ne sait jamais !
-
Oui Wald, un peu de vin, mais avec
modération. O saber não ocupa lugar
ce qui voulait dire que la connaissance permet de connaître et savoir choisir,
puis il ajouta avec philosophie. Mais l’interdiction est-elle une bonne
leçon ?
***
Un homme de sagesse
Selon Wald, avec déjà quelques diplômes en
poche, Grand-père n’était ni trop intellectuel, ni trop rustre, mais peut-être
un peu les deux, selon les situations. Il savait écouter les tirades
des autres pour ensuite placer l’argument qui menait à la
réconciliation de tous, mais souvent, aussi, à la conclusion d’une affaire en
sa faveur.
-
Tu penses toujours à faire des affaires,
même lorsque tu as décidé de m'épouser, lui dit en guise de reproche sa femme
un jour.
-
Il n'y a pas de mal à s'efforcer d'être
riche avec honnêteté. En ce qui concerne notre mariage, que Dieu te pardonne,
s'il le peut ! dit-il sans vouloir mettre de l'huile sur des sardines
grillées.
Pourtant en négoce, comme dans le reste de
la vie, Grand-père n’aimait pas que les gens se fassent gruger.
-
Tu peux tromper l'autre une première fois,
mais pas une seconde et de plus, tu perds un client.
Je ne veux pas gagner un
bœuf si mon compère ne gagne pas un œuf, disait-il
en donnant de petites tapes sur le dos de son interlocuteur en affaires.
Cela faisait de lui, une sorte
de sage, que les hommes du village aimaient écouter à la sortie de
la messe dominicale, sur le parvis de l’église paroissiale.
Néanmoins, ceux que l’on nommait « os ricos » les
riches, quatre familles si l’on ajoute le vieux Curé Trampoline,
dénigraient avec les villageois les conversations de grand-père, d’une façon
pas très catholique d’ailleurs, ni très patriotique comme on le verra plus
tard. Pour eux, grand-père était un contestataire dangereux qu'il fallait
surveiller.
***
Un Jésus parmi nous
Il est certain que grand-père n’était pas
Jésus de Nazareth.
Mais il ne tarissait pas d'éloges sur la
personnalité de
celui-ci et sur sa vie. Lorsqu'il avait l'occasion d'évoquer son œuvre à
l'égard des femmes, des enfants, des gens en général, il le portait aux nues
d'une façon qui exprimait son admiration profonde. Parfois on aurait pu croire
que Jésus faisait partie de la population et continuait à vivre, comme
n’importe quelle autre personne, parmi les gens du village.
L'enfant que j’étais ne comprenait pas
bien cette relation de grand-père avec Jésus. Il parlait de celui-ci comme
s’il était son compagnon de route quand il allait au marché
hebdomadaire à Soutugal, ou quand il partait à cheval faire des
négoces de contrebande de l’autre côté de la frontière.
Cet homme nommé David se sentait proche de cet autre homme nommé Jésus.
L’autre Jésus
Par contre, le David de Roustina ne
reconnaissait pas l'autre Jésus du curé du village, le père Trampoline,
lors de ses sermons depuis le haut de la chaire de l'église de Notre Dame
du Rosaire. Alors, à la sortie de l’église, grand-père, sans méchanceté,
cassait du curé.
Il paraît que dans la fleur de sa jeunesse
il lui arrivait aussi, après le bal populaire, très légèrement sous l’influence
des parfums de Bacchus, il donne des coups de pied aux jeunes des environs qui
venaient faire la cour aux filles du village.
Pourtant depuis très longtemps, grand-père
avait toujours une attitude méfiante à l’égard du vin, se rappelant les
circonstances du décès de son père.
Il considérait, néanmoins, que le vin avait
deux vertus. La première permettait aux paysans d’oublier la fatigue
des tâches agricoles et la deuxième d’extérioriser leur colère contre le
gouvernement le jour de la fête de Saint Antoine ou le jour du marché à
Soutugal.
***
Mais qui était vraiment grand-père
Ce qui séduisait tout le monde ou presque chez grand
père, c’est qu’il était d’une grande complexité. Il était simple et compliqué à
la fois. Il était là, à côté de nous, on pouvait le toucher et en même temps il
était insaisissable. Toujours présent et absent.
Il était d’ici, il était d’ailleurs. Il
était du passé, mais il était aussi du futur et de l’avenir.
Cela émerveillait le Wald enfant et surprenait
le Wald adulte.
Bien que toujours en confiance avec lui, je me
posais des questions malgré tout. Néanmoins, en le fixant des yeux, je le
voyais toujours égal à lui-même. Cela tranquillisait l’orphelin et l’enfant qui
était Wald.
Le wald adulte se laisse probablement surprendre
encore par son papy, même si maintenant il fait partie de la famille des morts.
Cependant
papy est un de ces morts qui est toujours en vie et tellement vivant dans la
saudade c’est-à-dire cette nostalgie du temps passé, d’un passé en or.
Mon ami lecteur, permets-moi de
lui rendre hommage avec la musique de ces mots en cette langue espagnole qu’il
aimait tant parler et parodier espagnol
- « abuelito, eres un muerto
que sigue todavia muy vivo »! Ce qui voulait dire qu'il était un mort
toujours vivant !
Le temps passe, il calme, mais rien ne
s’efface.
C’est comme la musique du fado où le cœur
de la guitare portugaise pleure, les paroles soufrent, et la voix d’Amàlia
Rodrigues leur donne une énergie au-dessus de la vie :
«… Tudo isto existe
Tudo isto é pena
tudo isto é fado… »
Ce que voulait dire, tout cela
existe, tout cela est douleur, tout cela est joie.
***
Des livres ouverts
Les livres n’étaient pas présents à la
maison, et encore moins au village de Roustina. Par contre, les gens étaient
des livres ouverts sans mots, avec des paroles et même avec beaucoup de verbiage.
Plus ils étaient âgés et plus
ils avaient à dire, à raconter. Les plus anciens se donnaient des attitudes,
des postures qui les rendaient encore plus grands à mes yeux. S'ils parlaient
en marchant, ils adaptaient le rythme de la parole à celui de la marche, comme
les étudiants chanteurs de fado de l'université de Coïmbra, lorsqu'ils chantent
des balades.
Les villageois, eux, parlaient dans un
portugais qui rendaient plus que furieux les doutores, ces mangeurs
de salade au teint de fromage blanc, incapables de faire le moindre effort
physique, mais ayant eu l’occasion de gribouiller quelques cahiers sur les
pupitres de l'Université de Coïmbra.
Cependant la langue du peuple Wald la buvait
comme du petit lait et la dégustait comme du miel. Leur langue était authentique
et naturelle ressemblant à la cuisine de campagne et à la soupe de papy.
Quand
on finissait une assiettée on réclamait encore une louchée de plus.
***
Paroles de magicien
Grand père savait se taire, mais il
adorait parler. Il parlait aussi avec les mains, les yeux, tout son corps
bougeait comme un jongleur de Capoeira du nord-est brésilien. Il avait hérité
l'art du conteur, celui qui, aux grandes veillées d'été, comme d’hiver,
transmettait de génération en génération le savoir ancestral.
Un jour, nous étions assis sur le gros
bloc de granit qui dormait depuis toujours en bas de l'escalier de la maison.
Il se trouvait dans la rue et servait de banc de repos à qui voulait
s'asseoir.
Pas exactement en fait, car s'il arrivait
une personne plus âgée, ayant besoin de repos ou non, les plus jeunes
libéraient naturellement la place.
Moi aussi j'éprouvais du plaisir à faire
ce geste à l'égard des anciens. Ça ne me gênait pas de m’asseoir à même le sol. De
plus, ils me gratifiaient toujours de quelque chose. Un sourire, une
tape sur l’épaule et même parfois d’une figue sèche roulée dans la farine,
délicieuse comme du miel, qui m'enfarinait les babines.
Grand-père me traitait alors de petit meunier
enfariné. Cela ne m'affectait pas du tout. Au contraire, j'adorais
accompagner ti Clemente,
le meunier du village, au moulin à eau du fleuve Côa.
Parfois il me montait sur son mulet par-dessus
les sacs de maïs ou de seigle. Le mulet pressait le pas à cause du poids et
moi, j’étais heureux et fier comme un roi !
Quand grand père me racontait un conte et me
voyait distrait, il me pinça une cuisse et aussitôt me passa sa main rêche dans
les cheveux.
-
Ils
sont soyeux comme du velours, mais raides comme des baguettes de tambour. Allez,
approche-toi de moi, mon petit sauvageon. Tu n'aimes plus les histoires de
ton papyot ou quoi ?
Grand-père avait toujours le goût du rire
et de la plaisanterie.
-
Mais si, papy ! Répondis-je les yeux
brillants d'impatience.
D'un clin d’œil malin du coin de ses
yeux, il accrocha les miens.
Ensuite comme dans une mélodie au rythme
de samba, il commença à parler en regardant les étoiles, et tout devint
léger vaporeux.
Je ne sais pas comment cela a pu m’advenir.
Il me semble qu'il arriva avec des pieds de chat sournois et hop il me sauta
dessus par derrière. Le lâche, le traître ! Comment pouvais-je le voir
arriver ! Sinon je lui aurais donné un coup de pied dans le cul et un coup
de poing dans la figure et ensuite je lui aurai fait un Harai Goshi en le
plaquant à terre. Ce maudit sommeil tout d'un coup, ondulant et
rampant comme un serpent s'enroula autour de moi et m'emporta dans un rêve
profond accompagné d'un ronflement bruyant.
-
Il fait déjà le tracteur russe, me semble
avoir dit grand-père, en se moquant de moi !
***
Le rêve
Dans ce rêve, je voyais ma jeune maîtresse
Imelda pendant le cours d'histoire sur «Notre Beau Portugal» comme elle avait
l'habitude de dire. Elle semblait sauter de joie sur les trois mots
avec un plaisir joyeux, débordant de bonheur. Nos yeux d’élèves attentifs
jusqu’à 11 h la suivaient fixement dans ses allées et retours, de gauche à
droite et de droite à gauche, dans cet espace situé entre nos pupitres et son
bureau.
Celui-ci, taillé dans un vieux bois de
chêne noirci par le temps, d'aspect austère, trônait plus haut sur l'estrade,
comme un dictateur. Le dit espace était une frontière, que l'on prétendait
infranchissable, entre le savoir et la soif d'apprendre. Nous écoutions, sans
perdre une miette du pain du savoir, les coudes plantés sur le pupitre, le
menton soutenu par le creux de nos mains en forme de calice.
Il ne fallait pas que, par inadvertance,
la tête et le cerveau s'échappent par la fenêtre, aillent gambader et se
disperser dans la nature. A force de répétitions, la maîtresse et les anciens nous
inculquaient dans le crâne, que rien n'était plus important que l'école.
Voulions-nous, plus tard, travailler comme des Maures, toujours sales, du lever
au coucher du soleil, sentir le cul des vaches et mener une vie de misère comme
les paysans au village.
-
Non, je ne veux pas que mes enfants aient
cette vie, toujours les mains sales, toujours en train de gratter la
terre, avec des gerçures causées par le froid en hiver et la peau brûlée par un
soleil de plomb en été.
-
Non mes enfants ! Il faut écouter à
l'école afin de pouvoir gagner, plus tard, sa vie à l'ombre, à ne
rien faire ou presque dans un bureau de Soutugal ou ailleurs. Mais il faut
quitter coûte que coûte ce village pouilleux ! conseillait
grand-père.
Pendant ce temps-là, plus joyeusement, Mlle
Imelda nous servait un menu déjà tout pré-préparé. Il provenait de son École
Normale d'Instituteurs. Année après année, ce menu était toujours le même,
depuis 1932, et était servi dans les mêmes assiettes. C'était un plat qui avait
gavé pendant des générations les petits soldats en culottes courtes de la
« Mocidade Portuguesa ». Il avait été créé par ce cuisinier hors du
commun, le Docteur Oliveira Salazar, rivalisant de grandeur ensoleillée avec
Dieu et faisant de l'ombre à tous les êtres humains.
Ce plat avait des ingrédients importés de
l'Italie de Mussolini et de l'Espagne de Primo de Rivera à
quoi « O grande Estadista », le Grand Homme d’État nommé
Satanlazar y rajouta un nationalisme lusitanien primitif, orgueilleux, fier,
et en même temps misérabiliste débordant d’un catholicisme extrémiste, méfiant
à l’égard de l’instruction et un patriotisme de bons citoyens bien dressés
par une main de fer, punis dans les camps par la torture, voir la mort à la
moindre initiative personnelle. Mais pourquoi chercher à réfléchir à penser à
apporter une autre opinion si le Chef a toujours raison.
Les citoyens de ce petit Paradis pauvre et
fier de l’être, car il n’avait rien à envier à ces démocraties moles et
décadentes, étaient des mâles virils et des machistes admirables, mais aussi, à
l’échelle en-dessous, des femmes aux hanches larges et à la poitrine généreuse
bonnes à faire leur principal devoir de maternité.
Elles devaient donner de beaux enfants,
éduqués dans la bonne morale de la bonne famille, élevés comme des futurs
dictateurs à coups de ceinturon, car il fallait redresser les arbres tordus,
tant qu'ils étaient jeunes, afin de bien servir ce glorieux pays plus tard.
De plus, ce dit plat était relevé avec
grâce par des épices à l'arôme d'un spécial catholicisme romain au goût d'un
fanatisme médiéval. Pendant une cinquantaine d'années, et jusqu'à ce
25 avril 1974, année de la dite Révolution des Œillets, ce menu fut
servi aux enfants du Portugal.
Mais pas à tous ! Uniquement à ceux qui
n'étaient pas obligés d'abandonner l'école pour aider les parents, trop
pauvres, dans leurs tâches agricoles au service des riches de Roustina et aussi
de ce grand village archaïque si naturel qui était le Portugal de Satanlazar.
C’est pourquoi vers la fin des années 50,
cinq années après la guerre contre certaines dictatures, les villageois, par
millions, souvent illettrés ne voyant pas le moindre soleil de liberté , ni de
pain dans leur besace décidèrent partir
par montagnes et par vaux à travers chants comme des lapins faisant « O
salto » vers les démocraties du nord celles-là même que Satanlazar
affublait de Décadentes.
***
Cours d’Histoire
Fondation de la Nationalité Portugaise, Dom
Afonso Henriques, 1er roi du Portugal.
Continuait de sermonner notre maîtresse Mlle Imelda.
-
Avec lui, commence la dynastie
bourguignonne dite aussi Alfonsine martelait notre maîtresse
fouettard en
tapant d'un coup de poing
son bureau. Cela secouait notre attention confondue dans un calme profond.
Même les mouches endormies çà et là dans
la salle reprirent leur envol en zigzagant sans savoir où se poser pour
poursuivre leur sieste calmement.
-
En effet, la 1ère dynastie fut nommée
Bourguignonne car le père d'Afonso Henriques était le noble Henri, un chevalier
venant de Bourgogne, arrivé là pour donner un coup de main au catholique Afonso
VI, roi du Léon, et pour donner un coup de pied à tous ces musulmans qui
avaient traversé le détroit de Gibraltar en 711 afin d'empêcher ces
impurs de chrétiens de manger du cochon !
Mais pour les bons chrétiens,
le cochon est un second dieu qui chaque jour se retrouve sur la table pour
donner vie, énergie et plaisir à ceux
qui savent apprécier les bonnes choses !
Mais que diable ! N'est-il pas
possible de comprendre que l'on ne peut empêcher la résistance, et parfois
même la reconquête, que si l'on respecte la religion et les us et
coutumes de chacun !
Et ce fameux Henri de Bourgogne se battit
comme un lion sans peur contre les infidèles. Sa bravoure attira la sympathie
et l'admiration du Roi du Léon. Pour le remercier, il lui offrit en mariage la
belle et rusée Infante Dona Teresa et lui donna en dote de mariage la gouvernance
du Comté Portucalense, dont le nom provient de Portus Cale selon certains et
selon d’autres de Portus Galicus disait Mlle Imelda.
Ce
territoire correspondait grosso modo à l’historique Galice du sud se séparant
définitivement de ce territoire celte tout en gardant la même culture, la même
langue qu’ensuite évolua avec les années vers le portugais moderne
d’aujourd’hui.
Mais le couple ingrat se révolta contre le
beau-père et commença à revendiquer l'indépendance du comté, sans toutefois y
parvenir !
L'identité nationale voyait le jour, mais
pas l'indépendance.
***
-
Ce noble fait, disait avec emphase Mlle
Imelda notre maîtresse, fit la gloire de son noble fils : Afonso
Henriques. Il fût surnommé « O Conquistador », conséquence du grand
nombre de châteaux et territoires conquis vers le sud aux infidèles. Ces
châteaux figurent encore aujourd’hui sur le blason central de notre drapeau
national. Afonso 1er ne pouvait élargir notre jeune nation ni vers l'ouest, où
se trouvait la mer, ni vers l'est où se trouvait la Castille chrétienne et
catholique comme nous.
Notre ennemi était le musulman qui, depuis
711, avait envahi la Péninsule Ibérique. Ainsi à force de coups de fléaux, de
masses, de haches, de lances, de poignards, d'épées et la pluie des flèches des
arcs et des précises arbalètes, auxquels s'ajoutait la bravoure de nos
guerriers sur les mahométans, notre beau Portugal fut créé sous la forme d’un rectangle ce qui ressemble
à un parterre de jardin fleuri au bord de l'Atlantique.
Nous devons être fiers de Notre beau
Portugal, criait avec ardeur Mlle Imelda réveillant en sursaut certains d’entre
nous.
Mais tous nous répétions en cœur comme des
perroquets « oui maîtresse »
-
Plus de vaillance là-bas, dit-elle,
pointant du doigt le fond de la classe.
Et joignant le geste du bras tendu
pointant du doigt, comme un arme d'host, elle lançait mi sérieuse, mi moqueuse :
-
Ce n'est pas avec des soldats comme vous
que l'on aurait fondé le Portugal ! Afonso Henriques fut le fondateur de
la Nation Portugaise qui vit le jour en 1143 et eut comme berceau la très noble
ville de Guimarães...
Et tout en gesticulant son corps frêle et
pointant la situation de la ville avec sa canne en cognassier sur
une carte accrochée au mur blanc badigeonné à la chaux, elle cogna de la main
gauche à nouveau son bureau en châtaignier, tacheté de noir çà et là par de
longues années. Cet assaut fit voler dans la lumière la poussière blanche de la
craie tombée du tableau noir qui était
fissuré par endroits. Nos têtes alourdies par tant de dates et
événements historiques, se maintenaient éveillées tant qu'elles le pouvaient.
-
Moins d'un siècle après, en 1212, Afonso
III, petit-fils du 1er, avait élevé les frontières définitives de
notre beau Portugal. C’est que au cours de la bataille du Salado de cette même
année il avait asséné du coup de grâce l'infidèle musulman. Puis Mlle Imelda
conclut :
-
Ainsi se termine la salve de coups de pieds
commencée par Henri de Bourgogne, mettant à la porte le détesté envahisseur.
Mlle Imelda semblait tellement satisfaite,
que nous aurions pu croire qu'elle avait participé directement à
cette épopée historique. Et moi, ne sachant pas très bien où j'étais, je crus
avoir reçu sur la tête un coup sec de sa canne.
Celui-ci me fit faire un bond entre les
genoux de mon grand-père, me réveillant de mon lourd sommeil et mettant ainsi
fin à mon rêve.
-
Que se passe-t-il mon petit lapin
blanc ? Tu as dû faire un cauchemar. Ce n'est rien. Ne t'inquiète pas ton
« papyot » est là avec toi.
Comme si je voulais me prouver qu'il était
bien là, à côté de moi, je me suis accroché à son cou tout en lui faisant des
baisers. En silence je me suis dit :
-
Ton petit lapin blanc t'adore, mon
papy !
Cependant
selon l’interprétation de certains historiens apocryphes le Portugal serait
plutôt le résultat de la vaillance guerrière et de la passion religieuse des
Templiers. Ceux-ci, mis à mal en Terre Sainte par l’infidèle musulman,
interdits en Europe, ils refont surface pendant la Reconquête Ibérique et
financent au grand jour les Découvertes Portugaises sous le nouveau nom de
l’Ordre du Christ et l’impulsion de leur chef Henri Le Navigateur dont les
caravelles prennent à revers les routes économiques musulmanes, assurent
religieusement la propagation de la foi chrétienne et l’ardeur catholique en
Afrique, Asie, et Amériques.
Blois février 2014
***
Wald veut monter
au ciel
Le petit lapin de son grand-père allait
déjà vers ses 11 ans. Nous étions en plein hiver. La nuit était frisquette.
Dans le bleu limpide du firmament, les étoiles brillaient pour nous. Elles
souriaient certainement à Dieu et à ses Anges au ciel, où la vie était
merveilleuse, où rien ne manquait, selon ce que l'on apprenait au catéchisme.
Quelle chance me disais-je. Lorsque le
pain de seigle manquait ou était trop dur, il m'arrivait de vouloir monter au
ciel et devenir un ange ou même Dieu. A cela, grand-père rétorquait avec un
regard fâché et inquiet, ne sachant pas si j'étais sérieux ou ironique :
-
Tu es idiot ou
quoi ? C'est ça que tu apprends au « caté »?
-
Mais non papy ! Ce n'est même plus
rigolo avec toi. Tu gobes tout !
Et
j'éclatais de rire comme un petit diable, content de mes diableries.
***
Le Santa Maria
C'était le soir de la célèbre journée du
22 janvier 1961. La « Emissora Nacional », radio de l'unique pensée
de Satanlazar, annonçait avec une tristesse d'enterrement que notre luxueux
navire de croisière «O Santa Maria », le Sainte Marie, avait été séquestré
par de méchants pirates dans les Caraïbes.
Grand-père ne croyait que ce que la raison
lui dictait. Toujours méfiant, comme un renard qui ne veut pas de
la grappe de raisin manifestement trop accessible, il se précipita
sur la vieille radio et chose étonnante, l'enveloppa dans ses bras comme s'il
s'agissait d'un enfant et s'enferma en cachette dans la pièce que nous
appelions « o quarto negro », la chambre noire.
L'on verra plus bas pourquoi. Mais en
réalité, ce n'était que la réserve obscure de la cuisine où il n'y avait pas de
lumière.
Il me dit simplement :
-
Va au dodo !
-
Mais qu’est-ce qui se passe. Pas de conte
ce soir ! Même pas une petite histoire ! Pas de bisou. Rien !
***
Le cœur dans le jabot
Je ne comprenais pas cet enfermement
précipité du grand-père avec la radio. Pas la moindre explication. Devais-je
aller me coucher comme les poules et surtout sans le moindre bisou ou geste de
tendresse ?
Les poules le pouvaient, car elles ont le
cœur dans leur jabot et ne pensent qu'à manger.
En effet, une fois j'avais été révolté de
voir qu'un petit poussin doré, tout mignon, dont je m'étais occupé,
devenant adulte se transforma en anthropophage ! En effet, j'avais été
sidéré que le poussin devenant un coq orgueilleux, puisse sauter sur la table
de la cuisine sans prévenir, avaler tout d'un coup, la tripaille
ensanglantée d'un poulet que grand-père venait de vider et de nettoyer pour
faire une grillade.
Je fus révolté, non contre le coq, car je
commençais à comprendre les lois et principes de la nature, mais contre le
comportement de grand-père.
-
Tu es comme le coq, tu as le cœur dans le
jabot, tu es...
Mais pourquoi protester, il ne m'entendait
plus.
En même temps, j'avais compris que cette
histoire du Santa Maria était une « chose
sérieuse », comme disait grand-père dans le monde des adultes.
Mais pourquoi aurais-je dû m'en mêler ? C'étaient leurs histoires. Moi, je
n’étais qu'un enfant, grand-père me le rappelait dans certaines circonstances.
Pourquoi aurais-je dû me soucier de tout cela. Qu'il se débrouille, disais-je
avec un brin de rancœur encore !
Qu’il avale sa radio comme le poussin qui
une fois adulte devint anthropophage.
- Que grand bien te fasse ta radio
invention satanique. Ces mots n’étaient pas de moi. Un enfant est peu de chose.
Il n’est que le reflet du miroir des adultes. Je les avais entendus dans la
bouche de Claudina lors d’un cours de catéchèse sur le mal qui court à bride
abattue par ce vaste monde, en se moquant de Dieu, mais évitant toutefois la
croisée des chemins dépourvues de
calvaires ou petites croix.
***
Rancœur d’enfant
Je suis allé me coucher, en effet. J'ai
mis la tête sous les couvertures lourdes et épaisses en laine de la
Serra da Estrela, décidé à dormir jusqu'à 8h, le lendemain matin.
Qu'il se débrouille, me dis-je encore avec
la rancœur de l'enfant qui venait de recevoir une baffe sur la joue gauche.
Cependant j’étais curieux comme notre chat
le café au lait. Ce soir il était impossible de tomber, comme ça, dans les bras
de Morphème. J'avais du mal à résister à ma curiosité. Je voulais
savoir de quoi il s'agissait. D'autant plus qu'il y avait en moi, une montagne
d'inquiétudes sur ce qui pouvait arriver à mon papy.
Mon oreiller me rappelait toutes les
nuits, les dangers qu'il courrait. Lorsqu'il venait me faire le
bisou du soir, je m’agrippais à lui. Ma plus grande crainte, c'était qu'il
sorte encore de la maison. Mais mon plus grand désir, c'était qu'il vienne se
coucher, tout de suite, à côté de moi.
A la maison, il courrait quand même moins
de dangers. Mais lui, n’en faisait qu'à sa tête et moi, je restais dans mon lit
à compter les moutons cachés sous les draps de l'inquiétude.
Tout d'un coup j'ai sorti la
tête des couvertures. De toute façon, j'avais trop chaud, j'étais en nage.
Assis sur le lit, je me suis mis à me rappeler les couchers de soleil au
village. Je me suis mis à compter le nombre d’histoires que grand-père m'avait
racontées. Je pensais aussi à tous ces rires joyeux, mais aussi, à toutes ces
drôleries qu'il me disait tous les soirs, avant de me coucher :
- Et maintenant faire dodo et dormir sur
ses deux oreilles ! Oh qu'il est dodu l'oreiller de Monsieur
Wald !
- Mais papy, arrête de te moquer de moi.
Je n'arrive pas à dormir sur mes deux oreilles, lui disais-je naïvement.
- Mais si, mais si, voyons ! disait-il,
sans m'écouter vraiment, les pensées déjà ailleurs.
***
Ne parvenant pas à dormir je me
suis relevé. Marchand sur la pointe des pieds nus, comme Café au Lait sur le
plancher rugueux en chêne, je suis allé satisfaire ma curiosité et soulager mon
inquiétude.
Puis
comme un espion, je me suis rapproché de la porte et fixai mon œil gauche, dans
le trou de la serrure.
Je voyais mon grand-père tourner, avec une
maladresse inhabituelle, le bouton des stations. Au fur et à mesure qu'il
naviguait sur radio Tirana, Radio Prague, j'entendais les ronflements de la
radio. Tout d'un coup, il rapprocha la radio de lui et tendit l'oreille. L'on
entendait d'une manière inespérée et claire une voix avec l'accent brésilien:
Radio
Moscovo não diz a verdade
Ce qui voulait dire, Radio Moscou ne dit
pas la vérité !
« …Bulletin d'information spécial.
Dépêche de dernière minute. Lisbonne. L'agence Tass nous informe que : »
« À
01.45 AM le 22 Janvier 1961 a été lancée l'opération «Dulcinée».
Communiqué:
« En signe de protestation
et de lutte contre la dictature de Satanlazar au Portugal et de Paco
Bestamontes en Espagne, un groupe de 20 patriotes portugais et espagnols du
«Directoire Révolutionnaire Ibérique de Libération », (Directorio
Revolucionario Ibérico de Liberação), mené par un des chefs de l'opposition au
régime, le capitaine Henrique Galvão, dans la mer des Caraïbes à 1h45 GMT, ce
22 janvier 1961, a détourné de sa route et a pris le contrôle du luxueux
paquebot portugais de croisière, le Santa Maria.
Le groupe d'opposants a également affirmé
qu'il ne serait fait aucun mal aux passagers, ni à l'équipage. Qu’il s’agissait
d’un acte politique et nullement d’un acte de piraterie maritime, comme le
prétendait la propagande mensongère du dictateur Satanlazar !
Le D.R.I.L. déplore cependant la mort du
lieutenant João Nastimento et fait notion de 3 autres blessés légers.
Le navire rebaptisé le “Santa Liberdade”,
Sainte Liberté prendra le Cap de l'île de Fernando Po et ensuite de Luanda afin
de libérer l'Angola et les autres colonies portugaises du joug dictatorial et
colonialiste du régime de Salazar... »
***
La censure de Satanlazar
Pendant les quarante années que dura le
régime de Satanlazar, il était interdit d'écouter cette station.
D'ailleurs l'Emissora Nacional le rappelait presque à chaque bulletin
d'information en ces termes : « Radio Moscovo não fala verdade »
ce qui voulait dire : Radio Moscou ne dit pas la vérité.
Grand-père savait très bien qu'en écoutant
cette radio en cachette, ou d’autres d’obédience démocratique comme R.F.I. en
portugais, il risquait d'être arrêté et emprisonné pour atteinte à la sécurité
de l’État. Mais avec l’attitude de celui qui sait mieux que quiconque ce qui
est bon et ce qui est mauvais il répondit que :
-
L'envie de liberté quand on en est
privé devient une drogue qui peut mener à la mort.
Quelques années bien après je l'ai entendu
dire :
-
Quand on a envie de savoir ce qui se passe
réellement ailleurs, parfois on est prêt à écouter tout ce qui est contraire au
régime qui vous opprime. On peut même se laisser mener par d'autres couleurs et
d’autres tons dictatoriaux.
C'est vrai que grand-père avait, dans les
années cinquante, une certaine sympathie et même une admiration pour les
vainqueurs du nazisme de l'est de l'Europe. Peut-être, parce qu'il connaissait
les horreurs du nazisme et encore mieux celles du fascisme portugais et
espagnol. C'était son quotidien depuis 1933. Cependant, après l'invasion de la
Tchécoslovaquie et de la Hongrie il déchanta complètement du modèle soviétique
et n'hésitait plus à dire :
-
Communisme, fascisme ou nazisme se valent
en horreur humaine.
« O Quarto Negro » La Chambre
Noire
C’était une chambre obscure et sans
lumière, où ma tante avait voulu m'enfermer une ou deux fois en
punition, parce que j'avais battu ma cousine. Mais pour m'enfermer, il fallait
m'attraper et je courrais plus vite qu'un lévrier.
C'est que ma cousine, Karina, avait un sens aigu de la propriété privée. D'une
part, elle considérait que ce qui était à elle était seulement à elle, par
contre, ce qui était à moi, était à moi et à elle ! De plus, elle ne tolérait
pas le moins du monde que mes quatre années de plus et ma qualité masculine
méritent le moindre respect ou privilège.
-
Ça promet. Je plains déjà le pauvre futur
mari, disait mon oncle en riant à propos
de l'attitude possessive et féministe de ma cousine.
-
Mais ma tante redressant son joli buste
biblique, sans le moindre rire habituel, se montra un tantinet menaçante:
-
Ma mère, que Dieu la garde au ciel, disait
ma tante, faisait tout ce que lui ordonnait mon père. Moi, je me tais encore,
mais ma fille, répondra à son mari que s'il veut être servi, il n'a qu'à se
servir lui-même !
***
Karina la Chipie
En effet, lorsque ma cousine jouait avec
moi, à la moindre contrariété ou caprice, elle m'accusait comme son bouc
émissaire.
Cherchant du
regard la complicité et l’aide de son père elle prétendait que je l’avais
frappé ce qui était totalement faux. Après, mon insupportable cousine éclatait en pleurs aigus, comme si j’étais
en train de la tuer. Ses cris étaient tellement forts qu’ils couvraient le
carillonnement du clocher de l'église de Nossa Senhora do Rosario lors des
mariages au village. Ma tante qui avait tout compris par instinct féminin disait à mon
oncle :
-
Mais laisse-la pleurer tant qu'elle veut.
Quand elle en aura assez, elle va se taire. Ce sont des larmes de crocodile.
Mon oncle, idiot, ne comprenait rien aux
larmes ni des crocodiles ni des caïmans, ce qui est la même chose. Il
accourrait aussitôt pour sauver mon hypocrite de cousine, son petit ange, qu'il
n'avait été sauvé « de
ma terrible méchanceté » que grâce à un miracle de Saint
Antoine de Lisbonne, protecteur des enfants.
-
Espèce de chèvre, menteuse, menteuse,
ajoutais-je, indigné de colère et pestant contre tout le monde de la maison.
-
Il t'a fait mal ce grand âne ?
-
Il m'a battue. Il m'a fait mal là,
dit-elle en montrant ses fesses toujours colorées et pas forcément parce qu'elles
avaient
été traînées par terre.
-
Où est-ce que ce sauvage a fait mal à mon
petit cœur ? demanda-t-il avec une tendresse de figue molle qui
venait de s'écraser par terre.
-
Vem aqui burro, raios partam o
garoto.
Ce que voulait dire : Viens ici
espèce d'âne, que le diable emporte ce gamin !
***
La douleur de l’orphelin
Moi, je n’avais plus, ni père, ni mère,
alors je déguerpissais plus vite que lièvre dans le maquis. Qui pouvait me
mettre la main dessus et m'attraper par les poils ? Personne ! Même
pas mes copains d'école plus âgés que moi. Je courrais plus vite qu'un lièvre,
affirmaient avec admiration mes amis. Je les battais tous sur les
chemins en côte le jour de « a Romaria de Nossa Senhora da Paz ».
Cette pérégrination populaire avait lieu
le dimanche des rameaux. La chapelle-Hermite se trouvait sur les
sommets des monts d'Atalaya, plongeant sa silhouette ronde et blanche dans les
eaux limpides du Côa.
Dans ma fuite je détestais tellement ma
petite cousine que je regrettais de ne pas l'avoir tuée pour de vrai. Et mon oncle
je le détestais, parce qu'il était un pauvre idiot et encore plus parce qu'il
n'était pas toujours gentil avec ma tante que j'adorais. De plus, elle me rappelait le visage et la tendresse de ma
mère. Elles n’étaient pas des sœurs pour rien. Parfois j’avais envie de la
regarder, de l’appeler maman, mais le cœur dans l’âme je le mettais dans le bas
de mes chaussettes et je marchais dessus pour le faire taire. Que c’était
inhumain d’être orphelin de père et de
mère. Souvent je me suis dit que :
-
Celui qui a des parents a tout et celui
qui n’a pas de père, ni de mère n’a rien !
Dans ces moments-là papy semblait
deviner ma tristesse et ma douleur d’orphelin et pour me réconfortait il me
disait, comme dans un reproche :
-
Mais tu n’aimes plus ton papy ? A qui
je répondais avec un sourire amer au goût de citron que je détestais :
-
Mais si ! Mais si mon petit papillot !
***
Tatie je t’aime
Si j'avais pu me marier avec ma tatie,
elle aurait vu le beau mari que j'aurais fait. En quelque sorte je le devins
quelques années après quand j’allais dans mes 14 ans.
En effet, son mari l’idiot,
comme l’apostrophait quelques fois sa femme, osa dire tout haut, à la sortie de
la messe dominicale, ce que l’on n’avait même pas le droit de penser à l’égard
de Satanlazar. Cette gaffe lui valut le lundi, à 6h du matin, la visite de la
PIDE, la police secrète du grand chef de Lisbonne et du Portugal après Dieu et
un séjour de presque six mois à la prison de Péniche.
J’ai osé penser que mon oncle recevait la
juste punition de ses méchancetés et de ses injustices à mon égard en ce qui
concernait mes chamailleries avec ma chipie de cousine. Devant mes airs de vengeance et de satisfaction
mon papy, devinant la pourriture de mon cœur, me dit d’un ton sec tout en
me faisant signe de fermer la bouche :
-
Ma petite crapule, ce qui arrive à tonton n’est pas le fruit du hasard,
mais le fruit de la grâce du curé, le père Trampoline. C’est lui qui l’a
dénoncé en haut lieu. Mais bouche cousue, sinon tu iras aussi joindre tonton à
Péniche.
Comme je n’ai pas décousu ma bouche, je ne
suis jamais allé rejoindre tonton à Péniche, bien que pendant une semaine ou
plus, cela m’a valu quelques nuits de sueurs et de cauchemars.
Ma tante depuis ce lundi ne traitait plus
son mari d’idiot, mais parlait de lui avec des mots doux à la crème et au
chocolat. Cela me mettait de mauvaise humeur, car j’aurais voulu que ces mots
soient pour moi. De plus, elle avait perdu cet air de femme aimante, rieuse,
taquine, joueuse qui me rappelait maman. Dans l’affaire je n’ai gagné qu’une femme triste et avare de paroles. Le
comble c’est qu’elle se servit de moi pour remplacer son mari dans le travail
des champs. Papy insinuait qu’il fallait aider cette femme dans sa détresse.
-
Elle est quand même ta tante cette
vaillante femme. Il me semblait travailler dans les champs plus durement que ne
le faisait son vrai mari.
En effet, à peine arrivais-je à la maison revenant
de l’école à 16h30, qu’il fallait repartir déjà dans les terres avec elle, pour arroser les champs
de pomme de terre, de maïs ou sarcler les chants d’haricots. Mes mains
devenaient de plus en plus calleuses et
parfois le soir mon dos était aussi
moulu que la paille de seigle après le battage.
***
Cher jeune lecteur, chère jeune lectrice,
l'un et l'autre vous devez me comprendre et même me défendre. Écoutez donc
l'injustice dont je fus victime quand j'avais 11 ans et demi si mes souvenirs
sont bons.
Le moins que je puisse dire lecteur, c'est
que ma cousine, la sacrée petite garce, n'avait pas froid
aux yeux, même lorsque le vent « sieiro », vent du nord très sec et
froid en hiver, givrait les sourcils des gens et transformait les habitants du
village en fantômes.
Le préservatif
de tonton
Eh bien, une fois ma cousine et moi jouions
à cache-cache, amicalement et joyeusement chez elle. C’était un samedi
après-midi d’été. La plupart des gens faisaient la sieste habituelle, bien
ancrée dans les habitudes du village. Celui qui osait aller à l’encontre de la
dictature, non pas de Satanlazar, mais du soleil était traité de débilus, car il devait avoir la cervelle
seiche. Par contre mon oncle et ma tatie ont dû aller chez Monsieur le curé,
comme chien la queue entre les jambes pour recevoir un sacré savon. C’est que
ma tatie avait osé mettre une blouse rouge avant la fin du deuil de la mort de
mes parents. Nous les enfants on n’avait rien à faire des traditions du
village. Ma cousine et moi étions surtout contents de pouvoir faire ce que l’on
voulait sans le contrôle de qui que ce soit et aussi d’avoir toute la maison à
nous deux. Dans ces moments de grande liberté nous profitions pour fouiner dans
des coins réservés aux adultes. La curiosité nous piquait davantage. Tout d'un
coup je suis tombé sur un trésor.
-
Karina, mais c'est quoi cette drôle de
chose, regarde c'est visqueux, l'on dirait un gros verre de terre. C'est
dégoûtant, dis-je étonné et surpris à la fois.
-
Fais voir, dit de sa voix de chipie ma
cousine. Elle me prend la chose du bout des doigts, étonnée par la
douceur. Elle tire dessus et dit :
-
C'est doux et élastique l'on dirait une
tripe pour faire du boudin blanc.
-
Fais voir! Dis-je, étonné.
-
Attends, dit-elle, il y a une ouverture
d'un côté.
-
Laisse-moi voir. C'est moi qui l'ai trouvé. Dis-je
-
Non. Regarde, c'est un
ballon, dit-elle en soufflant dedans.
-
Il a une forme très drôle.
En même temps, je lui arrachais la chose
de ses mains en faisant valoir ma force masculine. Je n’allais quand même pas
me faire dérober mon trésor.
Au fur et à mesure que je soufflais
dedans, ma cousine riait de plus en plus. Moi je ne voyais pas plus loin que le bout de
mon nez.
-
On dirait le zizi de papa le matin ! S’égosillait-elle
amusée, puis me lançant à la figure. Tiens prends le par la tête. Tu ne vas
quand même pas avoir peur d'un ballon. Quel froussard !
-
Non ! dis-je, me donnant un ton de voix
téméraire, mais à l'intérieur de moi j’avais une certaine crainte de la tripe.
Je ne riais pas du tout. Effrayé comme si j'avais un serpent dans les mains, je
me suis débarrassé au plus vite de la
chose dégoûtante et répugnante.
-
Mais ça vole Vaval. Regarde ! N'aies
pas peur ! C'est un
Mais ça, comme d'autres attributs que l'on
prête aux garçons et que je n'avais pas toujours, je ne pouvais l'avouer.
Elle regonfla à une vitesse
incroyable le zizi de papa en latex et le lança en l'air dans ma direction
d'un petit coup de la paume de la main.
-
Ça va tomber ! Mais tape dessus nounouche !
Je ne pouvais pas rester là
Ce que je fis en m’adonnant avec plaisir
au jeu.
Pendant une bonne dizaine de minutes nous
avons à tour de rôle lancé en l'air le joli ballon, nous
amusant et riant comme des fous. Mais à un certain moment, elle a estimé
qu'elle l'avait envoyé en l'air moins de fois que moi. Tout d'un coup, et d'une
manière inattendue, elle se mit à pousser des hurlements, comme un malheureux
cochon auquel on aurait voulu ôter la vie. Je lui dis en la repoussant
légèrement :
-
Mais arrête de crier ! Tu me perces
les oreilles avec tes cris.
Sans m'y attendre le moins du monde, elle
se mit à hurler encore plus.
-
Papa ! Papa ! Il m'a
frappée. Il m'a fait mal !
Joignant la parole à la ruse, elle se
tordait par terre à cause d'une douleur imaginaire, ne se
rappelant pas que ses parents étaient absents. Ils étaient en train de prendre en
pleine figure le savon du père Trampoline.
Devant ses cris je ne savais plus que
faire. Allais-je détaler devant son père qui prenait toujours sa défense ?
Comme je n’entendais pas la voix menaçante de mon oncle je me suis dit cette
fois-ci je vais vraiment la frapper pour de vrai. Malgré ma colère je n’ai
pas mis mon désire à exécution. C’est que je me suis rappelé d’une
phrase que papy répétait souvent :
-
Les femmes on ne les touche qu’avec des
fleurs !
***
Nous savions bien que notre maîtresse
était amoureuse d'un certain Manuel Tanches, même si nous ne
comprenions pas l'amour des adultes.
Nous voyions bien qu'elle n'était pas la
même en classe, pendant la récréation ou encore dans la rue quand nous la
croisions. Elle était comme le temps en automne, très variable.
L'on pouvait voir dans son visage, tantôt
une fenêtre de ciel bleu, où brillait le soleil, tantôt un nuage noir, grognon
et menaçant. En cas de pluie, c'est-à-dire de conflit avec son Manuel, nous
nous taisions, nous nous mettions à l'abri en attendant que le coup de vent et
l'averse qui allaient avec, passent. Nous nous disions qu'après le mauvais
temps, le soleil sur son visage finirait bien par briller à nouveau. Car le
mauvais temps, sur terre ou en mer, finit toujours par le beau temps.
***
Cependant, un lundi du mois de décembre de
1959, Manuel est parti en paquebot avec sa maman, ses frères et sœurs,
rejoindre son père à Buenos-Aires en Argentine. Une famille de plus du village
allait chercher son pain et sa liberté ailleurs et grossir les quelques 130
millions de lusophones aujourd'hui éparpillés par ce vaste monde.
La famille de Manuel est
devenue argentine, parlant le portunhol, une langue parlée dans les zones
frontières entre le Brésil et les autres états sud-américains. Par contre, le
pauvre Manuel s'est empoisonné en sulfatant la vigne sur les vastes terres
paternelles à Escobar, une petite ville dans la banlieue de la capitale.
« Si son père avait été moins ours et
plus humain il serait encore en vie », informait une lettre jaunâtre
écrite par sa sœur Marissa.
-
Pauvre Manuel dit grand-père les larmes
aux yeux et la voix triste. Puis il ajouta : lui qui était parti dans le
pays de l'argent, (l'on définissait ainsi l'Argentine au village),
avec un râteau dans la tête pour ramasser les billets de banque qui tombaient
« da àrvore do dinheiro » de l'arbre de l'argent et faire fortune. Il
a achevé son rêve plus tôt que prévu et mange désormais les pissenlits par la
racine.
Notre maîtresse avait pris connaissance du
décès de son
Manuel par une lettre qui était partie d’Argentine depuis un mois. Mais nous, les
élèves, avons failli perdre notre maîtresse à cause de la douleur de la
tragédie. Par contre, nous avions gagné l’affection de notre maîtresse
pour le reste de l'année et pour toujours.
L'on disait au village, que son cœur saigna pendant des années
dans la solitude, et qu'à la fin de sa
vie, avant de s'éteindre, elle rechercha la paix dans une
vallée d'altitude de la Serra da Estrela, comme si elle avait voulu
s'approcher du ciel et de son Manuel.
Pour le moment elle était toujours notre maîtresse.
Devant ses élèves,
elle oubliait sa douleur en faisant le clown. Plus elle voulait
cacher sa tristesse et plus elle nous faisait rire. Depuis, comme
dans une litanie, et comme si les paroles n'étaient pas
vraiment d'elle, mais comme pour s'en convaincre elle répétait sans
cesse :
-
« Quem canta seu mal espanta »
celui qui chante éloigne sa douleur.
-
Vous n'êtes que mes élèves, disait-elle.
Avait-elle besoin de le confirmer comme
pour se convaincre d'une réalité évidente qui allait bien au-delà de cette
frontière ? Néanmoins, après sa tragédie amoureuse, nous voyions bien que
nous remplacions Manuel dans son cœur.
Nous savions aussi lui rendre ce qu'elle nous donnait.
Comme par enchantement, les absences, même
celles qui
étaient destinées à aider
les parents aux champs, diminuaient à vue d’œil. Comme les figues étalées
par nos mères sur la façade plate des nombreux menhirs et dolmens qui
semblaient dormir sous le soleil de plomb. Fraîches et rondes les figues
devenaient plates et seiches en deux ou trois jours.
Les résultats scolaires étaient en hausse.
Allaient-ils monter et grimper jusqu'en haut de la Torre, le point culminant de
la Serra da Estrela ! On n'étudiait pas seulement pour nous, nous
travaillions aussi pour faire plaisir à notre maîtresse. Nous étions presque
sages, comme les images que le père Trampoline nous donnait après la communion. Dans nos lèvres bourgeonnait une renaissance de printemps.
Maintenant nous n'étions plus ceux à qui l’on
crie :
- On ne parle pas à table, taisez-vous les gamins, fichez
moi la paix, allez-vous coucher et autres expressions que même les chiens ne
voudraient pas entendre.
Le changement était tel que dans ce village reculé et montagneux
du Portugal les adultes nous respectaient. Maintenant, nous les enfants,
nous étions devenus des
personnes respectées. On allait même jusqu'à nous demander notre avis !
***
Nous, les enfants, avions même
l'impression d'avoir gagné la guerre que les adultes nous imposaient. Avant,
ils nous bombardaient selon une tactique pratiquement militaire, du
matin au soir, avec des: « les enfants il faut... oh les
enfants de maintenant... oh les petites pestes...Oh ces vauriens ».
Mademoiselle Imelda, notre maîtresse nous
aimait. Plus encore, nous nous sentions aimés. Ce calme, cette sérénité de
temps de paix se ressentait même dans nos foyers. Les coups de pied dans le
popotin, les torgnoles dans la figure, les coups de ce bon martinet, les
étirements d'oreilles et autres soi-disant bonnes méthodes
d'éducation, même si elles n'avaient pas
disparu totalement, car elles avaient la peau dure, mirent beaucoup d'eau dans
leur vin !
-
Dieu soit loué, disait maîtresse heureuse
pour ses enfants.
Maintenant Melle Imelda, comme une étoile
brillante annonçant des temps nouveaux, afin de soulager notre
attention qui était chargée comme une bête de somme de 9h à 17h et pour mieux
la faire repartir, nous faisait faire de petites pauses et nous
répétait souvent, comme un leitmotiv :
Le travail dans la détente
Fait grandir les enfants
Donne bonne santé
Beaucoup d'intelligence
Et encore plus de connaissance !
Elle devenait même notre magicienne quand il fallait nous démêler les nœuds des cordes en
mathématiques ou, les chemins labyrinthiques de l'histoire. De plus, nous
avions beau vivre dans le même monde que les adultes, nous ne vivions pas dans
le même espace et le même temps. Cela notre maîtresse le comprenait.
Campagne de Pacification Coloniale
Une fois mon grand-père me parla, avec
regret, de sa participation comme jeune soldat à la
pacification, répression coloniale, corrigea-t-il, au Mozambique dans les
années 1900. Il faisait son service militaire de trois ans au service de sa
Majesté le roi Dom Carlos.
Pour lui, cette période, c'était hier,
mais pour moi, c'était il y a très longtemps, des milliers d'années peut-être.
L’Angola, la Guinée, Le Mozambique, les colonies comme disait maîtresse, je
n'imaginais pas le moins du monde où cela pouvait bien se trouver sauf mon
Angola. L’Angola je le connaissais comme mes poches, du moins je le croyais,
C’était le pays de mon cœur, le pays aussi de la tragédie de mes parents.
Néanmoins tout cela, mes dix années passées en Angola, étaient inoubliables
pour moi. Je les gardais dans le creux du jardin de mon cœur. Souvent, avant de
m’endormir le soir, je les sortais et les faisait défiler dans ma mémoire comme
dans un film.
Mais concernant les autres colonies, je ne comprenais pas du tout
qu’elles fassent partie du Portugal. En effet, je regardais la carte
rectangulaire du Portugal, accrochée au mur et je n'y voyais aucune colonie.
Rien. Ce que je voyais avec une certaine inquiétude c’était l’Espagne dont la
silhouette me rappelait un taureau prêt à encorner le petit Portugal. Mais j’y voyais aussi avec une peur que ne
m’a jamais quitté, les images lugubres de Jésus Crucifié, le regard de Satanlazar
et les épaulettes menaçantes du Maréchal Carbonara.
Devais-je faire confiance aux
adultes ?
***
Les yeux accrocheurs de maîtresse
Au début des cours, notre maîtresse,
très sérieuse, commençait par accrocher son regard sur chacun
d’entre nous. Ensuite, nous ayant accrochés comme par un fil invisible, elle
attirait notre attention. On aurait dit un pécheur sur le Cap de Sagres en
train de pêcher à la ligne. Les poissons que nous étions mordaient avec
satisfaction et plaisir l'hameçon de la connaissance. Mais nous, au contraire
des poissons d'étals,
étions bien vivants, bien conscients pour notre âge de la chance, de
ce luxe que nous avions par rapport au sort de nos pauvres parents.
Cependant, régulièrement, ses
yeux s'en allaient et partaient se fixer au plafond, peut-être en quête
d'inspiration. S'ensuivait une très courte pause suivie d'un ensemencement à
tout vent dans cette terre fertile que nous étions.
De temps en temps, ses beaux yeux couleur
de mer balayaient avec inquiétude le poussiéreux portrait
du « Salarié à Vie » planté au beau milieu du mur frontal.
De là-haut il nous semblait contrôler les faits et gestes de chacun de nous dans
la classe.
-
Mais notre maîtresse, avait-elle peur de
Satanlazar, comme les gens au Village ? Parfois, nous aussi nous avions peur
de notre maîtresse, car elle pouvait aussi être un dictateur.
En fait, elle ne nous faisait pas vraiment
peur, plutôt le contraire.
Par
contre, pour l'autre, accroché au mur comme au pouvoir, on voyait bien qu'il essayait de se donner
des airs d'intelligent en manipulant des livres. Pour nous, il n’était pas
question que nous
lui fassions confiance. Mais comment, par quelle manigance, quelle
manipulation et mensonges, est-il arrivé là en chef à vie ? Pourquoi restait-il là, année après année,
décade après décade, d’abord en père, ensuite en papy, puis pour la vie
éternelle en Dieu omnipotent et tout puissant?
***
Que dieu me pardonne, s'il le peut, mais
je dois t'avouer cher lecteur et lectrice des secrets sur l'enfant que j'étais.
Ce sont des secrets, lecteur, mais ne vas pas monter sur le toit de ta maison
et les crier à tout le monde, sinon tu iras aussi passer quelques jours à
l'ombre, comme grand-père, à la prison Liberté de Soutugal.
Je voudrais te dire aussi, à toi ma
lectrice, que ce que j'entendais dire à grand-père à propos de Salazar se
redressait en moi, chaque jour davantage, tel un serpent symbole de vengeance.
***
Le Lance-Pierres
Un jour, j'ai mis dans mon cartable mon
lance-pierres pour dégommer le corbeau noir, qui semblait manipuler des livres et
certainement nos cerveaux. Comme tu le sais lecteur, il était accroché à droite
du mur frontal de la salle de classe. Mais maîtresse, découvrant peut-être mes
intentions, ouvrit mon cartable, et
me demanda avec un air de compréhension déguisé dans un habit de reproche:
-
Quel oiseau veux-tu tuer ? Ce n'est
pas encore le temps de la chasse mon garçon!
-
Eh ! Maîtresse ! On va attendre
l'ouverture jusqu'à quand ?
-
Bientôt !
C'était « un bientôt » qui
voulait dire que la discussion était terminée sans l'être réellement.
En classe, nous n'évoquions jamais son nom
et évitions de parler trop fort, de peur que l’oiseau noir de mauvais augure ne
nous entende.
La P.I.D.E.
(Police Internationale de Défense de
l’État)
Grand-père prétendait que lorsque
l'on prononçait son nom, ses acolytes vampires, hantant grandes villes et
petits villages, dressaient leurs grandes oreilles et aussitôt s'abattaient sur
leurs innocentes victimes, et
plantaient leurs crocs en faisant couler le sang et causant mort et désolation.
Dansant en rond autour de la proie,
bouffant, ingurgitant pain, fromage et saucisson, ils swinguaient toujours
avec une bouteille de vin dans les mains. Ils animaient leur fête
macabre, torturant, martyrisant et riant pour le bien de l’État Nouveau, pour
la Paix de la Nation.
- Un, deux, trois :
Un
pas en arrière et deux en avant !
Maintenant, débarrassons et jetons ces
corps inanimés,
Ces rouges, ces potiches
Dans la prison forteresse de
Péniche !
Bon débarras, nettoyons et jetons,
Jetons encore plus loin
Jusqu’au camp de Concentration
De Tarrafal.
Au nom de Dieu,
Au nom du patriotisme,
Au nom de la nation,
Allez, rouges, juifs, socialos, homos,
ordures, démocrates,
Tous à Aljube, Péniche etTarrafal !
Débarrassez pourritures,
Pour 10, 15, 25, 50 ans,
Pour l'éternité,
Débarrassez ce Portugal !
***
Et voilà maintenant que le
regard de notre maîtresse se posait très rapidement sur le portrait du
vieillard gâteux, le maréchal Oscar Carbonara, Président frauduleux de la
Monarchie absolutiste du roi salarié à vie.
Le strict uniforme aux épaulettes fanées
se laissait aller, alourdi par le poids exagéré des méchantes médailles. Son
regard sournois, autoritaire, caché derrière sa fausse moustache républicaine,
le visage jaunâtre, sec comme son bâton de maréchal entre ses mains, nous
faisait peur pendant la classe.
La nuit, il nous poursuivait encore,
perturbant le sommeil des tendres enfants que nous étions avec des
cauchemars de terreur.
Au centre du mur, entre ces deux
personnages, un crucifix nous faisait de la peine avec un pauvre Jésus, presque
nu, se tordant de douleur. Son sang semblait couler, sans pour cela tacher le
plancher en bois de la classe. Lequel des deux autres, celui de droite, celui
de gauche, était le fautif ? Lequel des deux avait sur ses
mains le sang de Jésus ? Etait-ce vraiment le sang de Jésus qui coulait du
crucifix ou le sang de l’autre Portugal que l’on emprisonne ?
Nos consciences d’enfants se doutaient
bien que des choses, des choses pas très catholiques comme disait papy, se
passaient, mais nos consciences enfantines ne les comprenaient pas.
Pourtant l’enseignement de maîtresse
semblait avoir deux objectifs : L’acquisition des connaissances et le
pourquoi des choses. Elle répétait souvent
-
Les enfants il faut toujours comprendre le
pourquoi et le comment des choses.
Mais quoi qu’il en soit et d'une façon
inespérée et inattendue, nous nous laissions entraîner par la magie de son
regard.
Son visage était parsemé
d'étonnantes taches de rousseur. Ses cheveux avaient la couleur des fougères en
automne. Elle se dressait sur ses talons et nous adressait un regard de lynx
qui se voulait inamical et distant.
-
« sou pequenita,
mas tesita ! »
Ce qui voulait dire qu'elle était petite, mais
qu'elle ne se laissait pas faire. Nous ne comprenions pas pourquoi elle nous
disait cela. Pour nous, elle était mince, cela c'était vrai, mais nous ne la
croyons pas, quand elle disait qu'elle était petite.
Pour nous elle était grande, et pas
uniquement en taille. De plus elle était gentille et nous parlait avec la
douceur de la marmelade de potiron que papy faisait en automne à la maison. Le
parler de notre maîtresse, tout miel bien beurré sur nos tartines de pain de
seigle à 16h, n'avait rien à voir avec le parler acide de certaines vieilles
personnes du village. De plus on avait plaisir énorme d’aller à l’école. Le
travail en classe n'était que du travail dans les mots. La réalité avec notre
maîtresse Imelda était agréable et ressemblait à de la joie, aux rires de nos
jeux pendant la récréation.
***
Les samedis-soir
C’est samedi-soir. C’est le jour où mon
papy semble le plus désappointé malgré son apparence toujours joyeuse. Je sais
qu’il cache ses malheurs pour me donner toujours l’image d’une personne décidée
à me donner le plus grand bonheur. Même quand nous évoquons la tragédie
affreuse de mes parents il parvient à sourire. Mais je sais qu’il pleure en
lui, mais à moi il me sourit.
-
Mon papy si tu savais combien je t’aime.
Je te le montre, mais je t’aime encore plus en silence. Cet amour est infini et
éternel dans cette vie qui est toujours le contraire de l’éternité. Trop courte
fut aussi la vie de mes parents. C’est le Wald orphelin qui le crie à cet
injuste destin. Pourquoi mes parents sont morts en voulant donner une nouvelle vie, aussi bien à moi qu’a ce pays
où, j’ai laissé une partie de mon enfance ?
Papy ne pouvait pas entendre le cri de ma
douleur angolaise, car je l’étouffais quand je pouvais. Mais mon papy la
devinait. Je le voyais dans ses yeux, dans le ton de sa voix, dans sa
respiration parfois.
Ce samedi-soir, presque comme d’habitude,
il partait encore dans le royaume des songes tout en restant debout. Rêvait-il
où était-il en train de plonger dans des précipices sans fond, sans rien à quoi
s’accrocher ? Ou, au contraire, cheminait-il sur la route de la création
de nouveaux mondes et d'histoires que je ne parvenais pas à toujours
comprendre ?
Quant à moi, je vais me retirer du monde
ennuyeux des adultes et me laisser gambader, encore et encore, dans les
souvenirs lointains de mon enfantine mémoire :
***
La Récréation
Garçons et filles avaient des jeux
séparés. Les garçons jouaient à la toupie, les filles à la marelle. Cependant
nous nous rassemblions pour jouer au jeu de l'huile et du vinaigre.
Deux filles et deux garçons. Chacun de
chaque côté, prenait un garçon ou une fille par les pieds et les mains. Il
était balancé d'un côté et de l'autre, tantôt à gauche tantôt à
droite, comme le balancier d'une pendule à poids, au son d'une litanie
enfantine que nous chantions en cœur :
Tchïm tchï bão
,
azeite ou pão !
P'ra onde queres ir ?
P'ro azeite ou p'ro vinaigre ?
Ces onomatopées rythmées disaient :
« Tarabïn Taraban
Pour ton casse-croûte
Veux-tu
du beurre,
De
l'huile ou du vinaigre ? »
Il est certain que nos camarades de
classe, petites crapules, allaient directement dans l'acidité du
vinaigre. Pas de sentiments avec les méchants ! Par contre les gentils,
comme notre maîtresse Imelda, nous les mettions volontiers dans la douceur
fluide de l'huile d'olive. Et moi je serais même d’avis de lui donner aussi une
tomate bien mûre pour qu'elle la frotte sur la tartine de pain comme nous faisions
pour notre goûter. C'était délicieux ! C'était un rêve.
***
Peut-être est-ce à cause de cette image, qui
lui revenait à l’esprit, de Manuel la bouche pleine de salive blanche, se
tordant de douleur comme un serpent ayant reçu un coup de bâton sur la tête, que notre
maîtresse semblait tout d'un coup sortir une colère retenue.
Mais pourquoi maîtresse cries-tu ?
Caché, timide, derrière tes lèvres, nous voyons bourgeonner un
sourire couleur de laurier rose. Il gratte les cordes de la sensibilité à l'intérieur
de chacun de nous dans la classe.
Par
contre, les deux autres ploucs, Satanlazar et Carmonara, de chaque côté du
crucifix, accrochés là-haut au mur blanc, comme à leur pouvoir
usurpé, nous faisaient une peur de Dieu Tout Puissant et Omnipotent.
Mais toi, tendre et jolie maîtresse,
nous avons confiance en toi. Tu nous fais découvrir la vie et les
couleurs de l'arc-en-ciel.
Ne cries pas maîtresse. Ne te donne pas
tant de mal. Nous allons bien travailler pour toi, nous disions-nous à nous-mêmes,
comme dans une prière silencieuse.
A ce moment-là, elle devenait une autre.
Elle ne voulait rien entendre, ni rien comprendre. Parfois cela finissait par
nous perturber et entamer la confiance dans le modèle de l’adulte.
Les adultes ne comprennent et n'écoutent
jamais le cœur des enfants. Et nous, nous ne sentions perdus.
Puis respirant fort et jetant un regard
froid aux deux acolytes du mur blanc, comme si rien ne s'était passé, elle
faisait une petite pause. Parfois l'on ressentait comme une plainte légère dans
sa respiration. Après son regard de lynx, raccrochait encore un à un
nos yeux attentifs.
Et voilà, notre maîtresse repartait avec
nous pendant 30 minutes dans le chant des faits épiques du règne de Jean Ier (1357-1433).
-
Ce
roi laissa une excellente image dans l'esprit des Portugais ce que lui valut le
surnom de : Le Bon Souvenir ! disait-elle avec admiration.
Après le cours d'histoire de 9h30,
s'ensuivait « la rédaction ».
-
Entre 15 et 20 lignes. Pensez à une brève
introduction. Pas de bonne rédaction sans conclusion. Comme d'habitude, elle
répétait en chantonnant avec un brin d'humour sérieux et plaisantin :
Maintenant il est temps,
Que ces vaillants enfants
Ayant écouté avec attention
Ecrivent noir sur blanc
La plus jolie rédaction !
A vos cahiers, à vos plumes
Pas de rires, pas de toux
Et ce n'est pas tout
Maintenant au travail, sans triche
Chacun pour soi et dieu pour tous !
Rédaction : « La bataille
D'Aljubarrota »
L'angoisse de la plage blanche nous
pénétrait, comme le brouillard du printemps dans la vallée du Tage. Mais, peu à
peu, grâce aux rayons lumineux du soleil, Dame Blanche, par un tour
de magie, se transformait en muse Calliope et les mots coulaient de
ma plume comme l'eau limpide du Tage qui descend de la sierra d'Albarracïn en
Espagne :
Introduction :
En ce 14 août de l'an 1385, le soleil
brillait à pic dans le ciel azur.
Les Champs cultivés et les prairies
verdoyantes de la plaine d'Aljubarrota semblaient insouciants à ce que pourrait
arriver.
Les
champs ne voulaient pas être piétinés et les pâquerettes, les pissenlits, les
boutons d'or et autres fleurs voulaient donner la vie, en versant sur la terre
leur semence.
Que
l'on ne leur parle pas de mort ou de sang. Les oiseaux apeurés avaient fui et
se cachaient çà et là sur des arbres en bordure de lisière, se demandant du
regard ce qu'allait se passer.
Développement :
Mais tout d'un coup, un vacarme
envahissant perça le calme de la plaine. L'on entendait des cris, des
ovations : viva el rey don Juan, Viva Castilla ! Vàmonos a
ellos ! Qué Viva Santiago ! Portugal ya està
conquistado ! Criaient comme ivres de victoire les 36
000 castillans armés jusqu'aux dents.
Dans le camp portugais, le Connétable Dom
Nuno Alvares Pereira, après avoir prié avec dévotion, s'adressait à ses combattants, attirant
l'attention sur le fait que bien qu’en moindre nombre, il fallait défendre
l'indépendance de la nation, l’identité lusitanienne, l’espace territorial de ce noble Portugal. Chaque
guerrier portugais doit se battre comme un lion que le Castillan veut abattre.
Portugais ça va être un combat de vie ou de mort !
Avec ruse, Le Connétable plaça
en forme de U une centaine de jeunes amoureux prêts à donner leur
cœur au Portugal, leur âme à Dieu et à leur Dame. Encore à genoux, ils
invoquaient le ciel, priaient Sainte Marie et criaient :
-
Viva São Jorge ! Viva Dom João I°,
verdadeiro rei de Portugal !
Ce que voulait dire : Vive Saint
George ! Vive Jean Ier, le vrai roi du Portugal.
-
Bande armée de brigands
Plus que combattants,
Assoiffés de sang,
Les vils castillans attaquèrent
aveuglement,
Rentrant vaillamment et facilement dans le
U.
Ils crièrent déjà victoire,
Une victoire sans égal.
Ils se crurent déjà les maîtres du
Portugal.
Mais Les Guerriers Amoureux,
pensant ce jour être leur dernier, brandirent les épées en l'air, confièrent
leur âme à Dieu et fermèrent le U.
Aidés, par les autres, 50OO lusitaniens, qui leur
tombèrent victorieusement dessus ! Les Castillans, sans cœur et sans
âme, tremblant de peur, s'enfuirent la queue entre les jambes en Castille.
Les Lusitaniens étaient tellement heureux
de leur victoire, presque trop facile, qu'ils croyaient
qu'elle tenait plus du miracle que de leur bravoure ! L'on
parlait déjà de construire une belle église ou cathédrale en
style manuélin en l'honneur de Sainte Marie, pour la remercier
de cette victoire qui garantissait l'indépendance du Royaume du Portugal.
Conclusion :
Nous pouvons dire en guise de conclusion
et avec beaucoup d'émotion que...
-
C'est l'heure, le temps de la rédaction
est fini, je vais ramasser les copies, dit maîtresse ajoutant les gestes à la
parole.
En même temps, je pestais contre
moi-même : une fois de plus je m'accusais d'avoir été trop lent et
incapable de rédiger cette maudite conclusion.
Au même moment, le totem coordinateur de
la vie au village, droit dans ses bottes son corps robuste de
granit, le clocher de l'église de Notre Dame du Rosaire, carillonna
avec majesté les 10 coups. Il était 10h du matin.
-
On peut sortir Maîtresse, criaient les
plus rapides.
Et moi, oubliant déjà la pauvre conclusion
de ma rédaction, je sortais aussi dans la cour de récréation.
***
Wald croyait que son papy, comme le
Connétable Dom Nuno Alvares Pereira pouvait aussi changer le cours de l'Histoire.
Mais les histoires de papy s’écrivaient seulement
avec un petit « h ». Par
contre ses histoires pouvaient voir le jour aussi brusquement que le vent du
désert change de cap. Et comme d’habitude son histoire commençait par :
-
" Il était une fois..." un
garçon nommé Jésus de Nazareth au caractère bien trempé, fils d'un vaillant
charpentier que certains veulent passer pour pauvre, mais en réalité assez bien
argenté, qui se mit en tête de changer le monde...
-
Comme toi papy, dis Wald en le coupant
dans son élan.
-
Mais que dis-tu là, je ne veux pas changer
le monde, je ne veux qu'améliorer ce pauvre Portugal satanlazariste,
assena-t-il d'un visage fripé comme s'il parlait à d'autres personnes que moi.
-
Tu es trop jeune pour comprendre. Mais
tous ces hommes qui se prétendaient uniques, providentiels,
supérieurs, qui ont voulu tout changer, de fond en
comble, au nom d'un Dieu, d'une idée dite nouvelle, d'un Homme dit
nouveau, ces monstres ont emprisonné, torturé, massacré, tué des millions de
personnes au nom de ce que les arrangeait. Ils ont fini par laisser le monde en
pire situation qu'ils ne l'ont trouvé.
-
Comme Satanlazar qui …
-
Mais, chut ! Tais-toi mon pauvre
malheureux ! Intima-t-il Wald avec
autorité et gravité, comme s’il avait mis en danger la sécurité publique. Te
rends-tu compte du danger, te rends-tu compte de ce que tu dis ? Chut !
Ce n'est pas une histoire pour des petits enfants comme toi.
-
Mais je ne suis pas petit, protestait Wald
sans avoir la confiance qu’il attendait de son papy.
***
Grand-père pouvait me dire de me taire. Il
pouvait me dire que je n'étais qu'un enfant. Néanmoins, l'enfant que j'étais
voyait des attitudes, des comportements qui me faisaient croire que quelque
chose d'important n'allait pas bien au village. Bien sûr, je ne comprenais pas.
Les adultes sont compliqués, même très bizarres, parfois. C’est pourquoi, tout seul, j'essayais d'ouvrir
les yeux et encore plus les oreilles.
***
Wald l’Espion
Grand-père se passe la main dans ses
cheveux ! Est-ce un tic ou est-il devenu fou ?
Un soir, je fus très surpris de voir mon
papy dans l'obscurité du coin de l'église communiquer par des
gestes avec son ami Olivério. Il se passait la main dans les cheveux,
comme un peigne, à chaque fois qu'il voulait désigner une personne. Je me suis
demandé : mais qui pouvait bien être cette personne dont on n'ose même pas
prononcer le nom ?
Elle devait être
vraiment méchante pour faire si peur, même aux adultes ! J'ai
commencé à ne pas me sentir en sécurité, moi aussi. Je suis devenu méfiant et
plus attentif à tout ce qui se passait. Je regardais, j'écoutais, je
surveillais tout et tous. Je suis devenu un espion. Mais malgré mes efforts
d'acuité, au bout d'une semaine, toujours rien. J'étais certainement
mauvais en espionnage comme je l'étais aussi en mathématiques.
-
Tu dois encore faire des progrès, me
disait maîtresse Imelda en fin de trimestre.
-
Oui maîtresse, je vais faire des progrès,
lui disais-je d'un ton de voix brillant comme la lame du couteau de grand-père
au soleil.
Mais dans une voix douce, presque
inaudible, je me disais :
-
Je vais faire encore des progrès pour te
plaire ma petite maîtresse.
Ensuite, focalisant ma pensée sur les
gestes de grand-père, passant la main sur ses
cheveux, je me dis, d’un ton de voix décidé et audacieux, prêt
à partir au combat pour le défendre :
-
Je vais être un bon espion pour te sauver
mon petit papy !
***
Les invités
Je commençais à observer que quelques
paysans du village étaient convoqués régulièrement chez le père Trampoline.
D'autres étaient invités, je riais du verbe inviter, à se présenter devant l'administration de Soutugal, le chef-lieu de canton.
L'invitation était un
écriteau qui puait l'odeur de José Coz, le croque-mort bossu du village, après
qu’il eut tripoté les cadavres. Il était rédigé avec autorité, sur un
mauvais papier délavé et transparent, en grosses lettres noires que le
régisseur du village affichait au vu et su de tous, juste à côté de l'entrée
principale de l'église. Personne ne devait l'ignorer.
Les invités restaient absents du village pendant trois
ou quatre jours, parfois plus.
Avaient-ils été emprisonnés à Soutugal ?
Avaient-ils été battus ? Parfois l'on entendait parler de brimades. Des
brimades, je n'avais jamais entendu ce mot et n’en comprenais pas du tout le
sens. Je demanderai à maîtresse Imelda ou à sœur Rachel, bien que celle-ci prétende parfois que je me mêle de choses qui ne
regardent pas l’enfant que je suis encore.
-
Wald, mon petit profite d’être un
enfant ! Ça passe si vite mon joli lapin, me disait-elle avec un sourire
de tendresse.
-
Ne t’en fais pas tatie Rachel lui répondais-je
avec un doux regard. Puis retournant à ma pensée.
-
Ils ont dû être punis, comme nous à
l'école, par maîtresse Imelda, me demandais-je.
Ce que je remarquais avec une certaine
inquiétude, c’est que de retour au village, les dits invités, n'avaient plus
leur superbe d'avant. A vrai dire, ils n'étaient plus les mêmes. Le soir, en
revenant du travail des champs, ils n'avaient plus envie de faire des blagues,
de rire, comme d'habitude. Ils marchaient la tête basse, ne parlant à personne
et plus fanés que des champs de maïs sous le soleil de plomb de l'été.
J'ai appris, plus tard, que les autres
villageois étaient au courant, mais ne
voulaient pas en parler de peur d’être les prochains sur la liste.
Mais moi j'étais pris d'une inquiétude qui
m'étouffait. Je me posais des questions de toutes sortes où je voyais la vie
aux couleurs de la nuit.
Les cauchemars avaient pris l’angoissante
habitude de se faire inviter dans mon sommeil, malgré moi. Mais comment faire
pour empêcher ces intrus de la nuit. Le pire de tous fut celui de la P.I.D.E. qui
était venue arrêter grand-père.
Dans les lieux d’ombre, les coins de rue,
les endroits peu fréquentés du Village mes oreilles indiscrètes entendaient des
conversations tenues par les adultes à
voix basse, surtout la nuit, qui ne me
rassuraient point. Tout cela m'intriguait et m'inquiétait encore plus. Je ne me
sentais plus en sécurité. Moi qui mangeais pour deux, tout d'un coup je ne
mangeais que comme un moineau de gouttière.
***
Il a peur que nous n'ayons pas peur
Mon poids de moineau mit la puce à
l'oreille de mon grand-père. Un soir il vint s'asseoir à côté de moi sur le
seuil de la porte d'entrée et me dit d'un air trop sérieux et inhabituel :
-
Je sais que tu n'es pas un enfant. Enfin,
tu es un enfant qui n'est plus un enfant.
Il me regardait différemment et son regard
semblait vouloir m’en dire plus que ses paroles. Passant sa main sur mes
cheveux, comme il le faisait d'habitude, il me dit à voix basse:
-
Il ne faut pas évoquer ce nom-là ! Et il joignit
à la parole le geste de passer sa main sur ses cheveux, pour évoquer le
dictateur de Lisbonne. Après un court silence, il ajouta:
Le simple fait de parler de cette merde
attire toutes les mouches du pays, me dit-il en me regardant fixement dans les yeux.
-
On n'est pas des moutons apeurés devant le
loup, ajouta-il en esquissant à nouveau un sourire malin tout en bombant les
épaules.
Après quelques instants il me dit:
-
Mais lui aussi il a peur que nous n'ayons
pas peur mon petit Wald.
Je venais de trouver la réponse à mes
questions. Cependant le plus important de tout était que, je venais de
découvrir qu'il fallait se méfier des mots qui pouvaient devenir des maux. Ce
jour-là, j'ai compris aussi pourquoi grand-père me conseilla:
-
Il faut tourner sa langue sept fois dans
la bouche avant de parler. Puis me posant sa main sur les épaules comme le
faisait jadis mon papa, il ajouta :
-
On dit aussi qu’il vaut mieux se mordre la
langue avant de parler qu’après avoir parlé.
***
Les mots
N’étant qu'un enfant, sachant à peine lire
et encore moins écrire Wald aimait pourtant les mots. Ils étaient déjà à ce
moment-là la nourriture de son corps, la chaleur de son
cœur, la musique de son âme. Wald aimait les mots par leur orthographe qui leur
donnait une forme physique, un aspect et une image. Les mots ressemblaient à
des personnes. Chaque mot avait sa personnalité, son originalité. Wald aimait
les regarder, les déshabiller, les comparer, les séparer, les associer, les
décortiquer et, dans leur plus au moins belle beauté, selon le temps, mais
aussi selon l’espace, leur faire sortir les vers du nez.
Wald aimait la manière de les dire et les
différents accents pour les prononcer.
Sa maîtresse Imelda se transformait
volontiers en crème au chocolat pour inculquer à Wald et ses petits camarades
le goût de la langue portugaise, aussi bien écrite que parlée. Elle affirmait,
avec une conviction quasiment religieuse, que le portugais était une partition
de musique de fado, mais aussi de samba, de morna, de kudurro selon l'endroit
du monde où il était parlé.
-
Sachez que notre langue est une des
langues les plus parlées dans le monde et sur tous les continents,
affirmait-elle avec un rien de fierté qui dansait joyeuse dans le blanc de ses
yeux verts.
Elle prétendait, en fanfaronnant, que sa
richesse phonétique de plus de 3 000 phonèmes la classait au 1er rang des
langues européennes.
Cette flamme lusophone réveillait, dans une
moitié de Wald, une sorte de nostalgie de la tendresse et de la douceur
tropicale de la langue portugaise. Néanmoins dans l'autre moitié de Wald
vibrait aussi le rythme musical et l'attitude noble de ces hidalgos
paysans parlant un espagnol castiso de l'autre côté de la frontière toute proche.
Mais au fond, Wald était surtout un
croyant convaincu de la religiosité des mots dans toute langue. Il aimait
écouter avec attention leur effet et vibration sur les cordes de son coeur.
Mais Wald était aussi attentif aux émotions que les mots déclenchaient chez les
adultes. Il constatait avec délectation et satisfaction que certains mots
étaient doux comme les caresses de son grand-père David, mais d'autres mots semblaient
contenir autant de venin que le cœur de Satanlazar qui empoisonnait de maux la
vie quotidienne à Roustina.
***
Le diable ou le bon dieu
Etant donné le jeune âge de Wald, il ne
connaissait rien des maux de Satanlazar. Il ne savait pas grand-chose du manque
de liberté d’expression, de parole, d’opinion, ni du non-respect des droits
fondamentaux du citoyen au Portugal depuis la prise du pouvoir de Satanlazar en
1932.
Bien sûr en observant ce qui avait été la vie
de ses parents et la sienne en Angola, en voyant la vie de merde à Roustina ,
le mot de cinq lettres était de son
papy, et dans tous les villages environnants, en se rendant compte que les villageois
de tout le Portugal et, surtout du nord, fuyaient par milliers, il ne pouvait
que se douter que quelque chose n’allait pas avec ce Monsieur de Lisbonne dont
on n’osait pas parler ouvertement, que l’on ne connaissait pas, mais qui d’une
façon invisible était présent partout.
Mais Wald savait qu’il le détestait. Il le
détestait parce que presque tout le monde au village, sauf les riches et
Monsieur le curé le détestaient. Il le détestait parce que son grand-père le
détestait, mais aussi parce que c'était à cause de lui que son papy s'était
fâché tout rouge contre lui. On aurait dit alors le fleuve Douro en crue au
début du printemps.
Avec une colère inhabituelle, son papy
l’avait comme frappé avec ces mots : Mais, chut ! Ferme-là toi ! Il
n’avait jamais imaginé que son papy puisse lui parler de la sorte. Il s’en fut
allé pleurer en silence dans sa chambre pendant des heures. La portée de ces mots
devrait être nuancée. Peut-être devrait-il penser que la dureté de ces mots
était due à un moment d’irritabilité provoquée par de la fatigue ou les aléas
de la vie. Mais ces mots venaient de son papy, de l’être qu’il chérissait le
plus. Il se sentit trahi, méprisé ou quelque chose de pire qu’il ne parvenait
pas à définir.
Mais ces mots marquèrent au fer rouge sa
sensibilité, son amour-propre, son amour de petit-fils pour son papy adoré.
-
Comment as-tu pu me faire cela ? Wald
ne comprenait pas.
Pendant plus d'une semaine ces mots
martelèrent son corps, son cœur et son âme. Il ne pouvait pas dormir et quand
cela lui arrivait, c'était pour faire des cauchemars. A l'école il ne parvenait
pas à tenir en place et surtout, il ne parvenait pas à se concentrer.
Mais cher lecteur, veux-tu savoir le
pourquoi et le comment du malaise de Wald. Fais comme moi, assieds-toi confortablement
dans un fauteuil, prends éventuellement un stylo et un cahier pour noter ce qui
attire ton attention et surtout, écoute-le :
***
Un lundi matin vers 11h, maîtresse Imelda
m'avait aussi ridiculisé prétendant que j'étais dans la lune. J'étais surtout à
jeun car, depuis quelques jours, je faisais le chemin de croix de la
contrariété. Mais le fait d'être aussi dans la lune n'était à première vue
pas un problème pour moi, c’était plutôt le contraire.
A en croire l’Emissora Nacional, que j'écoutais sur une vieille radio
avec grand-père le dimanche après-midi, les soviétiques et les américains se
battaient, en astuce et technologie,
pour accomplir les premiers le grand
projet d'arriver sur la Lune.
Moi, j'y étais déjà selon ma maîtresse,
mais je ne le savais pas ! Ce qui me déplaisais, pire encore, ce qui me faisait
honte, c'est qu'elle avait tambouriné dans toutes les classes, des grands et
des petits, qu'en m’approchant de la Lune, et par conséquent du
soleil, ma cervelle s'était desséchée et que maintenant, je me comportais i-dio-te-ment. Rien à en tirer, dans la
Lune, avait-elle dit dans un souffle de désespoir et de reproche.
***
Ces mots de sarcasme de ma maîtresse me
blessèrent et me firent mal, bien plus que les coups de règle assénés dans les
mains pour chaque règle de grammaire ou théorème de maths erroné. Les maths ont
toujours été ma torture à l'école.
Par contre, grand-père avait fait la
connaissance de la torture lors de sa première visite au camp de concentration
de Tarrafal. Lui, il n'avait pas seulement pris des coups de palmatoria, mais aussi des chatouilles
électriques dans ses bijoux de famille.
J’aimais les livres, sauf le manuel de maths que la
simple vue me donnait des coliques. J’aimais les mots, j'aimais jouer avec les mots en classe, à la
maison, dans la rue. L’épreuve
d’expression écrite était pour moi une sorte de jeu dans la cours de
récréation. Je crois que les, les mots étaient o meu governo de salvação nacional, c'est-à-dire mon gouvernement
de salut national. C’est une expression que j’entendis à la radio, que j’ai
voulu faire mienne sans comprendre la signification, mais c’était ainsi que je
parvenais à rentrer dans le monde des adultes.
Cependant, les mots de la maîtresse me
fendaient le cœur et ils coupaient à vif mes chairs tendres comme des lames
acérées. Elle avait condamné mon ego à ramper par terre, un peu comme les
pauvres serpents, classés dans la catégorie des mauvaises créatures par la
création Divine.
-
D’ailleurs, qu'ont-ils fait les serpents
pour mériter ce choix du Créateur, me demandais-je révolté, copiant
ainsi le comportement de non-conformiste de grand-père.
***
La Découverte du Bien et du Mal
Je ne savais pas pourquoi mais, petit à
petit, je découvrais qu'à la surface des eaux, pas claires du village,
flottaient d'un côté des silhouettes
molles conformistes et de l'autre côté, des durs à cuire
non-conformistes.
J’observais aussi qu’après les récoltes de la
fin d'été l'on séparait les bons fruits des mauvais :
Le bon raisin était séparé du mauvais. On
faisait de même avec les figues, les pommes de terre et les pommes de l'air,
ajoutais-je en moi-même pour me moquer.
Mais pour me moquer de qui lecteur
d'après toi ?
Plutôt donner libre cours à mes
accusations à l’égard des adultes. Elles étaient déjà prêtes à s'embarquer sur des routes maritimes jamais naviguées. Je
suis donc venu me planter devant mon grand-père avec un air de guerrier
insolent. Mais grand-père d’un sourire américain de hollywoodien me demanda
-
Que veut-il mon petit Wald ? Je
n’allais quand même me laisser abattre par son sourire supérieur et lui dis-je :
-
Papy, dis-je accusateur, mais pourquoi les
bons fruits s'en vont à la ville, à Lisbonne, et pourquoi au village ne restent
que les mauvais ? Pourtant ce sont les mauvais fruits, en restant au
village, qui tuent la faim de ces pauvres villageois. Ces mauvais fruits, en
fin de compte, ils ne sont pas si mauvais puisqu’ils maintiennent les gens
debout, en les nourrissant tant bien que mal, en leur permettant non pas de
vraiment vivre, mais de survivre.
Papy
ne dit rien et semblait prendre le temps de la réflexion. J’ai pris les devants
changeant de stratégie :
-
Papy, demandais-je encore, mais avec un
regard d’agneau maltraité par le loup. Suis-je un bon ou un mauvais
fruit ?
Grand-père me regarde avec un grand
sourire et me dit :
Viens dans mes bras mon petit garnement
sauvage et arrête de toujours vouloir courir et te gratter les fesses en même
temps.
L’expression de papy me fit rire aux éclats.
Le soleil brillait à nouveau dans mon ciel azur.
Mais il y avait parfois une sacrée
confusion dans cette jeune tête qui ne cherchait qu’à comprendre la
vie.
-
Mon Wald, mon petit lapin blanc et noir, il
faut prendre de la distance par rapport aux choses et ne pas se fier aux
premières apparences. Me dit grand-père
se donnant des airs de vieux sage grec, puis plus proche de moi :
-
Souvent, ce qui
était bon auparavant est mauvais aujourd’hui et vice-versa. Qui sont les
bons ? Qui sont les mauvais ?
Mon cher
lecteur, que faire, que dire aux sujets de sa majesté en chef suprême de
Lisbonne qui vivent dans ce Portugal au-dessus duquel brillent les étoiles de
la vérité indiscutable et de l’apparence ?
-
Nem tudo
o que brilha é ouro Wald, ce que voulait dire que, ni tout ce qui brille est de
l’or affirma grand-père avec sourire et condescendante pour mon âge, mais aussi
avec affection.
-
Je t’aime mon papy David ! Dis-je
naturellement peut-être en guise de remerciement.
***
Le Berger de Roustina
Du haut de sa chaire, chaque dimanche,
père Trampoline dirigeait avec son bâton de berger la vie au village. Il
fallait bien mener ce joli troupeau selon les volontés des dieux. Celui de
là-haut, mais en passant par celui de Lisbonne selon la voie hiérarchique et
les commandements exigés. Il n’était que le bâton qui sert de tuteur ou bien de
châtiment pour mener à bien le troupeau vers l’enclos du salut et de la
récompense finale. La mission qui lui avait été confiée devait s’accomplir
selon la volonté supérieure des principes prescrits de séparation du bien du
mal.
-
A Roustina, comme dans ce pays, il y a
deux classes de brebis : les bonnes brebis et les mauvaises. Je ne permettrai
jamais, de mon vivant, que ces galeuses noires entraînent les belles brebis blanches
dans de mauvais chemins.
***
Bien sûr lecteur, il est clair, comme
l'eau de roche qui gicle de la source du Jourdain dans le mont Hermon, que pour
le père Trampoline la couleur blanche symbolisait le bien, le bon côté des
choses, tandis que la couleur noire symbolisait tout le contraire : la
tristesse, le mal et les ingrédients qui ne convenaient pas à ses invités, ni à
sa tambouille culturelle .
***
Les couleurs
Lorsque grand-père après la messe
dominicale, mettant de l’eau dans le vin de messe, essaya de secouer l'arbre des
convictions du père Trampoline, celui-ci resserra avec agacement son col blanc,
reboutonna avec frénésie les premiers boutons de sa soutane noire et, tout en
fermant bruyamment la porte couleur de sang de la sacristie, chantonnait d'une voix douçâtre de curé qui ne faisait pas
de mal à un juif:
-
Mais
mon fils, David, Dieu le veut ainsi.
-
Pourquoi Monsieur le
curé vos galeuses noires entraînent les belles
brebis blanches. Pourquoi ne serait-il
pas le contraire ? Pourquoi ?
-
Cela ne se peut David,
vous le savez bien !
-
Non ! Mais pourquoi, homme de Dieu, dites-vous
qu’il fait noir, quand en réalité il fait obscur ? Pourquoi dire
travailler au noir, quand la chose exacte c’est travailler sans être
déclaré ?
Pourquoi Monsieur
le curé toujours vouloir culpabiliser l’homme noir, lui qui, fut victime des
coupables.
Pourquoi l’homme blanc, a-t-il obligé
l'homme noir à travailler pour lui, pendant des siècles, sans solde et sous la
menace du fouet et de la torture ? Où se
trouve la blancheur du cœur de l’homme blanc ? Pourquoi continuer à traiter de
paresseux celui dont la vie n’a été que travail forcé ?
Pour l’homme blanc travailler n’est-il pas
être gratifié avec de l’argent, tandis que pour l'homme noir cela signifie, travailler
en blanc au prix de sa vie !
Serait-il parce que l'homme blanc a voulu
ignorer et abaisser la culture et l'histoire de l'homme
noir que celle-ci ne serait pas glorieuse ?
Mais Monsieur le curé l'histoire
n'aurait-elle pas ses sources en Afrique et l'homme, sous toutes ses
formes et couleurs, ne serait-il pas un descendant d’un homme noir ?
-
David, à vous écouter l’on dirait que vous
êtes un subversif de ces matérialistes moscovites qui n’ont pas de place dans
ce Portugal défenseur de la chrétienté et des valeurs de l’occident. Pourquoi,
Monsieur David, vouloir démolir l’œuvre parfaite de Dieu. Osez-vous, mon
frère, ne pas croire à la vérité divine.
Humilité, humilité mon fils devant le Seigneur.
La prière, la prière !
***
Wald ne faisait pas toujours attention au
monde des mots des adultes. Il préférait vivre dans le sien qui lui rappelait
le ventre et la douce poitrine de sa mère.
Cependant, il y avait des expressions, des
mots, qu’il écoutait dans la rue ou dans les conversations masculines,
agrémentées de petits mots d'oiseau ou de mots de menus à la sauce très poivrée.
Il entendait parfois des mots de protestation, de révolte, où la plupart du
temps le bouc émissaire était le sexe ou la religion.
Ces mots étaient une sorte de passeport
pour traverser et après aller au-delà de la frontière de l'enfance, néanmoins
Wald pensait qu’ils fanaient la fraîcheur de ses vertes années.
***
Les amours de Wald !
Wald n’est pas resté toujours un enfant. Chaque jour,
comme toi lecteur il vieillissait d’un jour, puis d’un mois, d’une année, des
années. Il est devenu adolescent, il connut la jeunesse, ensuite l’âge mur et
la vieillesse. Penses-y lecteur, c’est ainsi pour nous tous !
Mais la période dont on veut parler est celle où Wald
était encore un enfant qui voulait pourtant être plus vieux que son âge. Mais il
était bien le petit fils de son papy. Comme lui, il prenait goût à l’art de
raconter. Eh ! Bien cher lecteur
tend bien les oreilles et écoutons ce
qui va dans le cœur de Wald. Certainement que papy, qui aime parler autant
qu’écouter, ne doit pas être loin. Cependant l’on peut se demander pourquoi et
à qui parle cet enfant précisément ? Mais chut !
-
Ma mère, je l'aimais comme ma mère, mais
aussi comme cette Vierge Marie allaitant l'enfant Jésus d’un tableau de
Murillo, dont une copie jaunâtre était accrochée au mur de la salle à manger de
notre maison de Nova Lisboa.
Ma petite cousine, la chipie, je l’aimais
comme un cadeau de Noël.
Mais maîtresse Imelda je l'aimais avec des
mots étranges de douceur qui commençaient à fleurir dans le jardin de mon cœur.
J'aimais particulièrement la regarder. Elle était ma princesse enchantée du
château d'Almourol, une romantique création de Dieu, située sur une île
rocheuse en plein milieu du Tage près de Santarém.
Après la classe,
maîtresse aimait se mettre du rouge à lèvres en cachette. J’adorais
sa beauté de princesse, mais je détestais écouter la mélodie des mots de sa
chansonnette en honneur de son Manuel. Pourquoi avait-elle besoin de me faire
souffrir de jalousie. Etait-elle donc aveugle à mon cœur ?
J'aime, j'aime
J’aime mon petit homme
Après toi
Ô mon joli chéri
Je n’aime plus personne !
J’aime, j’aime
Main dans la main
Je me sens tellement bien !
Le dimanche après-midi
Je vais repasser mon linge
Et ma plus belle robe aussi
Pour me promener le soir
Dans les bras de mon chéri.
Un de ces jours, je vais me marier
Mon Manuel sera mon mari
J'aime, j'aime
J’aime mon petit homme
Après toi
Ô mon joli chéri
Je n’aime plus personne !
***
Claudina La Cathéchiste
Je n'aimais pas non plus les mots de
Claudina, une vieille fille qui s'attribuait maintenant l'honorable statut de
bonne attitrée de Monsieur le Curé, le père Trampoline.
C'était une femme aux chairs débordantes,
à qui père Trampoline pouvait faire confiance pour assurer les cours de
religion et de morale. Elle était habillée avec décence, selon père Trampoline.
Une longue robe noire couvrait son corps de l'enfer au ciel, prétendaient avec
humour certaines langues du village.
Les «on dit» du village prétendaient
qu'étant jeune, Claudina était un agneau pascal, mais depuis qu'elle avait
gagné la condition de « Bonne Attitrée de Monsieur le Curé », même si elle se
montrait comme un chapelet d'exemplarité et de vertu, au fond d’elle-même, elle
était une vraie louve vindicative :
-
Qu'ils souffrent, puisqu'ils désobéissent
dans leur orgueilleuse méchanceté, vociférait-elle.
Du jour au lendemain, Claudina avait été
convertie par le père Trampoline en maîtresse de religion et morale. Sur
l'estrade, située nettement au-dessus de nous, comme un totem omnipotent, elle
semblait écraser de son poids une pauvre chaise en bois de chêne noircie par le
temps. Elle se sentait être quelqu’un d’important en nous enseignant avec une
autorité excessive et des menaces « la doctrine », c'est-à-dire
certains morceaux choisis de l'ancien et du nouveau testament.
Dans sa doctrine, il n'y avait que deux
chemins possibles. Celui de la croyance et celui de l'obéissance. Prendre le
premier chemin se serait comme manger des tartines de pain beurré au miel. Par
contre, si on prenait le second, la tartine tomberait par terre et nous
n'aurions plus que les yeux pour pleurer, pour regretter le miel et ainsi subir
les craquements de la terre entre les dents.
-
Qui ne veut pas de la tartine au miel ?
demanda-t-elle orgueilleuse du succès de sa trouvaille, ce qui la fit rire aux
éclats.
La chaise de chêne résistait tant bien que
mal aux secousses des chairs en grinçant comme un vieux gréement sous la
tempête. Les volumes charnels impressionnaient nos yeux, mais nos ventres se
laissaient illusionner par la caresse douce du miel doré.
Cependant le plaisir du goût de miel fut
de courte durée. Certainement que l'odeur du miel sur les tartines attira les
guêpes car, tout d'un coup, ses rires se transformèrent en coups de colère.
Brandissant le poing et pointant sur nous
son index, comme si elle était une guêpe furieuse, elle enfonçait son aiguillon
sur nos visages qui devenaient rougeâtres de peur ou de douleur. Nous ne
savions pas exactement. Mais nous sentions sur nous une chaleur brûlante qui,
tout à la fois, nous faisait transpirer et nous étouffait.
Pourquoi cette attitude de guêpe
guerrière de croisade moyenâgeuse ? Pourtant nos têtes tendres, comme de
la terre glaise, se laisseraient bien modeler sans résistance.
Cependant, au lieu de la douceur, elle
préférait évangéliser par la force, à coups de piqûre ou de sabre, comme
d'autres le firent avant elle :
-
Les « bons » auront le privilège d'être
assis à la droite du Père et jouiront de la richesse du Seigneur. Mais, les « mauvais,
ô les mauvais », criait-elle, seront assis à Sa gauche et vivront dans la
pauvreté, la faim, la misère et…
-
Et le plus souvent dans le mépris,
ajoutait grand-père qui désapprouvait cette façon de présenter l'enseignement catholique.
-
Bien fait pour ces créatures pestiférées
de Lucifer qui ont choisi le mauvais chemin, assénait Claudina satisfaite d’infliger
le dernier coup de grâce.
***
Tous des enfants de Dieu, mais…
Ce classement des gens selon Claudina, je
ne le voyais pas, et je le comprenais encore moins. Néanmoins l'idée de la
catéchiste au service du père Trampoline m'a mis la puce à l'oreille. J'ai
commencé à m'arrêter sur la place du village et à regarder les personnes qui
passaient.
-
Mais Wald, que fous-tu là planté
au milieu de la place, comme une statue de Satanlazar, en train de surveiller
et d'emmerder le peuple ? C’était papy qui me provoquait en faisant semblant de
buter sur moi tout en se payant ma tête dans un grand éclat de rire. Il
s’en est allé aussi rapidement qu’il était venu, comme si rien ne s’était
passé. Moi un peu secoué ai eu un passage à vide. Rien dans ma
ciboulette !
Ensuite reprenant mes esprits, mais sans
l'avoir vraiment voulu, je me suis figé tel un figuier. J'étais là, solitaire,
dans un coin oublié de la place, les feuilles pendantes sous le soleil. Puis,
tout d’un coup, le moteur de la caméra dans ma tête se mit tout seul en marche et
j’ai commencé à filmer de mes yeux, le mouvement des gens dans leur petit train-train
et leur brouhaha qui défilait devant moi. Je me suis rendu compte que l’on peut
découvrir plein de choses quand on prend le temps de s’arrêter pour regarder.
J’ai même rit d’une situation cocasse
provoquée par une braguette mal fermée, mais je ne voyais pas vraiment de
différence entre les gens. Au village, il y avait des hommes, des femmes, des
enfants, des animaux et c’était tout.
J’ai remarqué cependant que les chiens,
malgré les services qu'ils offraient, étaient mal traités, comme certains
enfants, mais les chiens n'étaient pas rancuniers pour deux sous.
A la moindre occasion agréable qui se
présentait, ils jouaient avec leurs maîtres, oubliant les coups de pied dans le
popotin ou ailleurs. Leur attitude allumait dans mon coeur un feu de sympathie
et d’admiration pour ces créatures qui brûlait telle une flamme bleue parfumée de
bois d’oranger.
***
Transformé en lièvre !
Après avoir fait la statue de Satanlazar,
le figuier, le cameraman sur la place du village, j'ai été
transformé, sans vraiment savoir comment, en lièvre ! Je crois que la fatigue et peut-être
davantage la faim me taraudait le ventre et me perturbait la jugeote ! Je
ne savais pas.
Ce qui était sûr c’est que je me sentais
comme un lièvre traqué par une meute de chiens aux fesses. Je dressais tant que
je pouvais mes oreilles et sentais, humais, regardais fixement tout
autour de moi. Par moment une certaine lucidité m’animait et je découvrais dans
la fuite de la peur que les soi-disant « bons » étaient mieux habillés, mieux
nourris, ils avaient la peau moins tannée par le soleil que les mauvais.
Tout cela fatiguait et rendait
triste le petit rossignol qui chantait dans mon coeur.
-
Mais je ne veux pas savoir tout cela,
disais-je au petit oiseau qui ne chantait plus. Cela ne me regarde pas !
Je ne suis qu’un enfant ! Je me sentais perdu avec une charge trop lourde
pour moi.
Les paroles blessantes de ma maîtresse
revenaient dans ma mémoire. Si on devait croire tout ce qu’elle avait dit à mon
sujet devant toutes les classes, je devrais me trouver normalement chez les
mauvais.
Parfois je devenais plus optimiste, et mon
petit rossignol du jardin de mon coeur se mettait à chanter à nouveau dès les
premiers rayons de soleil.
Mon moral, comme les éclaircies en
automne, était de courte durée. Les gros nuages déversaient sur la campagne des
averses et les mots terribles de grand-père, Mais, chut ! Tais-toi
malheureux ! s’abattaient sur moi avec frayeur.
***
Batista, le chien
Heureusement que Batista, le chien, après
deux mois de travail d'été sur les sommets verdoyants de la Serra da Estrela à
garder le troupeau de brebis de papy, revint à la maison.
Surpris probablement de ma tristesse, il
dansait, sautillait autour de moi essayant de me lécher le visage.
Déséquilibré, je tombais sur le sol et il prit alors ma figure pour une palette de peintre.
Usant de sa langue comme un peintre son pinceau, il étalait sur mon visage les
couleurs de paix et de joie de l'arc en ciel.
-
Arrête, arrête Batista disais-je l'attirant
dans mes bras, mais à l'intérieur de moi je voulais que cette situation n'eût
pas de fin.
Dans mon cœur se levait le soleil et les
aboiements de Batista remplissaient les vides de ma maison.
-
Ouah! Ouah! Ouah! J'étais
heureux et Batista aussi.
***
Il y a eu une autre fois où j'ai eu aussi
très peur de quelque chose qui me tomba dessus quand je m'y attendais le moins.
C'était dans les premiers jours ensoleillés du mois de mars.
-
Mais Wald, n’y a-t-il pas un moyen pour te
clouer le bec ? Quand tu te mets à parler, personne ne
t’arrête ! Dit grand père sortant
de son silence.
-
Je tiens de toi ! Tu oublies que je
suis ton fils deux fois ! fils de mon père qui était aussi ton fils !
Dit Wald laissant entendre qu’il n’avait pas encore tout dit. Puis regardant
son papy en larmes.
-
Ma mère me manque. Je voudrais la faire
revivre. Comment faire papy ? Ecoute
ce que j’ai à te dire :
-
La plantation de canne à sucre d’Armando
se situait dans les terres rouges qui surplombaient la ville de Nova Lisboa.
C’était le printemps et le début du mois d’octobre.
-
Comment cela Wald ?
-
Mais papy, tu as oublié que l’Angola se
trouve dans l’hémisphère sud.
-
Ah ! Tu as raison Wald ! Mais
continue.
-
Une fois ma mère et moi sommes allés
apporter le déjeuner à mon papa et à Armando qui contrôlaient la coupe de la
canne. Comme nous étions fatigués de la longue marche nous nous sommes assis
tranquillement contre un mur de pierres sèches pour nous protéger du vent. Nous
rétablissions nos forces en mangeant une rocambole roulée à la pâte de goyave faite
par maman. Elle aimait beaucoup les pâtisseries africaines et moi, encore plus.
Tout
d'un coup, une grosse couleuvre, frileuse et maladroite, nous tomba dessus.
Effrayés et tétanisés, nous poussâmes des cris qui
s'entendirent certainement trois kilomètres à la ronde. La couleuvre se
sauva paresseusement et nous restâmes dans la peur et l'angoisse. Wald
fit un silence, puis s’adressant à David :
-
Papy ! Dans mes moments de peurs me reviennent en mémoire le sang de la
tragique manifestation de Luanda où, mes parents perdirent la vie. Me font peur
les mots froids de Claudina pendant la catéchèse, les mots blessants de ma maitresse Imelda,
mais aussi les tiens: «Mais, chut ! Tais-toi malheureux ! »
-
Mais Wald, il faut oublier tout cela et
aller de l’avant.
-
Oui, comme tu dis, mais parfois je n’y
parviens pas papy !
C’est peut-être pour cela que Wald, tout en
étant très curieux et désireux d’apprendre, apprit aussi à se méfier des maux
des mots.
***
La Méfiance de papy
Je soupçonne grand père de toujours avoir
voulu apporter aux choses son grain de sel. A moins que ce ne fut le besoin de
ne pas se conformer à la vision officielle des choses.
Mais, était-il méfiant par nature
ou était-il sage de se méfier d'une époque où il n’y avait pas de
liberté, mais de l’autoritarisme et une pensée unique, celle du chef
tout puissant, qui n’acceptait pas la controverse ? J'essayais de comprendre.
Lorsque je revenais de la catéchèse,
grand-père était toujours curieux de savoir quels enseignements j'avais reçus,
et surtout quelle image on m’avait donnée de Jésus.
L'image que j’en avais était celle d'un
homme gentil, chevelu, avec une barbe de trois jours qui pique comme un
hérisson. Il me semblait qu'il était doux comme un agneau, mais mou comme des
spaghettis à la bolognaise. Cela contrastait avec les hommes du village qui se
comportaient comme des coqs et qui, lorsqu'ils avaient bu un peu, se
battaient comme s'ils étaient dans un gallo drome.
Jésus était bien différent. Son attitude
me plaisait, mais en même temps m'inquiétait. Comment était-ce possible de
recevoir un coup de pied dans le postérieur, une claque dans le visage sans
réagir ?
Il me faisait penser au petit Tonhito à
l'école sur qui pleuvaient des coups lâches pendant la récréation. Mais Tonhito
ne réagissait pas, parce qu'il était petit et faible. L’attitude de Jésus je ne
la comprenais pas.
Mais les coups ont cessé de pleuvoir tout
net sur le corps frêle de Tonhito au début d'année scolaire. En effet, nous
avions déjà bien entamé le deuxième mois de la rentrée, c'est-à-dire ce menteur
de mois d'octobre.
Oui, ce mois est un menteur, comme les
adultes, qui
disent des mensonges presque toutes les quinze minutes. Pourtant, le visage
sérieux et parfois même menaçant, ils me priaient, moi, de ne jamais mentir.
Et
le mois d'octobre est un menteur puisqu’il dit être le huitième «octo», quand
en réalité il est bien le dixième de l'année.
Quant aux des coups qui
pleuvaient sur le dos fragile de Tonhito, mes camarades et moi avons pris la
décision de réagir contre cette injustice.
En effet suite à un cours d'histoire sur
la suzeraineté au Moyen âge, nous, les «labregos», sorte de ploucs
paysans, avons formé une équipe, non pas de foot, car celui-ci servait à
endormir les consciences, mais une équipe de solidarité. Depuis ce jour-là,
nous, «les ploucs», n'avons plus toléré que les fils à papa touchent le moindre
des cheveux roux deTonhito.
Ce fut une sorte de révolte des petits
paysans sans terre travaillant les champs des terratenientes. Ceux-ci,
passaient leur temps près de Dieu en se tournant les pouces et en
dénonçant la paresse, la stupidité de cette racaille bonne à rien qui plongeait le
pays dans la pauvreté ! Grand-père
n'était pas de leur avis et il criait son désaccord:
-
Si le pays est dans la merde, c'est grâce
à eux, puisque c'est eux qui le gouvernent depuis des siècles. Au lieu de
s'étriper par avidité et tenter de laver l'honneur qu'ils ont perdu, ils
feraient mieux de se retrousser les manches, solliciter leur cerveau pour travailler utilement. Mais non, sa seigneurie
«l'hidalgo» préfère se fatiguer à ne rien faire. Puis grand-père tire sa conclusion de la réalité à l’aide
d’une comparaison:
-
Pendant ce temps-là, l’Hidalgo vit de la sève des paysans comme le lierre vit de celle
des pommiers que voilà. Grand-père montre du regard le verger des terres noires
de Roustina.
-
Des parasites, conclut-il en faisant
semblant de cracher par terre.
***
La bataille des ploucs contre les fils à
papa
Maîtresse Imelda, suite à une rixe pour
défendre Tonhito, nous fit un sourire qui approuvait notre action. Je suis
tombé des nues comme de la grêle en été. Je ne m’y attendais pas du tout. En
effet je m’attendais plutôt à recevoir un savon et un séjour de punition dans
la chambre noire de l’école. Cette chambre servait à calmer les esprits des
durs qui frisaient la correctionnelle.
A l'école tout le monde avait un surnom.
Celui de Tonhito était « o russo », le russe. Je ne sais si le surnom de
Tonhito venait de la couleur de ses cheveux ou des idées bolcheviques que l’on
prêtait à son père. C’est que celui-ci s’entêtait à ne pas aller à la messe du
dimanche. C’était le crime qu’il ne fallait surtout pas faire. Il n’avait pas
un autre acte au village qui puisse créer autant d’ennuis et de toute sorte. Quelle
bonne occasion pour Monsieur le Curé de dire du haut de sa chaire que « le
papa de Tonhito avait donné son esprit aux athées bolcheviques et abandonné son
âme au Diable ».
Père et fils étaient les pestiférés du
village.
Cependant Tonhito l’était encore plus.
C’est que pendant la récréation à l’école, les fils à papa, obéissant à la rage
de leurs parents, le prenaient pour le bouc émissaire et lui administraient les
coups qui étaient destinés à son père.
***
Quand on les fait on les paye ?
Mlle Imelda avait discerné l’acte juste de
mon pugilat. C’était déjà un problème de moins à affronter. Pourtant j'étais très
inquiet. Quel accueil me ferait grand-père en arrivant à la maison ?
Allait-il me sermonner ? Me priverait-il de son histoire du soir
habituelle ? Refuserait-il ces conversations la soirée qui étaient des
moments inoubliables ?
Je sentais en moi une contraction du thorax
qui accentuait mes légers problèmes d'asthme. Mon pantalon, heureusement,
n'avait pas été déchiré, mais mon cou avait été sérieusement éraflé. Avec cette
lézarde brodant mon cou, je ne pouvais même pas monter un dossier d’excuses,
comme c'était mon habitude, pour nuancer, défendre mon cas devant le juge
intraitable qu’était mon grand-père.
C’était ma stratégie habituelle lorsque je
me querellais à l'école ou dans la rue. Lui, prétendait que se battre était
« animalesque » et indigne d'une personne éduquée.
-
Mais
parfois, disait-il, il faut être barbare avec les barbares et futé avec la
force brute. Comme dans la tauromachie portugaise, ajoutait-il avec une
comparaison.
-
Tu vois, le cheval n'a pas demandé à être
devant le taureau. Mais le cavalier l'a mis dans l'arène. Quel choix a donc le
cheval, plus faible, pour sauver sa vie face à la force sauvage du taureau ? Il
lui faut être futé.
Mais en arrivant à la maison, quelle ne
fut–elle ma grande surprise ! Au lieu de me gronder, papy me donne une petite tape amicale sur l’épaule
gauche et m’adresse un regard de satisfaction. Je lui aurai bien sauté au cou
pour le gratifier de toute ma reconnaissance qui était à la mesure de ma
crainte. Puis mettant ses yeux dans les miens il me dit :
-
Ne t’en vas pas, j’ai à te parler ! J’ai eu un frisson. Voyant la
peur qui m’envahissait papy ajouta aussitôt :
-
Ce n’est rien ! Approche ton tabouret Wald !
Et toi lecteur, ne reste pas là debout non
plus, va chercher ton tabouret et assieds-toi à côté de moi, pour écouter mon
papy aussi.
***
***
Monsieur le Chevalier de la Justice
-
Bravo ! Bravo Wald. Mais vous êtes Sa
Seigneurie le Chevalier de la Justice. Je vous tire ma révérence Monsieur le Chevalier
pour l'acte de justice que vous avez héroïquement accompli. Quelle récompense dois-je vous attribuer Seigneur?
Grand-père avec humour enfila son costume
de page du Moyen-Âge et Wald, était bien trop content de jouer ce rôle de
chevalier qui, le faisait autant divertir que rêver.
-
Pour me récompenser ? Mais que mon bon et fidèle Page ne retienne de mon
action que la volonté de rendre justice aux plus faibles et aux nécessiteux, même
si, pour cela j’ai dû faire usage d’une inhumaine violence ! Répondit
Wald sur le même ton chevaleresque, en jouant le mieux possible son
personnage.
-
A votre courage je ne peux rien refuser.
Poursuivait grand-père esquissant un sourire.
-
Je vous prie donc, mon bon Page, de
soigner cette vaillante et héroïque égratignure. Wald montrait la petite
égratignure sur son cou.
-
Veuillez, Monsieur le Chevalier de la
Justice, plier un peu votre genou et approcher votre magnanime cou !
-
Mais auparavant, mon fidèle Serviteur,
redevenez mon papy pour une seconde, car votre Wald que voici, voudrait vous
faire un bisou. Il ne tient plus !
-
Non, non Monsieur le Chevalier de la
Justice, répondit grand-père qui prenait goût à cet amusement. Et il ajouta aussitôt
dans le même élan scénique du jeu.
-
Je prie Monsieur le Chevalier de la
Justice de me dire quelle récompense, digne de son acte, voudrait-il recevoir.
-
Serait-il possible que ce Monsieur
Chevalier vaillant justicier, comme ainsi vous avez voulu le nommer et l’honorer,
devienne à son tour, pour un soir un simple écuyer de votre Majesté et qu'une
belle histoire vous lui racontiez !
-
Mais mon honorable Ecuyer, je ne puis rien
vous refuser. Permettez donc que je prenne mes aises sur ce simple tabouret
fauteuil pour ne pas perdre le fil de cette histoire.
-
Mais mon Seigneur Conteur et Troubadour,
le tout en un, prenez donc cette confortable chaise en osier pour s'accommoder
à
votre âge et trouver l’art du bien parler ! Quant à moi, voici
deux portugaises grandes ouvertes pour mieux vous écouter !
-
Mais mon bel écuyer je préfère rester
debout , c’est meilleur pour l’élocution et l’inspiration !
***
Grand-père, en guise de tambour, tapota
avec ses mains sur la petite table en châtaignier oubliée toute la journée dans
un coin du balcon. Elle semblait attendre le soir pour entrer en scène. Puis
grand-père prit une attitude à la Cristiano Ronaldo marquant un coup franc.
Jambes légèrement arquées, le buste en avant, il commença à entonner une sorte
de récitation:
-
Écoutez, écoutez Monsieur
le Justicier
Du Royaume d’Espagne et du Portugal
Vous méritez mieux le titre de chevalier
Et moi celui de votre écuyer !
Maintenant veuillez écouter
Un peu de lusitanienne poésie
Certainement sans pareille et sans égal
Trouvée dans un vieux cahier
Parmi les trésors de notre grenier.
Ensuite, une étonnante comédie
Avec en toile de fond une méconnue
tragédie.
Voici donc Monsieur votre poésie
Enrobée de fantaisie:
Il était une fois
Dans le royaume de la rime
Un jeune garçon, ayant pour son âge
Une montagne de courage
Nommé « Wald le Justicier »
Incroyable
enfant
Ô ! Chevalier bienfaisant.
Ô ! Monsieur
Quelle surprise !
Elle me marquera toute la vie !
C’est que…
Les personnes, les choses, les idées
Ont une face, mais aussi un autre côté.
Si un oiseau vole dans un sens
Pourquoi ne volerait-il pas dans un autre
Dit un jour Jésus à un apôtre !
***
Après ce détour
Il est plus que temps
De séparer la paille du grain
La comédie à l'inconnue tragédie
Va
maintenant commencer:
Monsieur le Justicier
De cette légendaire Lusitanie!
Écoutez ! Écoutez ! Cela est arrivé
Dans la lointaine terre sainte d’Israël et
de Palestine
Là-bas, oui là-bas fut commise
La plus grande injustice
Sur fond de tragédie
Faite à un vaillant homme
Dans la plus grande confusion et brouhaha
À cet homme, nommé Judas...
***
Grand-père, voyant que le ton tragique de
sa voix affectait mon cœur sensible, arrêta son récit et changea
aussitôt d'attitude. Il vint s'asseoir à côté de moi et me serra avec tendresse
dans ses bras. Avec
un ton de douceur qui lui était familier me dit :
-
Il me semble mon petit sauvage….
Le sauvage c’était moi ! Ce mot de
grand-père qui traduisait toute sa tendresse à mon égard, fit chanter le
rossignol qui sautillait de branche en branche dans mon jardin intérieur. De
mon cœur, perlaient des larmes de joie, comme les gouttes de rosée du matin
glissent sur la fleur blanche de l'arum.
-
Il me semble, répéta-t-il, que Judas
n'était pas un traître. Je crois même que Judas n’était pas traître du
tout, osa-t-il avancer. C'était probablement un héros, dont certains
ont voulu amoindrir le rôle. Ils en ont même fait un bouc émissaire pour
servir leurs desseins et faire valoir uniquement leur vision. Il n'y a pas
qu’une seule histoire, mais différentes histoires. La plupart du temps, dans le
présent et encore plus dans le passé, le plus fort impose son idée et se
débrouille pour effacer celle du faible.
Il fit une pause et sa pensée sembla s'absenter pour
se fixer ailleurs. Mais presque aussitôt, son regard se tourna vers moi et du
dos de sa main droite il me caressa la joue. Ensuite il caressa de l'autre mes
cheveux brillants et drus.
***
-
Mon petit lapin blanc, l'histoire du Portugal
que tu apprends à l'école est en réalité l'histoire des rois d'hier et celle de
Salazar aujourd'hui. Mais il y a toujours une autre façade de
l'histoire dont on ne parle pas...
-
Mais papy, Claudina affirme que le père de
Tonhito est un traître, comme Judas.
-
Oui, c'est ce que Claudina t'a enseigné à
toi et à tes camarades à la catéchèse, me dit-il d'un ton qui se voulait
incrédule.
-
C'est pour cela que je voudrais t'en
parler, ajouta-t-il en respirant fort, comme pour m’inciter à
éveiller ma réflexion. Il ne faut pas prendre n'importe quelle ferraille pour
de l'argent comptant.
Après
une pause il me chercha du regard et poursuivit.
-
Des manuscrits, récemment trouvés,
montrent que la charge qui pèse sur Judas est trop invraisemblable. Dans l’Évangile,
tout est mêlé à propos de cette nuit de la mort de Jésus. Les choses ne vont
pas dans le sens où elles doivent aller. Il y a comme une atmosphère de
confusion, d'angoisse et de tendresse qui se mêlent alors que la nuit tombe et
que le mystère s'épaissit. Des sentiments d'amitié et de confiance liaient
Jésus à l'apôtre Judas. Ce dernier n’était-il pas, le gestionnaire financier du
groupe ? Papy fit une pause de peur que je me dissipe en m’interrogeant des
yeux.
-
Mais Judas concentra aussi sur Jésus toutes
les interrogations de leur temps présent. Il se demandait, quel chemin donner à
l'avenir ?
***
-
Mon petit Wald, les propagandes d'hier,
comme celles d'aujourd'hui, font et défont comme elles veulent les personnes et
leur honneur. Judas n’était pas un sot, bien au contraire, puisqu'il
était devenu l'ami de confiance de Jésus. Pierre avait certainement bon cœur,
mais il était analphabète, comme d'autres apôtres d'ailleurs. Ce dernier était
caractériel et parfois même, irrespectueux des femmes. Marie Madeleine, une
femme au caractère bien trempé dans les eaux fraîches du Jourdain a dû le
moucher quelquefois.
Judas était d'un autre acabit. Cet apôtre avait une
instruction bien au-dessus des autres. Il était droit, peut-être parfois un peu
trop. C'était un homme exigeant, rigoureux, parfois même dur avec lui-même. Il
ne supportait pas les injustices faites aux humbles de la société. Judas
voulait que la vie des petits gens de Palestine, d'Israël changeât. Comme toi
mon papy?
-
Peut-être bien, je ne sais pas. Mais les
romains se comportaient avec atrocité. Les prêtres du temple mangeaient à la
table des caciques romains. Ils avaient trop de sang sur les mains et chaque
jour, ils en avaient davantage. De plus, depuis plus de trois ans,
Jésus promettait un nouveau royaume qui ne finissait pas d'arriver. Judas, plus
que les autres, s'impatientait du mauvais sort des gens.
Grand-père se leva de sa chaise en osier et étira les
bras en forme de croix, comme pour se libérer d'une tension qui l'oppressait.
Puis se ressaisissant :
-
C'était la préparation des fêtes de
printemps. Elles allaient bon train. La foule de tout le pays se dirigeait à
gros débit vers Jérusalem. Judas attira l'attention de Jésus sur l'opportunité
de se diriger aussi vers la capitale. « C'est vendredi soir,
veille de sabbat, le jour des honneurs et des grâces d'Adonaï », dit Judas
à Jésus. « Il faut profiter du rassemblement populaire pour passer aux
actes ! C'est le bon moment », conclut Judas en tapotant amicalement Jésus
sur les épaules pour l'encourager.
Grand-père pour piquer davantage ma curiosité, me dit
tout net:
-
Écoute mon garçon, la vérité sur Judas t'a
été cachée.
-
Mais comment? Ce n’est pas possible papy !
Claudina dit que ...
-
Tends plutôt l'oreille mon garçon et ne
perds pas un mot de la discussion suivante:
***
-
« Ô mon cher Jésus, ami de route
depuis un bon bout de temps. Combien de rires et sourires, parfois aussi des
douleurs et de tristesses passées ensemble ! Combien de fois n'avons-nous voulu
changer le monde ! Que de temps passé ensemble à lutter pour changer la vie et
les pensées erronées des pauvres gens ! Nous tous croyons en un avenir meilleur
pour notre peuple. Notre peuple choisi par notre Adonaï ne jouit pas du statut
qui est le sien. Adonaï est avec nous.
-
Crois-tu Judas que je ne sais pas tout
cela, dit Jésus pas vraiment surpris de son objection.
Mais judas, comme s'il n'avait rien
entendu poursuivit :
-
Même avec la sueur de son front, notre
peuple, l'élu d’Adonaï, ne gagne plus le pain qui lui a été promis ! Regarde
dans quelle pauvreté et mépris nous sommes nous-mêmes. Chaque jour, nos lois,
nos coutumes sont bafouées par le romain. Nos grands prêtres qui devraient être
de notre côté, mangent à leurs tables. Ils sont leurs complices. Mon
ami, nous n'avons plus d'avenir.
Judas baissa les yeux cherchant à enfuir, dans cette
terre sèche d’oliviers, cette indignation qui voulait jaillir comme une source
d'eau trop longtemps réprimée. Mais après un bref silence, son regard revint.
Puis comme un flash de lumière pénétrant dans les yeux de Jésus, un puits sans
fond, Judas lui demanda.
-
Quand va-t-elle arriver cette
révolution ? Mais dis-moi Jésus quand va-t-il arriver enfin ce nouveau
royaume de justice que tu nous promets ? Nous en avons assez de l'attendre.
Crois-tu que nous...
Jésus, tourna sur lui-même comme le roi lion en cage.
Il fit quelques petits pas dans l'espace réduit compris entre trois oliviers et
un rocher. Celui-ci était couvert d'une poussière rougeâtre. Puis revenant vers
son ami le regard ailleurs, il lui dit :
-
Mon ami Judas, mon royaume n'est pas …
Ayons la sagesse d'attendre. Jérusalem ne se fit pas en un jour... Adonaï...
-
Mais quoi ? Comment ? Tu sembles oublier
tes paroles. Où sont tes promesses ? Où sont tes actes ? Où se trouvent les
pouvoirs que tu prétendais avoir ? Où se trouve l’homme
d’exception ? Où se trouve le chef
qui sait mener son peuple à la victoire ? Il est où ton chemin de
vérité ? Tu nous trompes, tu nous as trompés ! Mais parle !
Parle clair Jésus !
Le visage calme de Judas devint rouge autant que le feu,
de l'indignation qui brûlait en lui.
-
Jésus, faisant semblant de s'étonner,
essaya d'éteindre ce feu du mieux qu'il pouvait. Levant les bras vers le ciel
chargé de nuages, d'un rouge de mauvais présage, il dit avec un calme apparent.
-
Je suis avec vous, mes amis. Je suis avec
les pauvres de ce pays qui ont été depuis toujours la raison de mon engagement.
Tu oublies que mon père Joseph, qu’Adonaï ait son âme, a dû déjà chercher
refuge en Égypte, lors de ma naissance, pour échapper à la répression
sanguinaire des romains ! Judas, tu me connais, comment
peux-tu douter de moi ?
Judas toussota quelque peu pour donner de l'air à son
indignation, tout en drainant l'espoir naissant des dernières paroles de Jésus.
Un espoir qu'il aurait voulu voir couler, comme un filet d'eau
irriguant les champs secs , sur les versants des collines surplombant
le Jourdain.
-
Eh bien, si tu veux ôter de moi ces doutes
qui me cernent de tous côtés, tu dois agir Jésus. Agir ! Fais quelque
chose ! Allons demander des réformes, exigeons des changements,
encerclons le Palais du Gouverneur, pressons ces étrangers romains. Faisons en
sorte que les grands prêtres changent de camp. Mais agissons, agissons nom
d'Adonaï, s'emporta Judas.
-
Mais Judas, sois patient. Le fer, la
force, la précipitation n'ont jamais été de bonnes solutions ! Mon plus fidèle
ami parmi les miens, reste tranquille, voyons cela à un autre moment. A demain
Judas si Adonaï le veut bien !
Judas, perdant le peu de patience qui lui restait,
rétorqua :
-
Mais tu nous prends pour des cons ou quoi
! Non Jésus, non, pas à demain. Assez de jolis mots, assez d’images, assez de
paraboles, assez de jouer avec nos émotions, assez de nous faire rêver d’une
vie nouvelle, assez de nous faire croire qu’un monde nouveau, qu’une nouvelle
vie. Non Jésus ! Non ! Le changement c’est pour maintenant...
-
Ô Judas ! Comment peux-tu te
comporter ainsi ? Moi qui croyais que tu…
-
Mon cher Jésus, cette nouvelle vie, nous
l'attendons chaque jour, tellement la présente est devenue invivable. Nous
sommes au bout du supportable ! Notre longue patience a trop duré, Jésus !
Judas prit à témoins les autres apôtres, restés
discrètement à l'écart sans savoir quel parti prendre. Désespéré, Judas menaça
le firmament obscur, le point fermé. Une mauvaise étoile semblait briller
au-dessus d'une tragédie.
-
Ce soir est la fin des belles paroles
Jésus ! Cette nuit marquera à jamais l'histoire. Elle sera le début de notre
victoire ou le début de la fin ! Non, mon ami Jésus tu ne peux plus reculer.
Non Jésus fils de Joseph, tu ne peux plus zigzaguer ! Cette nuit sera le jour
de la vérité !
Judas faisait encore contre mauvaise fortune bon cœur
pour ne pas s'emporter davantage. Il ouvre la marmite qu’est devenue sa cage
thoracique. Il en fait échapper la pression dans un halo de respiration. Puis,
respirant trois fois calmement, il essaya de cadenasser en lui sa révolte. Il
revit dans sa mémoire le film des promesses de Jésus s'adressant à la foule
misérable de Galilée. Judas essayait encore de s'enivrer de l'espoir d'une vie
sans l'occupant, d'une société nouvelle. Y avait-il un seul juif en Galilée ou
ailleurs qui n'ait envie de vivre une vie avec la tête haute ?
Puis, il se tourna vers Jésus en cherchant son regard devenu
fugitif.
-
Tu es venu nous chercher dans nos maisons.
Nous avons abandonné nos occupations, notre gagne-pain. Nous avons abandonné
nos femmes et nos enfants. Jésus, nous avons tout abandonné pour te suivre.
Nous avons cru à tes promesses. Jésus, nous avons tous cru en toi et maintenant
que la décision finale arrive tu nous abandonnes.
Judas vaincu par le désespoir et la
conviction de s’être fait rouler par un ami.
-
Putain de merde ! Tu nous as
trompé ! Tu nous as trompés avec tes jeux de magie, tu nous as trompé avec
tes belles paroles d’amour, de justice. Tu nous as trompés comme d’autres avant
toi et comme d’autres après toi. Ce que nous sommes cons ! Putain de
merde !
Jésus se sentant écrasé par un poids dépassant ses
forces, dit d'une voix presque inaudible, noyée dans une mare d'angoisse.
-
Je doute de mes forces Judas ! Je
crains... Je crains, l'humiliation. Je ne parviens plus à dormir. L'idée de la
mort me torture à chaque minute. Elle me paralyse dans mes actes et dans ma
pensée. Je ne crois plus, ni en moi, ni en rien. Il vaut mieux que... J'ai peur
Judas, tu entends, j'ai peur de moi. J’ai peur de la mort mon ami. Je me sens
seul Judas devant ce présent étouffant. Je me sens seul devant cet avenir
précipice sans fond ! Que va-t-on dire ? Judas, mon ami, ne me laisse
pas seul ! Judas, que faire ?
Judas désappointé ne trouva même plus en face de lui
un rival, capable de se battre. Il essaya d’éveiller chez Jésus une lumière
d'énergie ou un éclair de courage.
-
Mais comment ? Nous ne sommes pas venus te
chercher, mais le contraire ! Depuis plus de trois ans tu t'es érigé en messie,
en sauveur en chef. Nous, hommes, nous, femmes, sommes devenus tes disciples.
Nous avons tous adhéré à ton appel. Certes avec peu d'enthousiasme au début,
mais avec une immense croyance par la suite. Ta noble cause est devenue la
nôtre.
Prenant Jésus par les épaules pour animer son courage
et raviver la force de la lumière qui se dégageait auparavant de cet homme, il
s’adresse encore à lui comme dans une
prière.
-
Regarde la porte de David. Elle est noire
de monde dans la lumière de la nuit de Jérusalem. Jésus, nous avons un peuple
nombreux derrière nous qui nous suit. Cette foule t'attend Jésus.
Sois le guide, le père de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants. Sois un
juif la tête relevée. Tout le peuple d’Israël cherche depuis des années et des
années un messie, un sauveur. Ce peuple en a assez de l’occupation, de la
domination. Il ne supporte plus d’être abaissé, méprisé par le romain. Ne sens-tu
pas monter la vague de révolte qui germe dans la fierté de ton peuple d’Israël ?
Si tu n’agis pas tout de suite le pire est à envisager. Je t’en prie Jésus, sois le chef qu’ils
attendent !
Judas se montrait impatient, et de moins en moins conciliant.
-
Nous sommes tous là dans ce mont des Oliviers,
cachés et apeurés, comme des lapins dans leur tanière. Mais Jésus, ne vois-tu
pas le peuple nombreux qui afflue de plus en plus vers le palais du Gouverneur.
Il espère depuis tant d'années ce glorieux moment. Mais comment pouvons-nous le
décevoir, comment pouvons-nous le trahir ?
Judas gesticula, poignarda l'obscurité du mont
des oliviers, forçant Jésus à sortir de sa mollesse, de son indécision
et voulant faire réagir aussi la passivité effacée des apôtres. Jésus trouva
néanmoins une faible étincelle de réaction dans cette atmosphère pesante.
-
Judas, tu te plais à remuer ton couteau
dans ma plaie. Cette blessure qui est en moi me tue avant de mourir. Ce qui
terrorise mon cœur, mon âme et mon corps ce n'est peut-être plus la mort, mais « le
mourir ». Quant à ce chemin parcouru ensemble, je voudrais tant y croire
encore. Ce peuple, dont tu parles en avocat, je le chéris autant que
toi. Judas, si tu devais affronter cette tragédie qui est en moi...
Judas pensa que c'en est assez de paroles sans des actes. La main fermée et
l'index pointant vers Jésus, il lui dit, en colère, espérant une ultime
réaction du groupe qui ne venait pas :
-
Non ! Non, Jésus fils de Marie qui a
dû trimer depuis ses treize ans pour t'élever dignement. Non, Jésus fils de
Joseph, cet homme courageux et d'honneur qui fut ton père. Non, trois fois non
! Je ne puis me mettre à ta place, mais je me mets à la mienne. Jésus, je
préfère me pendre que de tromper ces hommes, ces femmes en haillons, ces
enfants affamés, ce peuple humilié, ces gens méprisés, ces gens écrasés. Non
Jésus de Nazareth, tu ne pourras plus tergiverser. Tu as été notre
Guide, notre Maître. Ce soir même, je vais te mettre
devant ces maudits romains. Tu seras bien obligé de prendre une
décision. Soit, tu choisis de défendre tes engagements et d’honorer tes
promesses en agissant, soit tu ne fais rien et tu mourras lâchement et dans
l'indifférence sous le fer de l'occupant et méprisé par le peuple d’Israël. Tu
seras un traitre à ta nation. Je te le dis jésus, d’autres te pardonneront peut-être,
mais jamais Israël pardonnera ta lâcheté !
-
Judas, tu as perdu l'amour qui doit nous
guider.
-
Je perdrai l'amour, comme tu dis, mais je
ne perdrai pas cet idéal qui m'a mené jusqu'à toi. L'histoire, si elle ne
triche pas, tranchera. La postérité pourra dire de moi tout ce qu'elle vaudra,
mais j'aurais fait mon devoir.
-
Que veux-tu insinuer mon ami ? As-tu perdu
la tête ? demanda Jésus pris de panique. Puis après un court silence et
considérant qu'il n'avait pas d'autre chemin, mieux valait se jeter dans
l'inconnu et en finir au plus tôt.
-
Fais comme il te semblera le mieux, Judas.
Pour moi toute issue est préférable à cette situation !
***
Dans la pénombre d'un coin, un peu à l'écart du groupe
des hommes, l'on apercevait deux silhouettes assises sur une pierre en guise de
siège, et qui murmuraient à peine. Bien qu'à l’abri, depuis la tombée de la
nuit, elles sentaient un petit vent frais qui pénétrait leurs douces chairs.
Même si nous n'étions qu'à Pâques, les visages étaient déjà bien dorés par le
soleil. Tout laissait présager que l'été prochain serait brûlant. Une petite
pluie serait la bienvenue pour calmer la chaleur et adoucir ce ciel
déjà étouffant. Tout d'un coup des voix féminines se firent entendre
distinctement :
-
Mais Marie-Madeleine qu'as-tu fais à ton
mari ? Il ne semble plus le même depuis quelques jours !
-
Ô mon dieu, il est fatigué, épuisé, des
migraines terribles. Il ne dort presque plus. Tous les matins, il se lève avec
la tête lourde, comme si on lui avait fait le coup du lapin. Il traverse un
mauvais moment et la terre semble lui glisser sous les pieds.
-
Pauvre Jésus ! Lui qui a tellement soigné
les autres ! Un homme si bon, si ... Mais qu'il se verse un seau
d'eau froide sur la tête, lui suggéra la femme de Pierre...
***
Un troupeau de lumières dans la nuit grimpait à son
petit train vers le jardin du mont des oliviers. Il s'approchait d'une
façon inquiétante du sommet de la colline.
-
Marie-Madeleine ma fille, mais que
signifie toutes ces lumières et brouhaha qui montent jusqu'à nous ?
demanda Marie apeurée et qui craignait le pire pour son fils.
-
Je ne sais pas maman, dit Marie-Madeleine.
L'obscurité ne permettait pas de voir la peur qui
ravageait les visages, mais le ton des paroles ne pouvaient plus la cacher.
-
Il faut avertir les hommes, dit Salomé en
pleurs. Mais où sont-ils passés ? Interrogea-t-elle, ne comprenant plus rien.
-
Maman regarde ton fils ! cria
Marie-Madeleine en pleurs et se tenant la tête entre ses mains.
-
Il marche comme un zombi à la rencontre
des soldats romains. Maman que vais-je devenir et que va devenir mon petit
Yoshua ?
Le jardin des oliviers restait dans le silence de la
nuit. Mais déjà, dans le bas de la ville, le brouhaha de la
foule étouffait les pleurs des femmes qui persistaient à suivre
Jésus.
Pendant le temps qu’avait durée ce conte
extraordinaire de grand-père, Wald s’était laissé barrer comme voilier au gré
du vent et au goût des vagues. La mer de rêve et rêveries incroyables avaient
enchantée petit Wald. Il s’est rendit compte que la narration était arrivé à bon
port lorsque grand-père lui rappela, non pas avec la voix douce du conteur,
mais avec celle d’un capitaine en chef :
Ô mon bon Page
Qui fut et sera Chevalier
De
la Justice,
Mais comme tout le monde,
Vous devez vous abaisser
Pour faire votre pipi
Gare à Monsieur de faire dans son lit,
Allez dépêchons, faisons un royal dodo,
Mais Majesté, votre conte est fini !
***
Tombe la neige
Grand-père avait un cœur d’enfant dans son intérieur.
Par contre à l’extérieur il avait le sens de l’animal et le caractère de
l’adulte bien trempé. Il abordait souvent les problèmes sérieux de
la vie sous l'angle de l'humour et du rire. Mais il pouvait être aussi plus astucieux qu'un renard.
Une fois, le prêtre du village lui demanda son âge,
car selon le dit-on en particulier
féminin du village papy n’en avait pas. Cela voulait dire que pour grand-père les
années passaient mais l’âge restait le même. Cela intriguait et en particulier
e plus grand créateur d’intrigues de Roustina. Monsieur le curé, dit le père
Trampoline.
-
Mais quel âge avez-vous au fait, Monsieur
David ?
Sans le préciser, papy lui répond en le taquinant sur le
statut ambigu de St Joseph dans l'église Catholique:
-
Vous prétendez que Jésus a
été conçu par le Saint Esprit. Pauvre Joseph ! Mais moi j'ai
été engendré par la force de la chaleur de l'hiver, lui dit-il en
esquissant un sourire malin.
Puis, peignant sa chevelure blanche de la main gauche
il ajouta en parodiant la chanson de Salvatore Adamo :
-
Ô Mon âge, Monsieur le curé... tombe la
neige... tombe la neige... ma jeunesse ne reviendra pas...
Le curé savait qu'il ne pourrait pas
rivaliser avec grand-père, ni au niveau de l'humour, ni même au niveau de la
dialectique. Il décida donc de tourner la conversation vers un terrain lui
étant favorable, celui du peu de paroles et de la courtoisie.
Le séminaire lui avait enseigné une forme de parler
unique et une attitude différente de celles des autres. La soutane n'était-elle
pas un uniforme qui, d'une part le séparait des
autres, et d'autre part venait confirmer son autorité pastorale sur
ses administrés paroissiens, alors que le rire et l'humour étaient plutôt des
attitudes propres au Malin et à ses associés ?
-
Alors, se dit-il à lui-même, ce David est
une brebis spéciale qu'il faut savoir ramener au bercail avec adresse.
-
Mais David, vous faites bien plus jeune
que votre âge !
Faisant semblant d'être étonné, grand-père lui
répondit en esquissant un sourire :
-
Mais pourquoi me demandez-vous donc ce que
vous savez déjà ?
-
Oui, je le connais et plus que ça ...
Grand-père savait que Monsieur le curé savait plus
qu'il ne devrait en savoir sur les villageois, mais il ne laissa rien paraître.
-
Ah bon! Qu'est-ce que vous ne savez pas et
que vous voudriez savoir ...
-
Monsieur le curé fit semblant de ne pas
entendre la question et lui répondit avec une réponse de façade.
-
Vous manquez à la maison de Dieu. Ne
voyez-vous pas les portes ouvertes battant au vent ? Depuis plus d'un mois vous
l'abandonnez, mais pourquoi ?
Grand-père faisait plus que se méfier de Monsieur le
curé. Il le soupçonnait d'avoir des liens peu catholiques avec le régime. Sa
réponse n'était pas une réponse, mais une pirouette pour ne pas ouvrir des
hostilités.
-
Mais parce que je m'y ennuie. C'est
tellement triste. Regardez dans les églises africaines, on y joue de la
guitare, on y danse... Non, j'ai été trop occupé. Mais mon ami Jésus le sais,
je l'ai informé, dit grand-père en retroussant les manches de sa chemise en
flanelle et montrant ainsi poliment qu'il avait des occupations urgentes.
-
Eh bien Jésus vous attend, dit le curé en
s'éloignant.
***
Deux alouettes rieuses
Grand-père portait en général les cheveux
longs. C'était une façon bien à lui de manifester son côté rebelle et
sauvage. Cela ne déplaisait nullement à ses amis du
village, qui en profitaient pour le taquiner. Il arrivait que, parfois, les
femmes se laissaient surprendre par une respiration haletante
d'émotion que leur poitrine ne parvenait cependant pas à cacher.
Par contre, sa chevelure dérangeait les
bigotes et les riches de Roustina.
-
Toujours dans la provocation celui-là,
disait une des deux bigotes sur le chemin de l'église.
-
Ce David est un contestataire. Même le
prénom inspire méfiance ! Je me demande si du côté de sa mère… il n’est pas un
descendant des meurtriers de Jésus ! Ajouta l'autre, emmitouflée dans un châle
noir qui lui couvrait totalement la tête.
-
Voilà des musulmanes en Tchador !
Notre foi chrétienne a des soucis à se faire, se dit papy.
Grand-père les avait dévisagées du regard
en les croisant. Il savait que les grenouilles croassent dans les
marigots et que les bigotes échangent des cancans de bénitier. Quant aux
riches, qu'ils aillent se faire rôtir en enfer riait-il, sans plus. Peu lui
importait leur opinion.
Quant à moi, en le regardant, je ne
faisais que ça, je voyais bien qu'il se plaisait dans son allure de lion mal
léché au cœur d'enfant. Il était mon
papy et je l'aimais tellement ainsi !
Une des manières pour lui montrer mon
affection était de l'appeler par de petits mots, les uns plus mignons que les
autres. Il les appréciait et moi j'adorais lui faire plaisir. A ce moment-là, nous
étions deux enfants !
Cependant nous étions sérieux lorsque la
situation l'exigeait. Mais la plupart du temps, nous riions ensemble et nous
nous taquinions souvent. Il arrivait même que, parfois, nous étonnions les
personnes non averties de notre jeu de «desgarradas».
La desgarrada, est une
sorte de défi, se passant les jours de fête, entre deux accordéonistes de la
région du Minho qui se lançaient des injures taquines à la figure.
Cette sorte de jeu l'aidait à vivre et moi
à grandir.
Souvent le quotidien était pesant au
village. Cependant nous prenions de la distance par rapport aux problèmes. Quand
il le fallait, nous allions voler dans le ciel bleu, comme des alouettes au
printemps et de temps en temps nous battions des ailes faisant du surplace pour
taquiner le père Trampoline et sa bande, mais surtout faire rêver le village.
***
Un vrai chrétien
J'allais vers mes 11 ans. Pâques n'était
plus qu'à un court vol d'oiseau. Quelques farces de carnaval, aux premières
obscurités de la nuit chez des gens méchants du village et on y serait déjà !
-
Ce sera le plus grand jour de ta vie. Te
rends-tu compte, ta confirmation et tu deviendras un vrai chrétien ! criait-on
autour de moi.
La réalité était que, depuis septembre,
j'étais sous pression. En plus d'avoir du mal avec les maths en CM2, il fallait
ingurgiter presque tous les drames et tragédies de l'Ancien et du Nouveau
Testament. A certains moments, je ne parvenais même plus à avaler la soupe aux
étoiles de vermicelle que ma tatie Sofia s'était affairée à préparer depuis les
premières lueurs du jour. Pire encore, je ne riais presque pas et je ne
blaguais plus avec grand-père.
Heureusement qu'à la catéchèse il y avait
Ritinha. C'était un nuage blanc, chevauchant vers ses 10 ans dans le ciel bleu
immaculé de toute laideur. Je la voyais comme un ange aux cheveux longs et
bouclés, presque rouges, comme la paille sous le soleil. Je pouvais aussi
croiser ses yeux à l'arrivée et à la sortie de l'église. Je me débrouillais
toujours pour me trouver là où elle était. J'étais un vrai Bon Dieu, me
disais-je, puisque j'étais partout comme lui !
En tout cas, après, je ne rechignais plus
pour aller au chapelet du soir à l'église, car je pouvais m'y adonner à la
contemplation et à l’adoration de ses petites joues joufflues dont la lumière
des bougies accentuait sa beauté divine.
Finalement le jour, ou plutôt la soirée,
du merveilleux événement arriva. L'église était pleine à craquer de silhouettes
noires qui entonnaient des prières de grande dévotion. Mais le centre de la
cérémonie, au cœur de l'église resplendissant de blancheur, c'était nous :
Ritinha et moi. Il y avait certainement d'autres enfants, mais moi, je ne
voyais que Ritinha. Nous étions Pedro et Inês de Castro du dramaturge Antonio
Ferreira, éclairés par des milliers de bougies et glorifiés par une musique
d'orgue qui nous élevait au ciel.
Papy, qui savait du feu qui brulait en moi
me dit à la sortie de l’église en riant :
-
Qu'il était merveilleux, ton mariage avec
Ritinha !
***
Mon cher lecteur
Lorsque grand-père avait des problèmes
insolubles, il prétendait qu'il fallait donner du temps au temps. Sans vouloir
vraiment l'imiter j'ai voulu aussi donner du temps au temps.
Ce temps dont je voulais te parler, mon
cher lecteur, compagnon de voyage dans le souvenir de grand-père et de son Portugal
de Satanlazar, va déjà très loin aussi. C'est aussi parce que j'ai donné du
temps au temps que je peux t'en parler aujourd'hui :
C'est que … oui, j'ai beaucoup
détesté grand-père ! Plus encore. Puis-je te confesser qu'il y a eu
en moi une grande rancœur contre lui...
Tu ne me crois pas dis-tu ? Mais si,
malheureusement ! Permets-moi de t'avouer que souvent les frontières entre
l'amour, la rancœur et la haine se côtoient et se touchent. Lorsque tu déchires
la chaleur et la douceur du veston de l'amour, tu découvres dans la doublure
une sorte de rugosité froide de haine ou de quelque chose de similaire qui te
mange le cœur comme une bête sauvage.
Mon ami lecteur, si ton cœur est pris dans
une mer hérissée par la tempête aux vagues de rancœurs et de tourmentes, mets
le cap vers les eaux calmes et paisibles de la Lusitanie démocratique d'aujourd'hui.
En abordant les sables dorés de L'Algarve,
prends ton bâton de pèlerin, ton sac-à-dos et admires les amandiers en fleurs,
traverses les « montados » en fleur du vaste Alentejo, croises les
eaux argentées du Tage, laisse-toi aller vers le nord par les chemins sinueux
des montagnes, regarde au loin la mer paisible de la verdure, admire la beauté
de la vallée du Douro avec la culture de la vigne en terrasses, comme un dieu,
goûte un porto ou un vin vert, respire le parfum des mimosas et des pinèdes,
sens l'odeur des forêts d’eucalyptus introduits dans cette région et en Europe
à la fin du XIXème par un religieux galicien .
Respire, libère-toi de ce qui t'étouffe.
Papy me
tapotant derrière la tête me disait :
-
Wald lève les
yeux à l'horizon. Oh ! Wald, regarde-moi cette lumière, ce ciel bleu et
quel bleu ! Te rends-tu compte comme c’est beau. Respire mon lapin !
Que ça sent bon l'air du Portugal !
Eh ! Mon ami lecteur, tu verras qu'à
ton retour, en descendant des montagnes lumineuses du Minho, tu te sentiras
plus léger et plus jeune de quelques années...Mais lecteur ne m’entraînes pas
dans la magie du Portugal ! Je ne veux pas y aller !
***
Wald a besoin
de parler. Il a besoin de sortir de vieilles méchancetés Serait-il en conflit
avec lui-même ? Aurait-il de vieilles rancunes à dans son cœur ?
Lecteur ami,
ferme la porte d’entrée de la maison, viens t’assoir dans le balcon en pierre,
prends le petit tabouret en bois de pin et assieds-toi à côté de lui,
comme il faisait jadis avec son papy et écoute :
-
La première année après mon retour de mon
triste et douloureux Angola, grand père commença à faire trop de zèle à mon
égard. Tout d'un coup, comme un nuage de grêle après une fenêtre de soleil, il
décida de venir me chercher tous les jours, non seulement à l'école, mais aussi
à la sortie de la catéchèse. Je me sentais dans ces moments-là comme un petit
chien à qui l'on venait d’enfiler autour du cou un joli collier d'Arraiolos. Alors
que moi j'avais envie de sauter, de gambader et surtout de bavarder
avec mes copains. C'est que depuis neuf heures du matin, j’étais amarré aux
bancs rugueux de l'école.
Je le détestais ! Pire encore, je le
haïssais !
Mais si ma révolte et ma rancœur étaient
grandes, plus grande encore était cette corde qui me retenait par le
lien du respect à l'égard des adultes. Un lien que rien de rien ne pouvait
dénouer. Je ne pouvais, ni rien dire, ni rien faire.
Les adultes en ce temps-là étaient
des dieux. Or, devant ces dieux, l'on ne pouvait qu'obéir et se
soumettre. Mais doit-on aujourd'hui encore partager cette opinion ?
-
Obéissance et soumission est
la divise du bon croyant. Dieu n'accepte pas dans son royaume la contestation
et encore moins la rébellion ! S’égosillait père Trampoline depuis le ciel doré
de sa chaire.
-
Mais parfois, le diable me tentait. Je
n'avais pas envie, ni d'obéir, ni de me soumettre. Ma colère intérieure
débordait par-dessus mon béret basque que j'avais l'habitude de porter été
comme hiver.
-
Ne découvre jamais ta petite colline
disait Grand Père ! Ce qui protège du froid protège aussi de la chaleur. Et il
ajoutait, il faut protéger sa tête, mais
moi, je n’avais pas envie du tout envie de l’écouter.
J’étais sourd et muet comme une carpe. Je
ne disais pas un mot. Mais je sentis en moi une explosion volcanique. Un séisme
d'amplitude 8,0 sur l'échelle de Richter secoua la côte centrale de ma petite
personne. Dans un éclair sans tonnerre j'ai balancé avec virulence mon
béret à la figure du diable.
-
Que fais-tu ? demandait papy, sans rien
comprendre.
Mais pas un mot ne sortit de ma bouche, ma
révolte je l’ai avalée, comme la soupe au choux du matin avant d’aller à
l’école.
Quand il venait me chercher à la sortie de
la catéchèse je tapais mon cul par terre de fureur contre lui. Je me demandais
si je n'allais pas le jeter dans les feux d'un autodafé. Pas même besoin
de le faire passer devant le tribunal de la Sainte Inquisition.
Lorsque je l'apercevais sur le
seuil de la porte latérale de l'église, j’aurais volontiers donné à ce
moment-là, tous mes jouets, que je n’ai pas eus, à mon pire ennemi, s'il avait
pu faire disparaître grand-père de ma vue.
Le feu de l'enfer qui brûlait en moi
chauffait avec ardeur mon sang qui, par décantation, coulait en larmes tristes,
goutte à goutte, sur mes joues rouges de colère.
C'est qu'il faisait exprès de chercher
querelle à Claudina et
parfois même
au père Trampoline, au sujet de tel ou tel passage douteux de la Sainte
Bible.
Quant à moi je pensais qu'il valait mieux
dire amen à tout, pour éviter ces guerres de religion. Mais Grand-père, tel un
templier extrémiste, sortait l'épée de son fourreau pour défendre sa vérité
chrétienne. Le problème, c'est que la vengeance papale ne retombait pas sur
lui, mais bien sur moi. Le martyr de ces disputes avec Claudine, le père
Trampoline et même avec les riches du village, c’était moi.
J’étais leur agneau pascal !
Mais pourquoi devrais-je être le martyr de tous ces extrémistes de la
foi.
-
Je veux être un enfant normal, leur
disais-je, mais personne ne prêtait attention à ma douloureuse existence.
Cependant les guerriers de la foi qui propageait
l’amour décidaient, parlaient à ma place. Emprisonné et otage des deux camps,
je m'efforçais de me taire dans l'espoir de la paix. La nuit, je ne dormais pas
et parfois je me révoltais contre Dieu, le responsable de toutes ces guerres
dans le monde du village. Je l'accusais d'être un hypocrite. Je le traitais de
double menteur.
-
Monsieur Dieu, vous prétendez être le
bien, l'amour, la paix, mais vous êtes tout autant le mal, la haine et la
guerre. Regardez ce qui se passe au village et il parait qu’à Lisbonne et
ailleurs il en est de même.
-
Ce n'est pas moi ça Wald ! Tout cela vient d’eux, et
ils ne sont que des hommes. Wald se demandait s’il avait entendu ces paroles de
défense ou si c’était là fruit de son imagination. Etait-il en train de rêver
ou était- il éveillé ? Il n’avait conscience ni de l’un ni de l’autre.
-
Peut-être les deux, se dit Wald se
retournant dans son lit au matelas rempli de nouvelle paille.
-
Je me crois Seigneur Dieu que vous êtes
une belle histoire d’hommes pour arriver à leurs fins.
-
Ah ! Que dis-tu là Wald ?
-
Etes-vous le papa des adultes leur père
Noël ?
-
Wald !
-
Vous savez Monsieur Dieu, je regarde papy,
parfois je le sens très seul. Même plus que moi Monsieur ! Pourtant,
Monsieur si vous saviez combien me manquent les sourires de mon papa, les
caresses de maman, le ciel bleu de mon Angola ! Monsieur, quand je regarde
la vie des villageois je la vois tellement triste. Parfois ils me semblent
désespérés, des orphelins, comme moi Monsieur cherchant leur papa, leur maman.
Heureusement que moi j’ai mon papy Monsieur !
Mais la nuit s'évanouissait avec l'aube
et le soleil commençait à pointer son sourire lumineux.
Une fois debout et bien réveillé, je
n'osais plus en parler à personne. J'avais peur de mettre de l'huile sur le feu.
Aussi, au fil du temps, je
suis devenu, un enfant docile, agréable et assoiffé de tendresse, toujours en
quête d'amitié dans ma relation avec les adultes.
Malgré cela, la haine, je la voyais
souvent dans leurs yeux et leurs certains, et en particulier lors des fêtes
religieuses du village. Mais le pire arrivait lorsque je devais
emprunter les rues de la commune dans la nuit. Ces adultes profitaient
de l'obscurité pour envoyer des coups de pied dans le petit cul de l'enfant que
j'étais, ils
libéraient leur cœur de la haine contenue qu'ils
nourrissaient contre grand-père.
-
Tiens espèce de morveux, celui-ci c'est
pour le traître Judas qu'est ton grand-père ! Espèce de juif ! Va !
Bien sûr, les coups me faisaient bondir de
vengeance, je voulais me battre comme un David contre Goliath. Mais le miracle
de la victoire du plus petit contre le plus grand n’avait pas lieu. Alors en
quoi croire ?
Je
n'avais jamais imaginé que je pouvais devenir une victime, un bouc émissaire
comme Tonhito l'avait été à l'école. Maintenant, comme lui auparavant, je me
cachais pour avaler en silence mes larmes amères. C'est peut-être pour cela que
naquit en moi, plus tard, avec les années, d’une part une envie de gagner en
acquérant du savoir et d’autre part une tendance à me tourner naturellement
vers les plus faibles.
***
Mais chemin faisant
cher lecteur, il me semble que l'on comprend mieux les autres quand on se met à
leur place. C'est pourquoi je te prie de t'asseoir à côté de moi et
d'écouter toi-même, les propos de grand-père.
***
-
Le Créateur créa le
ciel et la terre et les..., mais personne ne nous empêche de créer notre propre
vie, avait-il coutume de dire.
Cette façon
«libertaire» de parler, selon les bigotes, ne convenait pas du tout
aux bonnes mœurs du village.
-
Senhor David, ne
savez-vous pas que Dieu est au-dessus de tout. Que sa volonté soit faite. Amen.
Si Dieu le veut... si Dieu le veut... Senhor David !...Entendez-le bien !
-
Mais Dieu le veut
senhora Claudina. D'ailleurs pourquoi ne le voudrait-il pas ! Dieu le père a
sûrement horreur que nous restions de petits enfants toute la vie !
-
Passez une bonne
journée senhora Claudina!
-
Si Dieu le veut
!... Si Dieu le veut !...
***
Dans les yeux de chien battu de
grand-père, j'ai déniché un soir d'hiver une grande tristesse. Son
corps robuste semblait s'avachir sur le sol et sa crinière de vieux lion
faisait profil bas. Je connaissais un remède pour remonter le moral à cette
tristesse ambulante.
-
Mais papy, qu'ai-je fais au bon Dieu pour
mériter ça ?
-
Mais de quoi parles-tu mon sauvage du
Canada ?
-
Tu ne me racontes plus d'histoire depuis
deux jours.
-
Ah justement, je me demandais, à l'instant
même, si mon imagination n'était pas montée au deuxième ciel en abandonnant ici-bas,
la lourdeur de mon corps. Puis après un silence il ajouta.
-
Je me sens vieux, inutile et sans volonté.
-
Mais papy ! Tu es aveugle ou
quoi ! Tu ne remarques pas que je suis déjà assis, sur mon tabouret, dans
l’expectative de ta nouvelle histoire ! Allez papillot, dépêche-toi
d’arriver ! Lui lançais-je avec un sourire malin pensant l’attirer
vers moi tout en le libérant des griffes de la tristesse.
-
J'arrive ! J'arrive Waval, dit-il en
sautant à cloche-pied et faisant semblant de plaisanter du fond de la cuisine. Si ton petit ventre peut attendre, la soupe
au chou peut attendre aussi !
Aussitôt, il arriva en sautillant sur une
jambe pis sur l’autre comme un enfant dans la cours de récréation de l'école. Sa
tristesse s’était dissipée comme un éclair et dans le ciel bleu de ses lèvres
brillait maintenant un sourire de soleil jaune.
***
Lorsque grand-père commençait à raconter
une histoire, il se métamorphosait complètement. Il n'était pas uniquement mon
papy, il devenait un acteur dans la peau de chaque personnage de son histoire.
Ses yeux, son sourire ou son air sérieux devenaient ceux du protagoniste. A ce
moment-là, je me laissais mener par le fil de lumière de son récit. Au
bout de quelques secondes, je m'oubliais et étais captivé par la magie de son
histoire, par la force de ses paroles, de ses gestes mimiques, de ses regards.
J'étais hypnotisé par le conteur. Il n'y avait plus que lui. La réalité
disparaissait. Chevauchant mon cheval ailé de rêve, je volais dorloté par le trot de la musique de ses paroles. Je me laissais
aller, au gré de son bon
vouloir, par les vallées, les collines, la cime des montagnes du
royaume de son conte.
Plus de souffle de vie sauf celui de la magie.
***
Cependant, par la suite, tout en voyageant dans
le monde des mots de grand-père, je restais sur mes gardes. Lorsqu'il commençait une
histoire je me disais : halte là, quelques instants de réflexion. Où veut-il
m'embarquer ? En apparence, je faisais semblant de tout croire. Mes yeux
étaient grands ouverts, ils brillaient comme deux étoiles, mon menton reposant entre mes
mains en forme de calice. Mais en même temps que ses mots étanchaient ma
curiosité, une autre partie de moi restait cabrée, assise sur le petit tabouret
de la méfiance. « Ni todo lo que
brilla es oro » se disait le petit
prince qui grandissait en moi ce qui voulait dire, tout ce qui brille n'est pas d’or.
C'est que, souvent, il ne
m'emmenait pas par les chemins de l'imagination que je voulais et pensais. Il
faisait une galipette avec ses mots et m’emmenait là où il le désirait. Je me
demandais si son souhait n'était pas de mener par le bout du fil le petit
poisson ropallum qu’il s’imaginait que j’étais. Ainsi, au
début, il endossait l'uniforme du conteur d'histoires, mais après quelques
tours, il enfilait son propre costume. Et voilà. Il devenait le pêcheur, et moi le pescado. C'est à
dire littéralement, le poisson péché.
C’est ce que je le lui laissais croire, ne
voulant surtout pas lui faire de la peine. Néanmoins je lançais le fil comme
lui espérant pêcher quelque chose, mais moulinant à ma manière.
***
Le vieux de la soirée
Les villageois utilisaient les longues
soirées d’hiver pour égrener le maïs. C’était loin d’être une tâche pénible,
mais plutôt un moment de convivialité et de divertissement. En effet les
villageois s’entraidaient à tour de rôle d’abord chez l’un et après chez l’autre.
Personne n’allait dans une desfolhada,
c’est-à-dire l’égrenage de maïs les mains vides. D’aucuns apportaient une
calebasse de vin, d’autres des châtaignes grillées, mais tout le monde apportait
des mains laborieuses et de la bonne humeur dans le cœur. C’était aussi un
moment de mixture des âges. Jeunes et moins jeunes se rencontraient. Souvent des
flirts se terminaient par un mariage à la Saint Antoine. Mais tout le monde,
plaisantait, riait, médisait sur ses ennemis et bien sûr chantait.
Une soirée papy fut pris d’une grande émotion qui frisait la colère.
Cela n’était pas forcément dû à cause d’une gorgée de plus de cette maudite calebasse
qui, de temps en temps passait de main en main libérant de plus en plus les langues.
Grand-père se mit à chanter une chanson de Zeca Afonso qui, d’un humour convivial,
cassait du curé. Ce thème faisait partie de la tradition populaire.
Avec son sourire moqueur sur le coin des lèvres et l’œil en feu papy insinua, qu’un jour Jésus, excédé par
l’appât du gain des riches marchands ainsi que des grands prêtres, les chassa du
Temple à coups de pied, là où vous ne voudriez pas en recevoir.
Certainement que la colère de Jésus aviva la
sienne contre le curé et les richards du village. Sans demi-mesure
il les dénonça.
-
Tous, des parasites ! Des parasites
fatigués à ne rien faire !
Tout le monde acquiesça de la tête mais ne
dit rien sauf un homme trop vieux pour
participer à la tâche et qui semblait être là uniquement pour ne pas être seul
tout en bénéficiant de la bonne humeur de la soirée.
-
Tu as raison David. Aujourd’hui je suis si
vieux que même ces mains refusent de travailler. Pourtant, depuis tout gamin,
j’ai travaillé comme une bête de somme et toujours pour engraisser ces
parasites, comme tu dis. Mais s’il faut donner un coup de pied dans le cul de ce curé je le fais avec plaisir !
Tout le monde fut étonné du ressenti
refoulé du vieux, mais on le comprenait.
-
Ti Antonio, vous en avez gros sur la
patate ! Mais tôt au tard, on va remédier à cela. Sans vengeance ti
Antonio, mais en réclamant tout ce que nous es dû !
-
Ils ont toutes les terres ! Et
nous ? Même pas un trou pour y être enterrés. Comme des serfs, pour ne pas
dire des esclaves, nous gagnons à la sueur de notre front leur pain ! Et
que ce passe pendant ce temps-là ? Eh bien ! Nous continuons à mourir
de faim. Renchérit le vieux.
-
Cela ne va plus durer ti Antonio. C’est
une question de temps !
-
Mais moi je suis vieux et ne le verra pas,
dit le vieux hors de lui. Qu’est-ce que vous voulez que cela me fasse
après ! Dit-il en tentant de se lever.
Le vieux devient une rivière en crue jette
ses eaux tumultueuses dans la mer qui devient crispée et agitée. Le tsunami se
forme en lui. Ses yeux deviennent jaunes, ses joues virent au rouge de la
colère, on aurait dit un monstre marin qui de rage fauche les
vies des marins, des pécheurs, détruisant tout sur son passage :
-
Vampires !
Parasites de la société ! Je vous laisse dans vos rires et vos
chansons ! Vociférait le vieux dont la force de sa colère contrastait avec
la faiblesse de ses années.
***
La Carrière des Lajes
Il est temps que je vous dise aussi que Grand-père
était fort comme un roc de granit extrait de la carrière des Lajes de
Roustina à force d’explosifs et de canons d’un vin couleur de sang de taureau,
âpre et rêche, comme l’était le cœur de ma grand-mère paternelle, Isabel, le
jour où elle a rembarré ma mère.
Le soleil castillan et continental
écrasait au sol ces pauvres exploitants de pierre os pedreiros. Ils
continuaient de cogner machinalement et interminablement de leurs mains
calleuses, ces lourds morceaux de granit qui finissaient par prendre forme. Ces
gros blocs, une fois travaillés avec une adresse d’artiste, avaient une peau
douce, lisse et froide comme la lame de leurs couteaux qui coupaient
le pain de seigle dur de trois jours accompagné d’un morceau de lard plus tendre.
C’était là, à peu près, leur pitance de midi, sans oublier le vin rouge qui
faisait oublier la fatigue de longues heures laborieuses.
Du ventre du monstre des Lajes sortaient
quotidiennement de jolis carrés de pierre taillée, grâce au dur labeur de ces
hommes. C’était un plaisir de voir et de toucher ce travail.
Cependant, ces morceaux de pierre joliment
travaillés servaient à construire des monuments de propagande de la dictature. Il fallait bien montrer à ce Zé Povinho, le peuple portugais d’en
bas, que Salazar, le Messie National, s’occupait avec grandeur de son
avenir. D’autres pierres taillées étaient utilisées pour construire des statues
en honneur de Notre Dame de Fatima dont le rôle, selon l’église de Santalazar
était de protéger le village du matérialisme rouge. L’objectif de ces statues
était, d’une part de montrer la grandeur et la puissance des riches et, d’autre
part de raffermir la religiosité du village afin de mieux le contrôler.
-
Il
faut que ce monde athée puisse voir le progrès et la croyance chrétienne de
notre Portugal.
***
Les aventures de Don Quichotte
Il y avait donc une belle statue de Notre
Damme de Fatima au village. La fierté des gens biens et bien sûr du bon père
Trampoline. Par à Roustina, il n’y avait pas de journaux et encore moins de
livres. Mais pourquoi faire, pourquoi embarrasser ces petites maisons avec ces
choses-là dont on ne voyait pas beaucoup à quoi elles pouvaient
servir ? Un couteau ça servait à plein de choses, à couper le pain de
seigle, à éplucher les pommes de terre. La faucille, ça servait à couper de
l’herbe, du foin, mais attention, l’on pouvait aussi se couper un doigt si la
main était maladroite. Mais un livre, un journal ne servaient à rien, bien que
grand-père semblait attacher trop d’importance à des pages jaunâtres écrites
dans une mauvaise encre qu’il dénichait on ne sait pas ni où, ni comment.
-
Mais c'est une bénédiction de la force du
St Esprit, disait-il parodiant des dires flous du village en guise d’explication.
-
Il ne faut pas me toucher à ça, disait-il
avec une autorité que l’on ne lui connaissait pas et avec un zèle démesuré
d'attention pour ces chiffons.
Moi je m’en foutais, je ne m’intéressais
pas à ces papiers sales. J’avais mon Don
Quichotte de Miguel de Cervantes une édition enfantine qui me faisait rêver.
Ainsi tous les soirs ou presque avant de me coucher je chevauchais mon mulet et
allait rejoindre le bourricot de Sancho Panza et la Rocinante de Don Quichotte.
Et à nous les galopades, les aventures dans ces terres blanches de la Mancha.
***
Welcome to April in Portugal
Et voilà que le mois d’Avril frappait
déjà à la porte du jardin. La cime des collines se drapait de robes
aux couleurs vives. Des couleurs nuancées par un soleil caressant avec
tendresse les visages frais des coquelicots, des marguerites et des giroflées.
-
Oh welcome to April in Portugal. Oh my sweet, do you
remember the last year ! I
love you so much ! murmuraient dans un sourire
délavé des touristes anglais bien rangés dans leurs mini Austin
ressemblant à des boîtes d'allumettes.
Et déjà, sur les routes en «S», one
more curb, Yes Sir, vrombissaient les chevaux mécaniques avec
des « GB » des « F » des « D » collés au cul. Ils arrivaient d’une autre
Europe, perdue, adonnée au péché de la mini-jupe et de chevelus mal
fagotés et même pas rasés. Aucune tenue et toilette douteuse. Mais n’ont-ils
pas d’eau ces français !
-
Mais qu’avons-nous à envier à ces barbares
nordiques en culotte courte, tortillant leur petit cul blanc dans des grosses
bagnoles rougeâtres dont la couleur pactise avec le diable et le mal athée des
cocos de l’est, se demandaient les gens bien du régime.
Et maintenant, comme une plaie de
sauterelles, ils arrivent avec leurs gambettes délavées d’une blancheur triste
à voir. Oh que notre Dame de Fatima veuille bien les pardonner, pouvait-on
entendre à la sortie de la messe dominicale.
-
Mais c’est qu’ils arrivent nombreux en
file indienne et parfois, on dirait presque, en bandes organisées !
Ô ! Seigneur ! Si on les laisse faire, ces barbares décadents vont
mettre en danger notre quiétude de trente ans de paix et de savoir vivre.
Une dame bien habillée, toute de noir recouverte, de la tête aux pieds
s’insurge :
-
Pauvres, nous le sommes, mais dignes
Monsieur le curé ! Puis une autre femme ronde comme un tonneau presque
sans jambes faisant le signe de croix lance un appel :
-
Qu'ils le veuillent ou pas, ô Salazar,
dis-leur que dans ce jardin au bord de
la mer planté, qui est notre beau Portugal, se lève encore pendant de longues
années la foi de l’occident chrétien ! Oui pendant des siècles, grâce à toi mon
Dieu ! Ô notre Dame de Fatima, Reine du Portugal, reviens jusqu’à nous,
bénis notre curé, notre évêque, nos gouvernants et notre chef Antonio de
Oliveira Salazar !
***
La Raya ou A Raia
Attesté par un certificat de naissance de
la mairie de Soutugal, jauni par le passage du temps, il est dit que grand-père
naquit le 24 avril de 1884 à Roustina, village de 574 âmes faisant partie des
terres de Ribacôa. C’est-à-dire La Raia. Cette région frontalière est une
frange de collines, parfois d’une certaine hauteur, assemblées en patchwork
avec de fertiles vallées au long du fleuve Côa et de ses
affluents.
Des découvertes de peintures
rupestres de grande importance à Foz Côa prouvent que
cette région a été peuplée depuis la préhistoire, bien avant les Ibères, les
celtes, les romains, les Suèves, les Wisigoths et autres peuples.
***
A Raia,
en portugais et en espagnol La Raya
est donc une zone significative luso-espagnole à la personnalité paisiblement
affirmée. Hier, elle était loin du train à vapeur de Lisbonne-Madrid, et dans
les années 1950/60 elle continue d’être
proche d’elle-même.
Le traité bilatéral de 1297, dit de
«Alcañices» entre le royaume de Castille et du Portugal, attribuait à ce
dernier les terres de Ribacôa qui correspondent grosso modo à la Raya. Cet acte
faisait de la frontière entre les deux pays la plus ancienne d’Europe. Bien que
globalement en territoire portugais la Raya continue d’avoir une personnalité
forte avec un parler, un accent, une tradition et des us et coutumes qui lui
sont propres.
Papy était donc portugais et presque
autant castillan, mais avant tout il était « um arraiano » ce
dont il se sentait très fier !
La
Castille a fédérée a elle tous les peuples de la péninsule Ibérique, sauf le
Portugal qui s’en éloigna en 1143, formant à partir de 1492 l’Espagne actuelle
dont la langue officielle la plus parlée est le castillan, plus connu sous le
nom d’espagnol.
***
Des voleurs et des escrocs
Papy était méfiant comme un arraiano et malin comme un contrebandier.
Il se méfiait des descriptions des livres de géographie et surtout des
narrations de ceux d’histoire. Et par-dessus tout, il ne faisait aucune confiance
à ces fonctionnaires hypocrites de Lisbonne et de Soutugal.
-
Ils font tous partie du parti des voleurs
et des escrocs, vociférait-il en crachant par terre.
Gran-père exprimait souvent d’un air
ironique, le doute qu’il avait sur ce qui était écrit dans les livres, les courriers
officiels provenant de Lisbonne ou Soutugal. Pour papy, comme pour la majorité
des villageois, leur contenu avait comme seul objectif de les manipuler et de
leur extirper de l’argent ou toute autre chose. Jamais d’aide sociale ou autre,
mais toujours des intimations de payer pour l’Etat Nouveau.
Ainsi le village avait appris petit à
petit depuis 1932 que les temps étaient durs pour tous, mais surtout pour ceux
qui se montraient frileux à l’égard du dieu suprême Satanlazar. C’est ainsi que
le village se vit obligé malgré lui de construire un mur invisible mais réel
pour se protéger de tout ce qui venait de l’extérieur. En même temps le village
de Roustina, mais aussi tout cet autre grand village qui était le Portugal de la campagne élabora des règles qui
s’appuyaient sur les us et coutumes de la tradition populaire :
Le mois de mars boit
Du porto et du martini
Le matin c’est encore l’hiver
Mais l’été est dans l’après-midi !
***
- De Lisbonne
Pas de santé, pas de liberté,
Pas de pain, pas d’éducation
Aucune chose bonne
***
-De Castille n’arrive pas
de bon vent
Ni de bon orage
Et encore moins de bon mariage !
***
Néanmoins la règle commune aussi bien à papy qu’aux
autres villageois était celle-ci :
L’histoire de la Raya dit
Ce sont les gens de chez nous
Qui commandent ici!
***
Mais après ce détour, non pas sur
l’histoire des dates, des batailles, de la vie des rois, mais sur cette autre
histoire d’adages, basée dans la tradition et le savoir
populaire, le narrateur voudrait attirer l’attention du
lecteur sur une période importante de l’histoire officielle de la
Lusitanie.
Selon certains, ce fut un drame tragique,
mais selon d'autres, ce fut un événement glorieux. A toi lecteur de savoir de
quel côté penche ton cœur.
Prends donc tes chaussures de sport pour
faire un petit footing et ensuite saute à pieds joints sur le prochain chapitre.
***
Histoires de vieilles Alcôves de Lisbonne
Un rire malin dans le coin de l’œil, un
air de vieux sage dans le regard, grand-père semble savoir les tenants et
aboutissants de l'histoire des Alcôves de la vieille Lisbonne.
Selon papy, à cause d’une crise politique,
économique, sociale qui ne trouvait pas de solution, Dom Carlos, le coureur de
jupons, fut assassiné, ainsi que le prince héritier Dom Luïs, le 1er février
1908 à Lisbonne.
L’instauration de la République deux
années plus tard, le 5 octobre 1910 apporta des modifications importantes :
changement de drapeau, de monnaie, d’hymne national et réforme de l’orthographe
de la langue portugaise apporta une espérance de jours meilleurs.
Mais
certains écrits épiques sur la maison royale de Bragance prétendent que Dom
Carlos a été un roi éclairé, un poète, un peintre et un
philosophe. Mon grand-père, qui le servit, disait à demi-mot, ainsi
que d’autres mauvaises langues populaires, que ce roi était un sacré
coureur de jupons.
Il les cherchait et en achetait même, de
toutes les couleurs, de toutes les tailles et de toutes les rondeurs. Cependant
aucun jupon ne pouvait couvrir son volumineux postérieur, tellement il était
disproportionné ! C'est qu'il mangeait pour deux. Il mangeait ce qui était à
lui et surtout ce qui appartenait au peuple. Ainsi le pauvre roi grossissait,
grossissait comme un porc-tout-gai pendant
que son peuple tout triste maigrissait à vue d’œil. Le Portugal, ne pouvant
plus supporter le malheur de cet homme couronné, finit donc par le remplacer
par une femme. La République !
D’autre part, cette histoire d'alcôves
comptait avec un autre personnage royal, sa pauvre majesté, la reine Donna
Amélie du Portugal. Elle avait grand plaisir à montrer ses robes, mais ses
visiteurs ne regardaient que sa jolie couronne décorée de bois de biche.
Parfois, elle se montrait aigre comme un citron vert. C'est qu'elle
n'était que la roue de secours du carrosse de son royal mari. Elle n’était là
qu’en dépannage.
Le
reste du temps le roi, mangeait, bouffait comme un ogre. Il sautait
sur les jupes avec la même ardeur que les souris se jettent sur le camembert.
Ainsi ce vaillant
roi consacrait sa plus grande énergie à ce qu'il croyait être son
devoir :
-
Je sais que je ne peux pas besogner toutes
les courtisanes des cours d'Europe, mais je vais m'y efforcer !
Pendant ce temps Dona Amèlia pour échapper
à la solitude du palais de São Bento s’en allait à la messe de 11 heures au
Monastère dos Jerônimos situé dans le quartier de Belém.
A 5h elle invitait les dames de bonne
naissance à prendre une tasse de thé et les délicieux pastéis de Belém.
Elle se permettait même de plaisanter avec humour des inconvenances de son
respectueux époux :
-
Oh ! Le gros popotin éclatant les
coutures de son pantalon, bleu et blanc, couleurs nationales, en doux
velours ? Sa majesté emprunte la voie royale, courtise en grand tombeur de
dames.
De
son côté le Zè Povinho plaisantait dans un langage moins châtié à la sortie des
tavernes :
-
Notre roi, parfois chien de la Serra da
Estrela en chaleur, fausse compagnie à
son troupeau, et d’autres fois il danse avec les louves.
Affamé !
Il parcourt des chemins cahoteux, remplis
de nids de poules qu’il hypnotise aussitôt avec ses yeux de renard.
Infatigable, le roi fait la chasse à courre.
Il court comme un lévrier par toutes ces routes à peine asphaltées, tristes et
noires, mais toujours avec de grosses cuisses féminines serpentant dans le
royaume de ses songes, comme dans un miroir. Un plumeau blanc et bleu fièrement
arboré sur son flamboyant chapeau en guise de couronne sur la tête
-
il faut montrer à ces vaches qui est
leur taureau !
Et notre bon roi se vautrait au fond du
lit, ronflant comme un cochon blanc qui venait de se gaver de glands. C’était
un régal de le voir gloutonner ces jeunes glands aux yeux couleur noisette et
aux cheveux couleur de fougères au mois de septembre.
***
Les conquêtes infidèles
Mais grand-père voulait aussi attirer
l’attention de son Wald sur la réalité d’autres conquêtes, celles contre les
infidèles des pères de notre bon roi. Après leurs coups, leurs vaillantes majestés enfilaient
leurs côtes de mailles, se croyaient être saint Jacques de Compostelle, dit le
tueur de maures sur son cheval blanc.
En effet, les très catholiques rois prenaient
une posture d’acier, une attitude hautaine et d’un air hautain, l’épée à la
main, coupaient des bras, poignardaient des cœurs, tranchaient des têtes aux infidèles,
ainsi nommaient-ils les musulmans, faisant couler des rivières de sang tout
au long de ce rectangle portugais de plus de 700 km du nord au sud.
Ô ! Que tout cela fut si grand, si glorieux !
Ô ! Vaillants Conquérants ! Vos jolis fais sont chantés, noir sur
blanc et bien gravés dans la mémoire collective de tous les bons enfants.
Quelque peu indigné, grand-père ajoutait :
-
Oui, de la gloire, mais écrite avec notre sang.
-
Mais est-ce que papy dit-il vrai pour
autant ! Se demande Wald de plus en plus méfiant.
***
Ce qui était vrai, cher lecteur, c'est
qu'après toutes ces conquêtes du nord au sud, et jusqu’à
l’extrême sud du Portugal, le Conquistador de songes se demandait s’il
devait assouvir cette très ancienne colère chrétienne à
l’égard de ces mahométans ennemis ou continuer à les poursuivre dans le nord de
l’Afrique pour élargir le territoire, comme le firent ses aïeuls au nom de la foi ?
***
-
Un roi peut nourrir de grands rêves, car
il a tout un peuple pour le servir, tandis que le peuple individuellement a
beaucoup de bouches à nourrir, disait le grand-père et le paysan qui,
connaissait la réalité de cette misérable et triste vérité qui se nomme:
La Pauvreté Populaire.
***
Plutôt Salomon que David
Après ce récit, après ces mots,
comme si toutes ces images défilaient en flash-back dans sa mémoire,
papy marqua un temps de silence, mais vacillant entre, en avoir trop dit ou pas
assez, il se tourna vers Wald et lui dit en riant avec une pointe d’humour:
-
Notre bon roi, Dom Carlos, comme lecteur
dévoué de la Bible, voulut plutôt imiter et suivre la pensée de Salomon. C'est
que, selon les dires de certains, en son temps, le roi Salomon avait
agrandi davantage le territoire d’Israël au lit que le roi David sur les champs
de bataille !
***
Cher lecteur, depuis quelques
temps déjà tu m’accompagnes ligne après ligne. Tu sembles écouter, comme cet
enfant qui était Wald, toutes ces histoires. Sais-tu que
grand-père lorsqu’il commençait à parler, devenait comme ce moulin à
eau du village : tant qu'il y avait du courant dans le Côa, personne ne
parvenait à l'arrêter. Et Wald, tant qu’il y avait de l’eau dans la cruche de
son papy, il ne s’arrêtait pas de boire de son eau, car il était assoiffé de
conquérir ce vaste monde merveilleux de l'oralité.
Mais parfois Wald ne savait pas, il se
demandait, se posait des questions. Un jour, il demanda à son papy à brûle pourpoint :
-
Grand-père, tes petits mensonges sont-ils
vrais ?
-
Et d’un rire moqueur et sérieux de
comédien, il lui répondit en anglais:
-
Look at me. I’m the captain et il ajouta
ensuite en portugais :
-
Não ! C’est un non qui voulait plutôt
dire oui ! Et il poursuivit en faisant un jeu de mots :
-
Est-ce que je m’appelle David Mendes
Pinto ?
***
Mieux vaut lire la bible entre les lignes
-
C’est une vieille histoire mon Wald, dit
papy. Tends l’oreille et écoute donc avec attention.
-
Mais papy, ne suis-je pas ton élève, ton
petit-fils le plus attentif à tous les récits de ta bible orale.
-
Mais je n’ai pas de bible, je ne suis pas
non plus une bible !
-
Mais si, papy ! Mais si, mon
papy ! Puis continuant dans un ton rieur :
-
Mais
je sais que tu n’es pas l’autre, La bible l’ancienne, celle qui Claudina dit
être celle des juifs. Tout le monde sait que ses auteurs ont rassemblé des
traditions orales éparses, des évènements historiques, des témoignages de vie
quotidienne puisés dans les civilisations de l’Orient ancien. L’objectif était
de donner aux Hébreux du VI. ème siècle AJC dispersés lors de l’exode vers la
Babylone une histoire commune de
rassemblement et d’espoir dans l’avenir. De leurs rêves les Juifs ont créé une
réalité sublime et glorieuse qui les place au centre du monde. Ainsi leur
défaite devient une victoire. De peuple dispersé il devient le peuple choisi.
De leur territoire perdu ils font une terre promise de lait et miel. Ne me
dis-tu pas papy que croire c’est pouvoir. Je crois que tu es un peu juif, mon
papy, dit Wald en éclatant de rire.
-
Je crois bien ! Mais comment tu sais tout
cela Wald, demande papy étonné. Parfois tu parles comme un adulte.
-
Mais à la catéchèse !
-
A la catéchèse ! Ne te moque pas de
moi Wald. Ce que tu peux être moqueur !
-
J’ai de qui tenir, répond Wald fixant les
yeux de son papy avec tendresse. Puis il ajouta aussitôt :
-
Non ! C’est ma tatie, sœur Rachel !
-
Mais que me dis-tu là Wald. Sœur Rachel,
la religieuse, n’est pas ta tante !
-
Tu ne connais rien et tu comprends encore
moins ! Ce que tu peux être bête, mon papy adoré ! Puisqu’elle est
d’accord ! Pourquoi ne serait-elle pas ma tatie. Je l’aime ma tatie, tu
sais. Allez, ne sois pas jaloux !
Ecoute papy ! Ma tatie est une religieuse. Ne l’oublie pas ! Elle m’a dit un jour :
-
La bible est le best-seller de l’Histoire.
C’est un ouvrage de plus de 2000 pages qui a au moins 2600 ans. C’est un livre
magnifique, une œuvre littéraire de faits dramatiques, romantiques, tragiques,
épiques d’amour, de paix, de guerres, de vengeances, de pardons et d’espoir.
Mais un ouvrage qu’il faut savoir comprendre et lire entre les lignes. Tout le
monde devrait lire la bible pour éviter toute extrapolation et manipulation mon
Wald, me dit une fois d’un air sérieux tatie Rachel.
-
Papy, j’aime beaucoup tatie Rachel, car
avec elle j’apprends beaucoup de choses.
-
Donc avec moi tu n’apprends rien
Wald ? Demanda papy jaloux comme un tigre.
-
Bien sûr que si et tu le sais bien. Viens
ici que je te fasse un petit bisou, mon tigre mal léché !
-
Si tu me laissais poursuivre Papy !
-
Mais vas-y. Je t’écoute comme tu m’as
toujours écouté. Mais ce que les gamins de maintenant peuvent savoir. De mon
temps…
-
Arrête papy avec tes prières et litanies
en honneur de Sainte Rita ! Ecoute donc :
-
Tatie prétend que les auteurs de la bible
hébraïque ont puisé les plus belles histoires dans les vieux mythes
mésopotamiens, assyriens, chaldéens etc. La sagesse que l’on trouve dans la
Bible Ancienne provient de la
civilisation égyptienne. D’autre part, l’essentiel des lois de la bible
hébraïque, que l’on nomme aussi Ancien Testament, a été emprunté au code
juridique babylonien. De sorte que, papy, ses grands auteurs ont su créer cette
œuvre littéraire magnifique qui est la bible en s’inspirant de ces glorieuses
cultures orientales. Dans cet ouvrage le monde temporel est si joliment
glorifié qu’il deviendra intemporel pour la postérité.
-
Mais que dis-tu là Wald ! La bible
est une création divine !
-
Mais papy, tu n’as pas compris ce que je
viens de te dire ou quoi ? Ecoute papy ce que je te dis ne viens pas de
moi, mais de tatie Rachel !
-
Tu ne lui fais plus confiance ?
-
Mais poursuis donc Wald je suis curieux de
savoir.
-
Je te rappelle au cas où tu l’aies oublié
qu’elle est religieuse et connait tout cela sur la pointe de la langue !
Tu ne me crois pas ?
-
Mais si ! Mais si ! réponds papy avec un visage de peu d’amis, puis
haussant légèrement la voix :
-
Et la violence, l’autoritarisme, la
vengeance, les assassinats, les meurtres, les rivières de sang, les guerres de
l’Ancien Testament d’où viennent-ils, Monsieur sait tout ?
-
Mais papy, je ne suis qu’un enfant, puis
lui retournant la question. Tu n’as qu’à chercher la réponse à ta question !
Maîtresse nous dit tout le temps qu’il ne faut pas se contenter de ce que l’on nous
enseigne, mais qu’il faut que chacun cherche à savoir par soi-même ! Alors
au boulot papy ! Tu es en retraite ! Tu as le temps !
-
Mais Wald ! Tu es méchant comme Caïn qui
tua Abel. Tu sembles furieux comme Dieu lorsqu’il fit disparaitre tous les
hommes de la surface de la terre lors du déluge, sauf Noé et sa femme et bien
sûr un couple de chaque race des animaux. Puis, montant à nouveau la voix.
-
C’est incroyable Wald ! Tu parles
comme si tu ne savais pas que dans cette péninsule Ibérique de dictateurs, aussi
bien en Espagne qu’au Portugal, il n’y a ni retraite, ni aucune protection
sociale. Ici aucune solidarité chrétienne. C’est chacun pour soi et Dieu pour
tous !
-
D’accord papy. Mais tu te fâches pour un rien. Pas
exactement. J’ai remarqué que le simple nom de Santanlazar te fait bondir comme
une balle. Tu sais papy depuis longtemps déjà je regarde les gens vivre autour
de nous. Je crains te décevoir en te disant qu’une bonne partie du village
pense à son estomac et c’est tout. Mon papy il se peut même qu’un jour dans
quelques bonnes années la majorité voudra oublier tout cela !
-
Ce que tu peux être pessimiste Wald. Tu
parles comme un vieux déjà sans espoir ! Dire cela à ton âge. Tu me déçois
Wald.
-
C’est peut-être à cause de ce que j’ai vu
en Angola. La mort de maman et papa court dans ma tête, même quand je ne veux
pas y penser. Mais tu ne devais pas me
raconter l’histoire de ton Fernando Mendes Pinto ? Si tu savais comme
j’aime tes histoires mon papy. Tu ne vas quand même te faire prier encore.
***
Enfin arrive l’histoire de Fernando Mendes
Pinto
Comme je te disais plus haut, dit
grand-père se grattant la gorge et reprenant le fil de sa narration, Fernando
Mendes Pinto, dont l'ancienne orthographe était Fernam Mendez Pinto fut un
écrivain aventurier et explorateur portugais du XVIème siècle. Tour à
tour, il a été trafiquant, naufragé, pirate, mercenaire à la solde des
gouvernants locaux, esclave, négociant aisé, ambassadeur. Il connaîtra
l'Abyssinie, l'Arabie, l'Inde, Malacca, Sumatra, Java, l'actuelle Birmanie, le
Siam, le Tonkin, la Chine et le Japon.
Eh ! Bien, ce Fernando Mendes
Pinto a écrit un livre intitulé “Pérégrination”. Il y raconte ses
aventures et tout ce qu'il vécut pendant ses voyages à travers ce vaste monde
inconnu de l'Asie. Dans un extrait de son célèbre livre de voyages il prétend
que:
« … pour tout écrire il faudrait que la mer fut
de l’encre et le ciel du papier ».
-
Ouah !
Ouha ! Quelle belle image crie Wald. Je suis un déjà un grand admirateur
de ton Fernando ! Continue papy ! Continue, j’ai envie de savoir !
-
Attends Wald.
Ne t’emballe pas trop vite ! Ses
dires semblaient tellement incroyables aux européens de l'époque
que quelques personnes doutaient de la véracité de ses écrits et lui
demandaient avec humour :
-
Fernando, tu mentes ? (Mendes) A quoi il paraît qu’il
répondait :
-
Minto (Pinto)”
Ce qui voulait dire:
Fernand est-ce que tu mens (Mendes)
Fernand : je mens (Pinto) »
Wald, voici le présent de indicatif du
verbe « mentir » en portugais : «Eu m(P)into », je
mens ; « tu men(d)tes » , tu mens…
-
Je sais Papy ! Mais tu crois que je ne connais pas mes
conjugaisons du présent. Je peux même te conjuguer l’infinitif personnel si tu
veux ?
-
Non ! S’il te plait Wald, sois
modeste ! Mais comme tu vois Wald, c'est un jeu de mots utilisant le
présent de l'indicatif qui consiste à changer la lettre « p » par
« m » dans le nom »Pinto et la lettre « d »
par « t » dans le nom « Mendes ».
-
J’ai compris papy ! Donc, selon une
certaine tradition populaire, les « Mendes Pinto » ce sont des
farfelus et des menteurs. N’est-ce pas papy ?
-
Tout-à-fait Wald ! Et ne me regarde
pas avec ces yeux inquisiteurs et moqueurs que je dévisage en toi comme un
lever du soleil au-dessus de la serra de Malcata !
***
Blanc ou noir ou plutôt gris
Grand-père, le berger de toutes ces
histoires prétendait qu'il n'était pas un Mendes Pinto. Cela ne
l’empêchait pas d’voir froid aux yeux et prétende que l'être humain ment
environ toutes les quinze minutes et en premier lieu, à lui-même.
Wald se demandait de plus en plus souvent, au
fur et à mesure que son âge avançait, mais sans tirer de conclusion définitive,
si finalement il n’y avait pas autant de types de mensonges
qu’il y a de vérités. Dernièrement il
avait même tendance à croire qu’il n’y a pas une seule vérité ou un seul
mensonge, mais plusieurs. Aujourd’hui les choses nous paraissent être de
couleur noire. Pourtant hier nous les voyions toutes blanches, mais au bout du
compte le monde n’est-il pas les deux, c’est-à-dire gris ?
Et toi mon ami lecteur quel personnage
es-tu, avec toi, avec moi. Serais-tu un Mendes Pinto toutes les quinze minutes
ou toutes les heures ? Es-tu blanc, noir ou gris ?
-Tu fais comme tu peux. C'est ce que tu as
dit ? Mais parle plus fort non d'une pipe à tabac ! Oui continue à la
chercher.
Ce qui était vrai, c'est qu'après les
doutes de l’enfant Wald, après les soi-disant petits mensonges de
grand-père qu’il considérait utiles dans la vie, papy comme un enfant jouant au
jeu du saute-mouton dans la récréation de l’école. Il avait à peine terminé
l’histoire de Fernando Mendes Pinto qu’il sauta déjà sur un autre
évènement tragique de l’histoire du Portugal :
Le Régicide de Dom Carlos.
C’est avec une tête d’enterrement cette
fois-ci qu’il abordait ce triste épisode.
-
Ce masque de tristesse qui couvrait son
visage était-il l’image d’une douleur noire, de pleurs dans son cœur où tout
simplement un masque du carnaval celte Os Carete de Podence de
Tràs-Os-Montes ? se demande Wald
méfiant. Puis il ajouta, le mieux c’est de prendre le petit tabouret en pin et
écouter.
-
Malheureusement ! Malheureusement !
Papy semblait triste comme les pierres couleur ocre dans le désert du Néguev
sous le soleil. Comme cherchant une inspiration
dans le ciel nuageux de la
monarchie il se décida à avancer dans son récit.
-
Malheureusement sa majesté ne put continuer
sa politique de jambes en l'air comme Salomon. En effet, des balles
républicaines fauchèrent sa vie et mirent fin à sa dure tâche royale ainsi qu’à
celle de sa proche descendance.
Il semblait que dans les lèvres de grand-père
se dessina à ce moment-là une éclaircie
qui se faisait prier. Finalement il poursuivit d’une manière plus naturelle et
moins de parcimonies.
-
Ce qui devait arriver, arriva Wald ! En ce dimanche du 1er février 1908 rentrant de son palais de Vila Viçosa, Dom
Carlos était assis comme Dieu le père dans son carrosse décapotable. Sa majesté
gesticulait avec grâce, en bras de chemise blanche, faisant des gestes
paternalistes vers le Zé- Povinho.
-
Une bénédiction royale se déroulait du côté d’Alcantara et une
autre du côté de la Mouraria. Tout d’un coup le soleil, déjà endormi, raviva sa
lumière. Venues de nulle part, l’on vit jaillir deux taches
noires fonçant comme un éclair sur cet arbre vermoulu drapé de
blanc, poum ! poum ! Rastapoum ! Éclate un feu d’artifice
laissant tomber en forme de palmier une lumière tirant sur le vert et un jaune
tâché d’un rouge couleur de sang.
« Le Régicide Royal »
Faucille du palais de Lisbonne
Cœur, corps, âme d’une vie si bonne !
De Dom Carlos roi du Portugal
Oh sang ! Oh sang du coeur !
Tu es acteur de la douleur
Mais aussi sanglot,
Triste Sanglotement,
Vain défoulement,
Vengeance en boomerang
N’es-tu qu’historique passion ?
Oh Histoire faite de sang
Dans le crépuscule noir
Réalité ou rêve dans le vent
D’espérance nourrie de tragique espoir !
Louis XVI de France,
Nicolas II de Russie,
Maintenant Dom Carlos de Lusitanie !
Mais pourquoi nom de Dié
Pourquoi autant de sang
Bon sang ou mal sang ?
Pour un aléatoire changement.
Mais pourquoi ô Histoire
Tu fais de la mort la vie
Puis une vie de sang
Pourquoi tu lèves si haut
Tous ces drapeaux
Avant blancs et maintenant
Verts bleus jaunes …
Mais
toujours rouges
Symbolisant une vie
De misère, d’injustice, de lutte
Au prix de notre sang
Pourquoi ô être inhumain.
Pourquoi autant
De tragiques folies ?
Avec
un visage maintenant clair comme un ciel sans nuages grand-père
sentencia :
-
Après
la douceur du train de vie du passé, après la fraîcheur bienfaisante du palais
Royal de Villa Viçosa, la monarchie d’espoirs perdus, d’orgies infinies rendait
au diable, son
corps mal élevé, son cœur impudent, son âme infâme.
Papy ne fut contrarié par cet évènement. Bien au contraire, il voulait le célébrer une victoire. C'est pourquoi il se pressa de chanter:
-
Le roi est mort ! Viva a Republica ! Vive la République Portugaise! ...
Continuation....
Virgile ROBALLO












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